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lundi 22 février 2010

Les affinités ismaéliennes d'Abu l-Ala al-Ma'ari et al-Mutanabbî

Louis Massignon (1883-1962)

Louis Massignon (1883-1962) fut le plus grand orientaliste français du XXe siècle. Il fut l'un des premiers, suivi par Henry Corbin, à s'intéresser sérieusement au Chiisme et à tenter de lui accorder la place qui lui revient dans la constuction de la civilisation islamique. En dépit de ses travaux, la culture islamique est essentiellement analysée sous l'angle de la pensée sunnite et toute influence chiite sur un auteur, surtout lorsque celui-ci fait partie d'un monument de la culture islamique, est à peine prise en compte sinon totalement ignorée. En voici un exemple concernant deux auteurs parmi les plus grands des lettres arabes, Abu l-Ala al-Ma'ari (1) et Mutanabbî. Il est impossible d'analyser l'oeuvre de ces deux poètes sans tenir compte non seulement du contexte historique de l'époque mais aussi de l'influence du chiisme sur le premier et de l'appartenance au chiisme du second.
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"Les textes arabes d'auteurs ismaéliens anciens récemment retrouvés à Surate et à Bombay, dans des collections privées, par MM. Ivanow et Hamdani (2) nous font mieux comprendre le double aspect du Xe siècle en Orient : ce IVe siècle de l'Islam, que Mez avait appelé sa "
Renaissance". Renaissance, du point de vue de la philosophie et de la science antiques, certes (mais sans les arts), - avec, et, plus profondément, une coloration nouvelle du sentiment religieux musulman, à la fois exaspéré et déformé jusqu'au balsphème, par une doctrine de messianisme social, provenant de cette forme révolutionnaire du légitimisme shi'ite que l'on appelle l'Ismaélisme. Le IVe siècle de l'hégire, qui débute par la proclamation du califat fâtimite à Mahdiyya, et s'achève avec la sourde diffusion de la grande Encyclopédie lancée par les "Amis Fidèles" (Ikhwân al-Safâ'), peut bien être surnommé le "siècle ismaélien" de l'Islam : alors, la propagande initiatique des sociétés secrètes qamates [3], qui, de Kûfa comme centre, s'était infiltrée dans tout l'Empire abbasside, cernait constamment la capitale, Bagdad ; où les exécutions capitales de "conspirateurs" qarmates se succédèrent, à partir de celle du Mahdi de l'an 290 h. et de celle d'al-Hallâj en 309 h. Et nous voici maintenant documentés sur les Qarmates et Ismaéliens par leurs propres auteurs, ce qui nous permet de suivre l'infiltration de leurs idées dans toute la pensée littéraire arabe du temps.
Déjà, pour
Abû l-Alâ de Ma'arra, la critique littéraire se trouve placée devant le fait accompli ; ceux qui ont pu lire les majâlis récemment retrouvés de son maître et ami Mu'ayyad Salmanî de Shirâz [4], lequel n'était autre que le grand da'i de la propagande ismaélienne, savent que l'amertume sceptique des Luzûmiyât et du Ghufrân ne peut plus être considérée comme une singularité individuelle, mais atteste l'éclosion en terrain psychique favorable des germes de doute méthodique et de sarcasme insurrectionnel contenus dans l'enseignement initiatique des sociétés de pensée ismaéliennes.
De même pour
Mutannabî : l'historien de la littérature ne peut plus négliger cette équipée de jeunesse où il se fit arrêter comme "faux nabî", aventure minimisée encore chez Mez, après Nahshalî. Très opportunément, M. Blachère a réagi contre cette attitude dans son article de l'Encyclopédie de l'Islam. Et c'est ce redressement que, du point de vue de l'histoire sociale et religieuse, je voudrais accentuer et élargir en groupant quelques observations sous deux rubriques principales : 1° Mutanabbî, né dans le milieu yéménite shi'ite de Kûfa, s'est formé là et au désert, dans une ambiance spécifiquement qarmate ; 2° Vaincu comme insurgé bédouin, cet ancien qarmate ne s'est jamais complètement résigné, - et ne s'est pas pleinement adapté au shi'isme conservateur des princes et mécènes de la Syrie hamdânide ; dans les villes, ce nomade mal sédentarisé, obligé de trafiquer de ses poèmes, le fit avec une insolence désinvolte qui garda toujours de la race, - et une amertume métaphysique très ismaélienne. (5)"

(1). Rappelons que Abu l-Ala al-Ma'ari vécut essentiellement à Ma'ara, en Syrie, qui était alors sous la domination de la dynastie ismaélienne des Fâtimides installée au Caire, depuis 969.
2. V. Ivanow, A Guide to Ismaili Literature, RAS, Londres, 1933 ; H. F. Hamdani, JRAS, Londres, 1933, 359-378 ; A.A. Fyzee, JRAS, Bombay, 1935, 59-65.
[3] Rappelons que les qarmates constituent un courant dissident de l'Ismaélisme. Ils étaient mené par Hamdan Qarmat qui, en 899, lorsque Ubayd Allah al-Mahdi se déclara Imam, refusa de reconnaître son autorité et se sépara de lui.
[4] Mu'ayyad fi-d-din al-Shirazi (1000-1078) fut le da'i (missionnaire) en chef de la Da'wa (Mission) ismaélienne au Caire. Il entretint avec Abu l-Ala al-Ma'ari une relation épistolaire, notamment sur le thème du végétarisme dont Ma'ari était un fervent adepte.
5. Cf. les Munâjat du calife fâtimite Mu'izz (mon Recueil 217). Noter aussi les prénoms arabes présislamiques (Ma'add, Nizâr) choisis par les princes fâtimites."

Source : Louis Massignon, Mutanabbî devant le siècle ismaélien de l'Islam, in Ecrits mémorables, II, Robert Laffont, pp. 646-647.

7 commentaires:

Jalel El Gharbi a dit…

D'accord, le panégyrique chez Moutanabi tient du culte de l'imam, en est le substitut. On le comprend en superposant son oeuvre et celle d'Ibn Hani dit le Moutanabi de l'Occident. Mais il m'est difficile de trouver des traces du shi'isme chez Maari. Je crois que ce dernier se tenait dans une sphère autre, outre-religion
Amicalement

Pier Paolo a dit…

Cher Jalel, je pense que Ma'ari est un génie universel et que sa pensée embrasse de nombreuses sphères. Savez-vous que l'on trouve chez Ma'ari l'équivalent du pari de Pascal, oui, et cela au risque de décevoir tous ceux qui se complaisent dans cette image à la mode qui consiste à voir en Ma'ari exclusivement un réfractaire, un anti-religieux, un frondeur...Quant aux traces du shi'isme dans Ma'ari, Louis Massignon en expose quelqu'uns, mais il convient de signaler que le shi'isme ne se réduit pas uniquement à la théorie de l'Imamat et ce n'est pas parce que celle-ci n'apparaît pas explicitement dans l'oeuvre de Ma'ari qu'elle n'existe pas. Je suis persuadé que pour analyser une oeuvre d'un auteur de l'envergure de Ma'ari, on ne peut plus se passer d'une connaissance quelque peu approfondie du shi'isme et qui ne limite pas à la seule notion générale de l'Imamat. Ainsi, lorque Ma'ari déclare "Il n'est d'imam que la raison, notre guide de jour comme de nuit", un shi'ite ne peut qu'applaudir à tout rompre, voire soupçonner Ma'ari de crypto-shi'isme. Des centaines, voire de milliers de livres ont été écrits sur l'oeuvre de Baudelaire ou de Rimbaud, as-t-on pour autant épuisé toutes les significations et interprétations de leurs oeuvres. Il en de même de Ma'ari qui est de la même envergure. Mais combien y a-t-il de livres de fond sur lui ? Amicalement.

Jalel El Gharbi a dit…

J'entends bien, cher Pier mais ce qui me donne à réfléchir c'est qu'il y a un préalable méthodologique : quel est le point de départ ? Si l'on part du chi'isme pour en chercher les échos on les trouvera certainement alors que si le point de départ est le texte, je ne suis pas sûr qu'on aboutisse au chi'isme, surtout concernant Ma'ari.
Amicalement

Pier Paolo a dit…

Cher ami, ne vous méprenez pas sur mes propos, je ne cherche point à dire que Ma'ari était chiite. Mais le fait que l'on ne puisse aboutir au chiisme à partir des écrits de Ma'ari, cela prouve t-il qu'il n'ait pu subir aucune influence du chiisme ? Rappelons quand même qu'à cette époque le chiisme triomphe dans le monde musulman et constitue la pricipale force vive de l'Islam (Fatimides au Caire, Bouyides à Bagdad). Le fait que l'on ne puisse aboutir à l'Islam à partir de Blaise Pascal, cela prouve t-il qu'il n'ait subi aucune influence d'al-Ghazali quant à son fameux pari, comme le pensent Abderrahmane Badawi et Miguel Asin Palasios. Je le redis, Ma'ari est un génie universel, sa pensée est riche et complexe et aucune piste ne doit être négligée dans la compréhension de sa pensée et de l'homme, pas même celle de l'hindouisme (n'oublions pas que Ma'ari était un fervent adepte du végétarisme et préconisait la crémation). Amitiés, cher Jalel.

giulio a dit…

@ Pier: ... et jaïnisme, selon Georges Salmon.

@ Jalel & Pier: ne peut-on déduire une manière de schiisme de Maari a contrario?

Entre les deux grands courants musulmans, que pouvait être quelqu'un qui méprisait le religion et honnissait ses représentants, pour privilégier une approche personnelle, mystique, quasi-soufique du divin?
Difficilement le courant sunnite.

Jalel El Gharbi a dit…

oui, nous sommes d'accord, je voulais juste apporter une précision méthodologique.
Merci cher Pier

Jalel El Gharbi a dit…

Il y a des cas Giulio où les sunnites ont fait preuve d'une inégalable ouverture d'esprit. Le premier exemple qui me vient à l'esprit est celui des ulémas de la Zeitouna -l'ancienne université de Tunis- qui, contrairement à Al Azhar (le Caire) n'a jamais interdit un livre. Ces ulémas enseignaient dans l'enceinte même de la mosquée les textes les plus permissifs, ce sont ces ulémas qui ont publié la poésie de Bachar, poésie sulféreuse aujourd'hui encore interdite dans les monarchies pétrolières. Donc, il y a sunnite et sunnite
Amicalement