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jeudi 25 février 2010

Louis Massignon et les Sept Dormants d'Ephèse



"Sous le signe des « Sept Dormants », Louis Massignon a situé le foyer de convergence de plusieurs perspectives scientifiques et spirituelles. Une perspective eschatologique s’éclaircissant, dans les dernières années de sa vie, en la méditation, encouragée par la proximité du concile de Vatican II, du sens vrai du rassemblement universel de l’humanité croyante, annonciateur du Rassemblement final au Jour du Jugement.
Une perspective exégétique, dégageant des textes chrétiens et musulmans concernant les Sept Dormants une vérité commune aux « religions abrahamiques », qui offre à l’Islam, à la Chrétienté et à Israël de retrouver une parole commune de paix et de compréhension mutuelle, une pratique de pèlerinage et de la prière en commun. Un temps, cela doit se produire entre chrétiens, et entre chrétiens et musulmans, ce que symbolise l’institution de la rencontre annuelle au pardon breton des Sept Dormants d’Ephèse à Vieux-Marché, ainsi que l’élan donné à de semblables pèlerinages en terre d’islam. Dans l’avenir, la reconnaissance de Marie par Israël doit permettre, selon Louis Massignon, la réconciliation universelle.
Une perspective historique, s’il faut entendre par là une révélation des « intersignes » et, grâce à eux, des correspondances cachées de l’histoire et de la géographie universelle (thème inspiré de Léon Bloy), ce qui justifie l’étude des sites voués, par le monde, au culte des Sept Dormants.
Il n’est pas excessif de dire que la plupart des thèmes majeurs de la pensée de Massignon s’organisent, en leur parachèvement, autour des « mystères » d’Ephèse et du culte des « Sept Dormants » : l’enseignement de Joris-Karl Huysmans, recueilli dès les années de jeunesse ; la figure de Hallâj ; les sept "jeunes preux" d’Ephèse, refusant le culte des faux dieux, emmurés là où repose Marie-Madeleine ; la sainteté chrétienne, dont Anne Catherine Emmerick condense la fulgurance herméneutique, expérimentale et douloureuse ; la signification rédemptrice de la Femme, typifiée par la Vierge Marie, corrélée à la Femme en Islam, dont la fille du Prophète, Fatima, est l’archétype de souffrance et de parfait abandon à Dieu – toutes deux unies par la "clameur de justice" ; le message évangélique, et spécialement l’enseignement johannique ; le souci angoissé de la réconciliation humaine, universelle, dans la paix et le pèlerinage.
Cette méditation s’est déposée en une série d’écrits et dans des initiatives concrètes : le 5 septembre 1938, Louis Massignon présente, au Congrès international des orientalistes (Bruxelles), une communication portant sur « La valeur eschatologique des Sept Dormants chez les musulmans ». Il y résume le résultat de ses travaux des années 1936-1938 à l’Ecole pratique des hautes études. En 1950, il publie, dans les Mélanges Paul Peeters, sa première étude synthétique, « Les « Sept Dormants » apocalypse de l’Islam ». En 1952 paraît, dans les Mardis de Dar el-Salam, II, l’article « Les fouilles archéologiques d’Ephèse et leur importance religieuse (pour la Chrétienté et pour l’Islam) », repris, en mars 1957, dans une « revue mensuelle morale et touristique » (sic) publiée à Istanbul, Notre-Dame d’Ephèse, dont celle du 30 octobre 1953 est imprimée ici pour la première fois. Dans ces années se nouent l’exégèse coranique des Sept Dormants et la méditation mariale et johannique sur Ephèse. La voie est ouverte. Un vaste chantier d’exploration permet le repérage des corrélations, des lieux de culte, des sites archéologiques, des iconographies, dont la publication se fait inlassable de 1954 à 1962, année de la mort de Massignon (« Les Sept Dormants d’Ephèse [Ahl al-Kahf] en Islam et Chrétienté. Recueil documentaire et iconographique réuni avec le concours d’Emile Dermenghem, Lounis Mahfoud, Dr Suheyl Unver, Nicolas de Witt », Revue des études islamiques, huit articles publiés de 1954 à 1962). Ce faisant, Louis Massignon entreprend de tisser « un réseau tramé de sancturaires « (F. L’Yvonnet). Il se fait comme le « directeur » d’un vaste ralliement qu’il rêve à l’horizon tout proche de la Fin des Temps, dans la Lettre de l’association Les Amis d’Ephèse et d’Anne Catherine Emmerick, et il unit le culte islamo-chrétien des Sept Dormants à sa lutte pacifique pour les opprimés, dans l’institution d’une rencontre annuelle, à Vieux-Marché près Plouaret, en Bretagne. Désormais, le 27 juillet de chaque année, une célébration liturgique unissant chrétiens et musulmans – avec lecture de la sourate 18 – y a lieu dans la chapelle des Sept Dormants. Ce site consacré est l’occasion d’une publication : La Crypte-dolmen des VII Saints Dormants d’Ephèse au Stiffel (en Plouaret, puis Vieux-Marché). Extrait des Mémoires de la Société d’Emulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, Les Presses bretonnes, 1958. Le lecteur trouvera tous les documents (textes, correspondance, iconographie) concernant le pèlerinage à l’église des Sept Dormants dans l’indispensable dossier réuni par Nicole Massignon, n° 16, juin 2004. Quant aux textes, il convient de rappeler que le dossier paru dans Opera Minora, t. III, p. 119-180, sous le titre « Le culte liturgique et populaire des VII Dormants martyrs d’Ephèse (Ahl al-Kahf) : Trait d’union Orient-Occident entre l’Islam et la Chrétienté » est un « patchwork », fruit du zèle de l’éditeur des Opera Minora, conçu par lui à partir de ldivers extraits des textes de Massignon mentionnés plus haut. »

Source : Christian Jambet, in Louis Massignon, Ecrits Mémorables, I, Bouquins, pp. 290-291

Le lecteur pourra trouver dans les Ecrits Mémorables les articles suivants de Louis Massignon :

Les trois mystères d'Ephèses
- Lettre n° XIV
- Lettre n° XV
Ephèse et son importance religieuse pour la Chrétienté et pour l'Islam
Les "Sept dormants" Apocalyse de l'Islam

L'empereur Dèce ordonnant l'emmurement des Sept Dormants. Illustration extraite de Vies de Saints, Paris, XIVe siècle, Richard de Montbaston

8 commentaires:

Jalel El Gharbi a dit…

Cher Pier, que ce billet soit pour moi l'occasion de partager avec vous une question à laquelle je n'ai pas trouvé de réponse : pourquoi cette tradition des sept dormants a-t-elle été si peu productive dans la littérature française (en comparaison avec l'Allemagne ou l'Italie ou le monde arabe). J'avoue que je n'ai pas de réponse à cette question dont j'ai parlé avec notre ami Giulio
Amicalement

Pier Paolo a dit…

Je ne saurais vous répondre, cher Jalel. Et, je me demande si ce pèlerinage à Vieux-Marché lancé et promu par Massignon a quelque succès.

giulio a dit…

déjà vu/lu le site
http://www.teheran.ir/spip.php?article1028
?

Idée, sans doute idiote, mais dans l'imaginaire populaire il est déjà arrivé que deux histoires, contes ou légendes fusionnent en une, mais aussi que d'une même histoire en naissent deux ou plusieurs.

Serait-il impensable que la légende des 7 Dormants se soit modifiée en Europe notamment suite à une mise au ban par les autorités catholiques plus bornées de naguère et se soit fractionnée en deux légendes séparées nous transmises par les Grimm et Perrault comme contes enfantins "Blanche neige et les 7 nains" et "La Belle au bois dormant". Bn + 7n + Bbd = 7D ?
Il faudrait trouver où, quand et comment cette dissociation aurait pu avoir lieu. C'est osé, mais c'est une piste et ça pourrait expliquer la quasi disparition des 7 Dormants d'Europe.
.

Pier Paolo a dit…

Le site figure déjà dans la liste de mes liens, merci pour l'article.

Jalel El Gharbi a dit…

Chers amis, puisque nous en sommes aux hypothèses, je ne vous cache pas que j'incriminais l'article de Voltaire dans le Dictionnaire Philosophique où il raille un peu ce beau conte (oublié les termes exactes) mais Perrault ayant précédé Voltaire, je renonce un peu. Retenons juste que le mythe de la résurrection est plus universel - au sens géographique et au sens thématique - qu'il n'y paraît. L'éveil amoureux serait-il une des déclinaisons de cette tradition de la résurrection. Il est certain que cela peut expliquer en partie la disparition de cette tradition en France - en France, le "mythe" n'a pas trouvé Goethe mais Voltaire.
Dans le décousu de l'improvisation
Amicalement

Pier Paolo a dit…

La résurrection liée à l'éveil amoureux, cher Jalel ? Certainement, mais pas que ; écoutez donc cette très belle phrase du grand Goethe : "Wenn ihr gegessen und getrunken habt, seid ihr wie neu geboren." Excellente, non ?

giulio a dit…

Chez Goethe, déjà le "wie" (comme)dans la phrase de Frère Martin, le moine de St Veit dans la pièce "Götz von Berlichingen" accentue (sans véritable nécessité) la réduction d'une mal comprise résurrection à une simple remise en forme. Je dis mal comprise, car résusciter se dit "wieder auferstehen", lorsque "sich neu geboren fühlen" signifie retrouver sa forme, expression courante après un bon massage, une bonne bouffe ou... on se comprend.
La suite de la tirade le confirme: "... seid stärker, mutiger, geschickter..." = "vous êtes plus forts, plus courageux, plus adroits...", le "plus" disant clairement qu'avant il y avait un "moins" de vie et non la mort

Mais franchement, tant qu'à fantasmer (ou poétiser, ce qui revient au même) je préfère voir Blanche Neige réveillée de sa léthargie par un baiser.
.

Pier Paolo a dit…

Oui, les termes "neu geboren" ne sont pas à entendre stricto sensu comme "ressusciter" mais plutôt comme "se sentir renaître".