lundi 14 décembre 2009

al-Jâhiz : Hymne au livre

La belle couverture de ce manuscrit témoigne de la maturité que l'art de la reliure atteignit au XIVe siècle, en Iran, sous la dynastie des aq-Qoyunlu (1396-1508). Tabriz fut la capitale de cette dynastie et grâce à leur mécénat la ville devint un centre important de production de manuscrits. La reliure en maroquin brun comporte une mandorle centrale représentant le Simorgh (oiseau merveilleux) et un renard. Sur le recouvrement triangulaire figurent des lièvres, tandis que des canard en vol sont estampés sur les écoinçons, BNF



"Qui donc - mieux que le livre - est, à la fois, médecin et nomade, byzantin et hindou, persan et grec, éternel et engendré, mortel et immortel ? Qu'est-ce qui pourrait, comme lui, être l'alpha et l'oméga, le trop et le pas assez, le caché et l'apparent, le témoin et l'absent, l'éminent et le humble, le consistant et l'inconsistant, la forme et son contraire, le genre et son opposé ?
Allons plus loin, quand donc as-tu vu un jardin transportable dans une manche, un verger disposé sur une tablette de pierre, un être qui parle à la place des morts et qui est l'interprète des vivants, un familier qui ne consent à dormir qu'après que tu as, toi-même, succombé au sommeil, un être qui ne parle que selon tes désirs, est plus muet qu'une tombe, garde les secrets mieux que le plus discret des secrétaires, veille sur les dépôts mieux que ceux qui sont passés maîtres en la matière, est doué d'une mémoire plus sûre que celle des Arabes les plus authentiques, que dis-je, que celle des jeunes enfants avant que les préoccupations ne soient venues assaillir leur cerveau...
Tu as blâmé mon livre. Pourtant, je ne connais pas de voisin plus affable, d'intime plus droit, de compagnon plus facile, de maître plus souple, d'émule plus brillant, ni moins capable de faute grave, ni moins propre à déclencher ennui ou lassitude, ni de moeurs plus sociable, ni moins enclin à l'hostilité ou aux indélicatesses, ni plus éloigné de toute calomnie ou imposture ; personne n'est plus riche de faits extraordinaires, de fantaisies de toute sorte, moins vaniteux et artificiel, moins dénué de propension à la discussion stérile et aux chicanes, plus indifférent à la dispute ou à la polémique, moins batailleur que le livre.
A ma connaissance, il n'est pas de
compagnon plus fidèle à ses engagements, plus prompt à honorer les faveurs reçues, plus empressé à offrir ses services, et ce à moindre frais, que le livre. Je ne connais aucun arbre qui ait un fruit plus succulent, plus précoce, plus aisé à cueillir, plus disponible à tout moment, comme le livre. Je ne sais pas de produit qui, malgré son jeune âge et la proximité de sa naissance, la facilité avec laquelle on peut se le procurer, la modicité de son prix, accumule autant d'actions étonnantes, de sciences étrangères, de vestiges de cerveaux hors du commun, d'oeuvres admirables [produites par] des esprits subtils et raffinés, de maximes élevées, de doctrines estimables, de sages expériences, d'informations sur les générations passées, les pays lointains, les proverbes en usage, les nations disparues, en dehors du livre.
Dieu - qu'Il soit glorifié et magnifié ! - a dit à Son Prophète - à lui bénédiction et salut : "
Lis, car ton Seigneur est très généreux. Il a enseigné par le calame." Il s'est décrit - qu'Il soit exalté ! - en ces termes : "Il a enseigné par le calame", de même qu'Il s'est qualifié de généreux en en rendant compte par Ses faveurs insignes et Ses immenses bienfaits. On a dit : "Le calame est l'une des deux langues." On a également dit : "Quiconque (re)connaît les vertus de la communication orale, (re)connaîtra, a fortiori, la supériorité de la communication écrite." Ainsi Dieu fit-Il de cette injonction un élément constitutif du Coran : le premier signe de la Descente divine ouvrant le cycle de la Révélation (...).
Le livre est un
commensal qui ne flatte pas outrageusement, un ami qui ne te suborne pas, un compagnon qui ne t'ennuie pas, un solliciteur qui ne te reproche pas continuellement tes atermoiements, un voisin qui ne te trouve pas trop peu empressé à lui rendre service, un homme qui n'essaie pas, par flagornerie, de t'arracher tes pensées les plus intimes, qui ne se comporte pas avec toi de manière fourbe et déloyale, qui ne te trahit pas de façon hypocrite, qui ne ruse pas avec toi en mentant.
Plus tu te plonges dans la lecture d'un livre, plus ton plaisir augmente, plus ta nature s'affine, plus ta langue se délie, plus ton doigté se perfectionne, plus ton vocabulaire s'enrichit, plus ton âme est gagnée par l'enthousiasme et le ravissement, plus ton coeur est comblé, plus tu es assuré de la considération des masses cultivées et de l'amitié des princes. Grâce au livre, tu apprends en l'espace d'un mois ce que tu n'apprendrais pas de la bouche de connaisseurs en une "éternité", et cela, sans contracter de dette envers eux, sans t'imposer les côtés pénible de la quête du savoir, sans te contraindre à attendre debout à la porte de l'instituteur public, obligé d'enseigner pour gagner sa vie, sans te contraindre à t'asseoir à la table des personnes moralement inférieures, de moins noble extraction que la tienne. Le livre te débarrasse, te délivre du commerce de gens odieux et des rapports avec les hommes stupides, incapables de comprendre. Le livre t'obéit de jour comme de nuit ; il t'obéit aussi bien durant tes voyages que pendant les périodes où tu es sédentaire. Il n'est pas gagné par le besoin de dormir ; les fatigues de la veille ne l'indisposent pas.
Le livre est le
précepteur qui - lorsque tu lui fais appel - ne te déçoit pas et si, toi-même tu lui "coupes" les vivres, lui, ne "coupe" pas court à ses services. Si tu tombes en disgrâce, le livre ne renonce pas pour autant à te servir ; si des vents contraires soufflent contre toi, le livre, lui, ne se retourne pas contre toi. Tant que tu lui es attaché par le fil le plus ténu, que tu es suspendu à lui par le lien le plus imperceptible, alors tu peux te passer de tout le reste."

Source : Extrait du livre de Jâhiz (Basra, 777-869) : Le Cadi et la Mouche, Anthologie du Livre des Animaux, textes choisis, traduits de l'arabe et présentés par Lakhdar Souami, Sindbad, Paris.

dimanche 13 décembre 2009

Ibn Hânî et al-Mutanabbî

Le mythique café Shabandar dans la rue du marché aux livres al-Mutanabbi, à Bagdad
C'est à l'historien et biographe du XIIIe siècle, Ibn Khalliqan, que l'on doit la paternité du parallèle entre Ibn Hânî et al-Mutanabbi : "aucun poète, ancien ou récent, parmi les Maghrébins, n'atteint à la classe d'Ibn Hânî ; il est le plus grand des poètes du Maghreb, à l'égal de Mutanabbi chez les Orientaux".
La pièce XXI du Diwân d'Ibn Hânî est particulièrement importante pour comprendre la position d'Ibn Hânî à l'égard de son prestigieux contemporain al-Mutanabbi. C'est une pièce où sur le ton de la satire et du reproche, Ibn Hânî manifeste tout à la fois son admiration pour al-Mutanabbi mais aussi son agacement face à l'admiration excessive que les maghrébins portent au poète oriental et qui les conduit à sous estimer injustement leurs poètes locaux. Rappelons également le contexte de la composition de ce poème : le poète avait emprunté un exemplaire du Diwân de Mutannabi et il le garde si longtemps que son propriétaire s'impatiente et le réclame avec une insistance qu'Ibn Hânî juge insultante. Il rédige alors ce poème où il fustige l'impolitesse de l'homme et raille sa capacité à évaluer à sa juste valeur la qualité des poèmes d'al-Mutanabbi.
Quant à l'influence d'al-Mutanabbi sur notre poète, Mohammed Yalaoui l'estime limitée. Les thèmes identiques traités par les deux auteurs découlent du fait qu'ils étaient placés tous deux dans des situations similaires : le combat mené par leurs maîtres respectifs contre les byzantins. Certes, il ne peut manquer d'y avoir chez Ibn Hânî des traces d'influence d'al-Mutanabbi dans la manière d'écrire certains poèmes car le Diwân de ce dernier était célèbre au Maghreb, mais il faudrait se garder de forcer le trait car la ressemblance littéraire n'y est en définitive que superficielle. Lorsqu'Ibn Hânî est qualifié de "Mutanabbi du Maghreb", il faudrait y voir là le signe d'une incapacité des maghrébins à se soustraire à l'influence de l'Orient et à évaluer leurs talents indépendamment des références orientales. Car, une différence de taille séparait les deux poètes et cette différence faisait toute la force d'Ibn Hânî sur son illustre contemporain : la sincérité de son attachement à sa foi ismaélienne. Mohammed Yalaoui écrit à ce sujet :
"Au demeurant, le parallèle entre les deux poètes a ses limites ; une différence essentielle les sépare : Ibn Hânî, chantre des des Fatimides et de leurs lieutenants, était un poète dogmatique dont l'attachement à la cause chiite était assurément sincère ; sa fidélité au credo ismaélien éclipsa en lui toutes les caractéristiques du poète de cour et constitue en quelque sorte sa véritable originalité. Tel n'était pas le cas de Mutanabbi poète-courtisan qui a toujours rêvé de puissance sans jamais l'atteindre, qui a cru pouvoir y accéder en mettant son art au service des émir et roitelets qui se partageaient les dépouilles du califat abbasside, et dont l'attachement, tout sporadique, au chiisme, n'était qu'un pâle reflet de cet ismaélisme qui a teinté tout le X/IVe siècle musulman."
Pièce XXI du Diwân :
1. "al-Mutanabbi a acquis de la célébrité chez vous ; mais s'il avait connu votre sentiment sur sa poésie, il se serait déclaré [non pas prophète] mais impie et mécréant !
2. Modérez votre enthousiasme ! pour moi, Mutanabbi n'est pas le Prophète, et les maximes dont il émaille ses vers ne sont pas des sourates
3. Vous nous marquez du dédain sous prétexte que vous l'avez connu, mais en avez-vous vu seulement l'ombre ou la trace ?
4. Cependant [en dépit de cette admiration] vous ne lui avez pas rendu justice, et si l'on cite son nom un jour ce ne sera pas parce que vous aurez travaillé à sa renommée
5. Pauvre de lui ! poète condamné à l'obscurité parce que vous n'avez pas réussi à nous montrer ses mérites et son talent.
6. De ses poèmes, vous donnez des gloses qui font de lui la risée des hommes et des djinns !
7. Vous dénaturez sa pensée, vous falsifiez son expression et vous dites après cela qu'il n'est pas éloquent
8. Comment, [dans ces conditions,] pouvez-vous jurer que vous avez étudié avec lui [son propre diwân] ; est-ce donc avec une pierre que vous avez causé ?
9. Que peut nous apprendre votre commentaire de ses vers ? ne voyons-nous pas en vous des erreurs qui donnent à réfléchir ?
10. Cette poésie dont vous prétendez avoir fait le tour, peut-être en avez-vous disputé avec les ânes et les chamelles ?
11. Si l'auteur [de ce diwân] entendait vos gloses, il [regretterait] ses nuits passées à écrire et à corriger
12. [Par ce commentaire,] vous nous avez donné un aperçu de vos talents de transmetteur et d'éxégète ; tout comme un Barbare qui rapporte un message auquel il ne comprend groutte !
13. Message sourd et aveugle mais auquel j'ai redonné l'ouïe et la vue, par mes veilles studieuses ;
14. Ces vers, ténébreux comme la nuit compacte, j'ai pris sur moi de les élucider, mais lorsqu'enfin leur clarté éclipsa celle du soleil et de la lune
15. Alors, vous avez lâché contre moi vos critiques et vos médisances, et vous avez montré de l'ennui et de la contrariété
16. Et, pour me réclamer l'ouvrage, vous avez dépêché messages et émissaires, en vagues successives,
17. S'il avait pu soupçonner les déboires que me vaut votre ouvrage (le commentaire) et les altérations que vous faites subir à ses vers, il aurait renoncé à les composer !
18. Si, à le ramener à la vie, vous mettiez la même ardeur qu'à me réclamer son diwân, il serait déjà ressuscité !
19. Supposons que je vous restitue le livre dans sa totalité, qui pourrait vous restituer la pensée de son auteur ?
20. Car, en vous rendant la matière apparente, je ne vous en livre pas le sens caché
21. Vous m'avez prêté un ouvrage important, dans une enveloppe de cuir ; soit ; mais qui peut vous prêter la faculté de réflexion et de recherche ?"

Source : Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusî, Tunis
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[1] Le poète al-Mutanabbi (915-965) est considéré comme un des plus grands poètes du monde arabe. Il naquît à Kufa, dans un milieu chiite, d'un père porteur d'eau. al-Mutanabbi signifie "celui qui se dit prophète", il acquit ce sobriquet suite à une révolte qarmate (groupuscule chiite affilié à Hamdan Qarmat) qu'il aurait fomentée à l'âge de 17 ans dans la région de Lattaquié, en Syrie. Il se fit ensuite panégyriste brillant de son maître hamdanide al-Sayf al-Dawla, à Alep, dans sa lutte contre Byzance. Puis, il devint le panégyriste de Kafur, le maître de l'Egypte et enfin du Bouyide Adud-al-Dawla, établi à Bagdad. al-Mutanabbi périt dans une attaque de caravane par des brigands, non loin de Bagdad. Le poète est connu pour exprimer une idée d'une manière particulièrement condensée et brillante confinant à la maxime.

La rue al-Mutanabbi et son marché aux livres, à Bagdad

lundi 7 décembre 2009

L'attentat contre la rue al-Mutanabbi à Bagdad


La rue al-Mutannabi est située dans le centre historique de Bagdad, à la lisière de la vieille ville, non loin du quartier juif. C'est la rue du marché aux livres, des libraires, des bouquinistes, et des éditeurs en tous genres. La rue est également le lieu de rendez-vous des intellectuels, des étudiants et des habitués qui aiment à se réunir dans ses cafés, notamment dans le fameux café Shabandar, pour débattre de culture et de politique, boire un verre et fumer des pipes à eau tout en jouant au backgammon. La rue est constamment encombrée par des étals de livres au milieu desquels circule une foule compacte de lecteurs et de flaneurs, la tête baissée, à la recherche d'un livre précis ou dans l'espoir d'une rencontre littéraire heureuse. La rue al-Mutanabbi est le coeur de la vie culturelle et intellectuelle irakienne.
Le 5 mars 2007, à l'approche de la fête du Printemps, le Nawruz, une voiture kamikaze s'est faite exploser dans cette rue faisant une trentaine de victimes et des dizaines de blessés. La rue fut entièrement éventrée.
Parmi les nombreux attentats qui frappèrent Bagdad, dont certains eurent un nombre de victimes bien plus élevé, aucun d'entre eux n'eut la même charge symbolique que celui de la rue al-Mutannabi. En visant cette rue, il appararaissait évident que c'est non seulement toute la vie culturelle irakienne que les auteurs de l'attentat voulaient éradiquer, mais également la liberté d'expression, le pluralisme et l'influence occidentale. Saad Eskander, le directeur de la Bibliothèque nationale irakienne, fut témoin du drame, il raconte : "On se souviendra toujours de ce jour comme le jour où les livres ont été assassinés par les forces des ténèbres, de la haine et du fanatisme...Des dizaines de milliers de pages volaient haut dans le ciel et on aurait dit qu'il pleuvait des livres, des larmes et du sang...On voyait des livres brûler dans le ciel..."
Suite à cette tragédie, une organisation dénommée "The Mutanabbi Street Coalition" fut fondée par l'éditeur et poète de San Francisco, Beau Beausoleil, dans le but de promouvoir la publication de livres d'auteurs irakiens et de recueillir des fonds nécessaires pour l'aide humanitaire en Irak.
Après plus d'un an de couvre-feu et de de travaux de réhabilitation, la rue fut à nouveau ouverte en septembre 2008, d'une manière solenelle, avec la coupe du ruban d'inauguration par le premier-ministre Nuri Kamal al-Maliki.
En s'attaquant aux intellectuels et aux livres, les auteurs de l'attentat oublient un élément fondamental du message islamique qui est la recherche de la connaissance et le respect du savoir. Il est plus qu'urgent de se remémorer et de remettre à l'ordre du jour l'importance que le Coran attache au savoir et les nombreux hadiths du Prophète qui soulignent le statut éminent des savants. Le premier mot de la Révélation islamique est l'ordre divin : "Lis !". Rappelons-nous aussi le fameux hadith du Prophète : "L'encre du savant est plus précieuse que le sang du martyr". Cette parole devrait être enseigné dans toutes les écoles coraniques à travers le monde islamique. Si l'encre du savant, à elle seule, est plus précieuse que le sang du martyr, combien plus précieux doit être le sang du savant par rapport à celui du martyr ; ces savants pourtant que l'on assassine et qui sont les cibles de prédilection des extrêmistes. Autre chose aussi qu'il convient de garder à l'esprit, c'est la place éminente que le livre doit occuper dans le coeur de tous les musulmans. Alors que dans le Judaïsme, le Verbe s'est fait Loi, dans le Christianisme, Il s'est fait chair, en Islam le Verbe de Dieu s'est fait livre. L'Islam est la religion par excellence du livre. Le livre est l'objet que Dieu a élu pour servir de support à la manifestation de Sa Parole et pour La faire demeurer parmi les hommes. Le livre devrait être considéré comme un objet sacré et être éminemment respecté.

En attaquant un livre, on porte atteinte à la part spirituelle et intellectuelle de l'homme, cette part qui constitue son Essence même et dont la production littéraire n'est que la manifestation visible. En ce sens, l'attentat contre la rue al-Mutanabbi est une attaque dirigée contre tous les hommes à travers le monde, ce que le poète Beau Beausoleil a admirablement exprimé : "Là où un homme s'assoit pour lire ou pour écrire, là commence la rue al-Mutanabbi."

La rue al-Mutanabbi à Bagdad

dimanche 6 décembre 2009

Ibn Hânî : La flotte fatimide et le feu grégeois

Le feu grégeois, représenté dans le manuscrit Skylitzès, XIIe siècle, Madrid

La puissance de leur flotte navale assura aux Fatimides la suprématie en Méditerranée pendant un demi-siécle. Le poème ci-dessous à une valeur documentaire. Ibn Hânî y décrit la flotte fatimide et le feu grégeois, cette arme qui était utilisée lors des batailles navales et provoquait des dégâts dévastateurs. Ibn Hânî commence d'abord (vers 30 à 41) par un plan général des navires de combats dont les ponts étaient surmontés d'une sorte de tente-abri pour les officiers et les chefs militaires ; dès qu'ils aperçoivent la flotte ennemie, ils déploient leurs bannières. Ensuite, il décrit (vers 42 à 47) le redoutable feu grégeois et sa puissance de frappe. Le mélange de naphte et de poudre utilisé pour la fabrication du feu grégeois résistait à l'eau et les vagues portaient le feu jusqu'aux bâtiments ennemis. Le poème se termine (vers 50 à 57) par l'évocation des différents sortes de bâteaux composant la flotte fatimide : des barques rapides propulsées à la voile aussi bien qu'à la rame, des bâtiments de commande ornés d'étoffes précieuses, et des navires d'attaques recouverts d'épais blindages.
Mohammed Yalaoui précise que "la précision avec laquelle Ibn Hânî décrit la flotte fatimide ne semble pas due à un enthousiasme de commande ; il a dû assister, en témoin oculaire, au départ et à l'arrivée de ces navires triomphants qui ont assuré pendant un demi-siècle, la domination fatimide en Méditerranée".

Pièce XIII du Diwân

30. "J'en jure par ces coursiers des mers qui prennent le départ à la nuit ; j'atteste qu'ils sont secondés par des forces innombrables
31. Surmontés de dais chatoyants, ils ressemblent à ces tentes qui dérobent aux regards les bédouines aux cils de gazelle ; cependant ces voiles ne recouvrent pas les belles, mais des guerriers à la vaillance de lions...
35. Le chef byzantin fut saisi de les voir surgir, toutes bannières déployées, leurs voiles claquant au vent...
38. Les étendards, fixés à la cime des mâts, grandissaient les navires, édifices imposants érigés sur une assise rien moins que solide...
40. N'était leur mouvement rapide, on les eût pris pour des montagnes majestueuses, car ils avaient aussi des sommets altiers et des pics menaçants
41. [Rapides comme des] oiseaux, mais oiseaux de proie dont la pâture ne peut être que d'âmes [ennemies]
42. [Ces navires] lancent des flammes qui s'embrasent pour consumer l'ennemi ; ces foyers, le jour du grand combat, ne s'éteignent jamais
43. Grondant de colère, ils échangent des jets ardents, tels des langues de feu sortant de leur géhenne
44. Comme l'éclair qui foudroie, un souffle brûlant se précipite hors des bouches d'acier sifflantes...
46. Les braises incandescentes flottent sur l'eau comme des plaques de sang parsemant des étoffes sombres
47. Comme la chandelle qui se nourrit de son huile, elles adhèrent aux flots et y trouvent leur aliment...
50. Ces barques, fins coursiers qui n'ont pour rênes que les vents, et pour parcours que les bulles de l'écume...
52. Bien que venues au monde sans membres, ont de longs bras à l'écartement large ; vierges chastes, elles recèlent cependant [dans leurs flancs] une nombreuse progéniture...
54. Elles [ces barques] glissent, couvertes de mousselines légères tissées d'or dans leur trame serrée...
57. Et si tant est que celles-ci ont revêtu les tuniques brodées, d'autres sont protégées par des cuirasses et des boucliers".

Oeuvre du miniaturiste algérien Mohamed Racim

samedi 5 décembre 2009

Ibn Hânî : "La mort et le néant"

Pièce XIX du Diwân

1. Le néant seul est vrai et c'est notre existence qui est trompeuse : combien d'enseignements, combien de signes évidents nous le rappellent !
2. Mais les espoirs infinis que nous nourrissons dans une vie vouée à la briéveté
3. Font écran à notre pensée et l'empêchent de voir l'échéance de notre propre fin
4. Notre malheur vient de ce que [en présence de ces signes,] ce ne sont que nos yeux qui regardent, tandis que notre esprit est aveuglé
5. S'il nous était donné de juger nos sens, [nous trouverions que] les plus faibles sont l'ouïe [qui n'entend pas les avertissements] et la vue [qui ne s'attache qu'aux signes immédiats]
11. Cette coupe [de la mort] dont la seule pensée me donne des nausées, rien ne peut m'y soustraire, rien ne peut me l'épargner
14. Jette donc la lance, laisse ton épée ; ni lame ni fer ne peuvent rien pour toi !
22. Disparaissent les étoiles qui étincellent, s'effacent aussi les deux astres du jour et de la nuit
23. Et si elles nous apparaissent à leur naissance groupées et distribuées selon quelque ordonnance, elles seront bientôt disséminées
24. Même la voûte dont le mouvement les contient et les entoure, ne tardera pas à les abandonner, avec d'éclater pour disparaître.
52. Ainsi, si tu as pu connaître un bonheur dans ta vie, l'adversité que tu connaîtras par la suite te sera moins dure à supporter
53. Et si tu as réalisé quelque voeu ici-bas, considère qu'un seul jour bien rempli équivaut à une vie
54. Si la vie t'apporte quelques satisfactions, ces bonheurs sont des fruits qui par l'âge te seront ôtés...
56. Quelle que soit sa longévité, l'homme est destiné à s'élever et grandir puis à descendre la pente
58. Pareil à l'ombre portée du matin, la progression du jour la rétrécit et l'écourte ; et au midi, il ne reste plus rien de son étendue."
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Pièce LIX du Diwân

3. [La vie est] plus brève à nos yeux que le mouvement de se retourner, plus rapide à s'écouler que les mots "oui" ou "non" à nos oreilles
6. Oh ! qui peut me pourvoir d'une arme pareille à celle du Temps, que je puisse l'affronter quand il me cherchera querelle !
7 [Notre vie], il nous la fait parcourir au galop ; et pour nous atteindre, il n'a nul besoin de se hâter.
16. O compagnons ! demandez, avant que nous nous quittions, à un malheureux qui a perdu le sommeil la cause de sa peine
17. Il gémit et se lamente ; il fixe les étoiles jusqu'à ce que sa vue en soit brouillée, il ne distingue plus alors entre les Pléiades et al-Suha (Alcor)
18. Dans sa poitrine qui se resserre à chaque soupir, son coeur déborde de chagrin...
22. Je te regarde, ô éclair striant la nuit, avec le même espoir que l'étoile pâlie, et pourtant tu n'as rien pour étancher ma soif
25. Alors, aide moi à passer l'épreuve de la nuit si longue ! et abandonne-moi à mon sort quand le jour viendra !"
Source : Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusi, Tunis

mardi 1 décembre 2009

Ibn Hânî : "A nos mères"


"A nos mères revient la moitié de notre gloire, chaque fois qu'un noble seigneur parmi nous vante son lignage.
Ce sont elles le fondement de notre renommée car elles nous ont donné le jour ; elles sont les égales en grandeur de nos pères
Ne les voit-on pas rivaliser avec nous et nous battre à l'arrivée, en atteignant les plus hauts sommets !
Tout en étant les gardiennes de nos foyers, se remettant à nous de leur défense et de leur protection
Tout en demeurant enfermées dans leurs tentes, elles sont pour nous et les yeux et les oreilles
Aussi, si je pouvais proposer mon opinion au monde, et s'il m'était donné de remodeler le partage des humains
J'appellerais "hommes" certaines femmes et à certains "hommes", j'octroierai le nom de "femmes".
Source : Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusî, Tunis, pp. 246-247

dimanche 29 novembre 2009

Ibn Hânî : "Le glouton"



Le poème ci-dessous fait partie du genre traditionnel du
hija', la poésie satirique, qui trouva l'un de ses plus brillants maîtres en la personne de Jahiz. Ibn Hânî narre sur un ton comique l'appétit gargantuesque d'un homme rencontré par hasard lors d'une halte dans une auberge. La description de sa voracité est l'occasion pour lui d'exprimer sa verve et d'établir des comparaisons hyperboliques dans le but de provoquer le rire.
A la fin du poème, Ibn Hânî mentionne la ville de Raqqada, c'est la seule et unique fois où le poète cite un toponyme du Maghreb dans tout son Diwan qui compte pourtant quelques 4 400 vers. Ce manque de considération et d'intérêt pour le Maghreb de la part des auteurs maghrébins du IXe et Xe siècles traduit non seulement leur complexe d'infériorité vis à vis de l'Orient (Mashreq) mais aussi leur immense admiration pour ce Mashreq considéré comme LA référence et le modèle absolu dans le domaine des arts et des lettres.

"Regardez-le ! comme il ramène [ses entrailles] au repos par le mouvement continu de [ses mâchoires] ! Ne dirait-on pas de [grands] reptiles qu'il a chargés de saisir [la nourriture] au vol ?
Quand il approche le morceau de sa bouche [grande ouverte], on se demande : Dieu ! Est-ce là un gosier ou un champ de bataille ?
Son estomac, où il enfourne les aliments, semble une géhenne dans laquelle sont précipités diables et démons
Que Dieu soit glorifié qui l'a doté de mandibules aussi puissantes que les meules d'un moulin !
On eût dit que dans sa bouche un arsenal d'armes a été entreposé, pareil à ceux que réservaient aux Prophètes les Pharaons
Mais que dis-je ? en regard de ses dents, que peuvent les lances et les épées, les poignards et les coutelas ?
Dans ses mains, l'agneau rôti semble destiné à disparaître en un clin d'oeil, tel Jonas avalé par la baleine
Les chevreaux avec bras et gigots, il les ramasse en un tournemain, comme si les loups les avaient avalés
De même les canards ; seuls ou par couples, il les happe, comme font les aigles de leurs proies
Quand aux oies, il en fait une boule, ramassant en un même mouvement et la tête et les pattes ; et le gosier de gargouiller et la gorge de faire sa musique
Borborygmes semblables aux lamentations d'orphelins [affamés] ou aux sanglots des pleureuses aux voiles noirs.
On dirait que, sous chacune des meules de sa bouche, pilons et mortiers broient les os et lui en fournissent la moelle
Et que chacune de ses humeurs est un feu dévorant, entretenu par les foyers de ses entrailles
Peut-être même les replis de son estomac le fournissent-ils en girofle, et cumin, condiments nécessaires ?
Levons-nous, compagnons ! nos coeurs sont effrayés [par ce spectacle] et nos montures nous appellent au départ
Mais suivez mon conseil, et munissez-vous d'une de ses mandibules ; sans cela, vous risquez d'être dans sa bouche pulvérisés en farine
Cet homme, toute l'eau de l'Euphrate ne peut le désaltérer ; tous [les animaux de] l'arche de Noé ne peuvent suffire à calmer sa faim
[La ville de] Raqqâda tout entière tiendrait dans ses mâchoires, et nous [les habitants] ne serions [pour son repas] que persil et estragon !"