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jeudi 12 novembre 2009

Farhad Daftary : "Legendes des Assassins"


Farhad DAFTARY, Légendes des Assassins : mythe sur les Ismaéliens, Librairie philosophique J. Vrin, 2007

Recension du livre par Michel Boivin sur le site de de l'Institut d'études de l'Islam et des Sociétés du Monde Musulman (IISMM) :

"Farhad Daftary, actuellement directeur adjoint chargé du département de recherche et des publications de l’Institute of Ismaili Studies à Londres, est un spécialiste reconnu de l’ismaélisme médiéval. On lui doit une somme historique dont la version abrégée a été traduite en français par Zarien Rajan-Badouraly, qui est aussi la traductrice du présent ouvrage1. Il est également l’auteur d’une très utile bibliographie de l’ismaélisme publiée en 20042. La Légende des Assassins, dont le texte original a été publié en 1994, se compose d’une étude de Farhad Daftary (« Légendes des Assassins », p. 17-134) et d’une édition annotée du fameux « Mémoire de Silvestre de Sacy sur les Assassins » (p. 135-189) brièvement introduite. Le texte de Daftary est découpé en trois chapitres: les ismaéliens dans l’histoire et dans les textes (p. 25-62), les perceptions européennes médiévales de l’islam et de l’ismaélisme (p. 63-98), et l’origine et la formation des légendes (p. 99-134).

L’objectif de l’auteur est « de remonter aux origines de la plus célèbre des légendes médiévales qui entourent les ismaéliens nizârites et d’étudier les circonstances au cours desquelles ces légendes se sont si largement répandues » (p. 18). Comme il le rappelle, il s’agit ici d’un cas rare mais extrêmement significatif puisque ces légendes et ces mythes ont donné naissance à un terme, assassin, utilisé par une grande partie des langues de l’Europe occidentale pour désigner « celui qui commet un meurtre avec préméditation » (Petit Robert). L’histoire de ces ismaéliens, une branche minoritaire du chiisme, est exemplaire à bien des égards mais elle témoigne avant tout de la force de manipulation des États constitués contre les minorités. Elle indique en outre comment un exotisme débridé peut donner naissance aux fantaisies les plus délirantes. Car si Daftary démontre que le mythe des Assassins a bien été colporté par les historiens des croisades en Europe, avant d’atteindre sa forme paroxystique avec Marco Polo, il insiste avec raison sur les circonstance spécifiques qui ont incité les Assassins à mettre en œuvre une politique d’assassinats politiques, dont ils sont par ailleurs loin d’être les inventeurs.

Dans la première partie, Daftary revient sur les premiers siècles de l’islam. Ce rappel est utile car il indique que la question de l’autorité religieuse en islam fut très longue à être réglée après la mort de Muhammad, et surtout qu’aucun règlement ne fit l’unanimité. Les chiites élaborèrent leur propre conception d’après laquelle « l’humanité a un besoin permanent d’être guidée par un dirigeant ou imam inspiré par Dieu, pur et infaillible qui, à la suite du Prophète Muhammad, professerait un enseignement faisant autorité et guiderait les hommes dans les domaines spirituels et religieux » (p. 30). Après la mort du sixième imâm Ja`far al-Sâdiq en 765, des fidèles choisirent son fils Ismâ`îl comme imâm, d’où leur nom d’ismaéliens. Jusqu’en 899, les ismaéliens formaient un mouvement unifié qui proclamait que Muhammad b. Ismâ`îl était le mahdî mais, à cette date, `Abd Allah (ou Udayd Allah) al-Mahdî se proclama imâm. Cette proclamation entraîna une scission avec d’un côté les ismaéliens qui le reconnurent comme imâm et d’un autre côté ceux qui rejetèrent cette prétention. En 910, `Abd Allah al-Mahdî fonda le califat fatimide en Ifriqyya, avant que ses successeurs ne le transfèrent en Égypte en 973.

Si la phase impériale de l’ismaélisme est considérée comme son âge d’or, Daftary rappelle à bon escient que la « légende noire » qui donnera naissance au mythe des Assassins se constitue dès cette époque. Ce n’est pas un hasard si c’est lorsque le califat fatimide du Caire défie le califat abbasside de Baghdad qu’une telle légende est élaborée. Les Fatimides prendront le contrôle de Baghdad pour une brève période en 1058-1059. Dès le milieu du Xe s., Ibn Rizam et Akhu Muhsin décrivent l’ismaélisme comme « une conspiration secrète cherchant à abolir l’islam » (p. 42). Les hérésiographes, dont le célèbre al-Baghdadi (m. 1037), excluent les ismaéliens de la communauté musulmane. Cette première strate fournit une matière où les chroniqueurs des croisades allaient puiser, suivis par les orientalistes. Daftary souligne avec justesse le paradoxe entre cette représentation et l’essor de la production philosophique mais aussi historique qui caractérise l’empire fatimide. Puis en 1094, le califat fatimide est marqué par un schisme provoqué par une querelle de succession successive au décès du calife-imâm al-Mustansir. Un parti minoritaire choisit son fils Nizâr : on les appellera les nizârites. Mais c’est finalement un autre fils, al-Musta`li, qui deviendra calife. C’est sous le règne de ce dernier que les croisés s’empareront de la Jérusalem fatimide en 1099. Les nizârites se réfugieront dans les montagnes de Syrie et de Perse. Le fils et successeur d’al-Musta`li, al-Amir, utilisera pour la première fois le terme « hashishiyya » dans une réfutation des nizârites en 1123 (p. 47). L’empire et le califat fatimides seront détruits par Saladin en 1171.

La deuxième partie concerne les perceptions européennes médiévales de l’islam et de l’ismaélisme. Elle se concentre surtout sur la description des premières représentations de l’islam et des musulmans, ainsi que sur les relations historiques, en opposition avec les représentations, entre croisés et ismaéliens. Tancrède (m. 1112), prince d’Antioche, fut le premier à entrer en relations avec eux. Un peu plus tard, un chef ismaélien alla jusqu’à demander l’asile au roi de Jérusalem Baudoin III (m. 1131). En fait, à bien y regarder, il n’y a à rien là de surprenant. Un rapprochement entre croisés et « hérétiques » musulmans était tout à fait naturel pour résister aux nouvelles forces du Proche-Orient comme les Mamlouks. C’est dans ce contexte que les chroniqueurs des croisades commencèrent à rassembler et coucher par écrit des informations sur les ismaéliens. Cette situation fut mise à rude épreuve en 1192, avec l’assassinat de Conrad de Montferrat, alors qu’il s’apprêtait à se faire couronner roi de Jérusalem. Les motifs en sont obscurs et rien ne prouve vraiment que les ismaéliens en aient été les auteurs. Une nouvelle période de rapprochement commence entre les ismaéliens et les Hospitaliers, puis avec les Templiers, qui conduit le prince d’Antioche à s’en plaindre auprès du pape. C’est avec Saint Louis (m. 1270) que ce rapprochement atteint cependant son apogée. Alors que la situation des croisés était des plus délicates, le roi de France envoya un émissaire pour rencontrer le « Vieux de la Montagne », en l’occurrence le chef des ismaéliens de Syrie. Un épisode intéressant a été rapporté par Joinville (1224-1317), le chroniqueur de Saint-Louis. L’émissaire du roi était un moine arabophone nommé Yves Le Breton. Celui-ci découvrit que les ismaéliens ne vénéraient pas Mahomet mais Ali. Il découvrit également que le livre de chevet du Vieux de la Montagne était un florilège des paroles de Saint-Pierre.

La troisième partie sur l’origine et la formation des légendes est la plus novatrice. Après avoir démontré son origine indubitablement européenne, Daftary établit qu’en terre d’islam, le terme de « hashishiyya » était employé comme une insulte signifiant des « exclus sociaux irréligieux » ou des « agitateurs de basse classe » (p. 103). Les sources islamiques infirment complètement tous les éléments du mythe des Assassins. L’un des thèmes les plus récurrents est « la légende du paradis » : le chef aurait promis aux assassins de leur accorder le paradis sur terre après leur mission. Grâce à sa connaissance de l’ismaélisme, l’auteur identifie aisément les origines cette légende du paradis : la Grande Résurrection qui fut proclamée par l’imâm ismaélien Hasan II alâ dhikrihi’l-salâm en 11643. Un autre élément du mythe décrit le Vieux de la Montagne, le chef des ismaéliens de Perse cette fois, vivant dans une sorte de jardin des délices. Or les auteurs musulmans, souvent hostiles aux ismaéliens, s’accordent pour affirmer que Hasan Sabbâh, le chef suprême des ismaéliens nizârites, mena une vie ascétique et rigoriste. L’explication de Daftary repose sur l’idée de martyre, qui était connue des musulmans de cette époque]. Pour les musulmans de cette époque, nul n’était besoin de recourir à des explications irrationnelles pour expliquer le comportement des sacrifiants ismaéliens. Puis Daftary retrace l’historique de la construction du mythe, pierre par pierre. Il observe que les Européens qui ont fait des séjours de longue durée au Proche Orient n’ont jamais contribué à la formation du mythe. Ce sont les chroniqueurs de passage qui ont glané des rumeurs et des légendes.

Le mythe des Assassins connut un essor considérable lorsque les relations directes entre Européens et ismaéliens furent rompues, après leur départ du Proche-Orient. Ce n’est pas un hasard si c’est à cette époque qu’apparaît la forme la plus élaborée du mythe : la version de Marco Polo (1254-1324). Le voyageur vénitien reprend et développe les principaux éléments qui structurent le mythe, dont le fameux thème du paradis. Pourtant, aucun des historiens qui connurent les ismaéliens d’Alamut n’y fait allusion. Quelqu’un comme Juwayni visita pourtant le site en 1256, peu avant sa destruction par les Mongols. En outre, Marco Polo réalise une sorte de collage entre les informations qu’il a recueillies sur les ismaéliens de Syrie et celles qui concernent les ismaéliens de Perse. Le plus intéressant est cependant que le mythe des Assassins provoqua un tel engouement en Europe qu’on leur consacra des monographies, un fait unique dans cette période de balbutiements de l’orientalisme. Les ismaéliens n’avaient en effet jamais constitué une force par le nombre ou la puissance militaire, hormis l’épisode fatimide définitivement clos au XIIe s. La première de ces monographies est publiée en français en 1603 par Denis Lebay de Batilly (p. 130). Avec la célèbre Bibliothèque orientale de Barthélémy d’Herbelot (1625-1695), les Assassins sont enfin situés au sein de l’islam : ce sont des chiites ismaéliens. Les deux branches de l’ismaélisme, les Fatimides et les nizârites, sont identifiées.

L’institutionnalisation de l’orientalisme ne favorise pas une lecture critique du mythe. Bien qu’utilisant des sources arabes, Antoine Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838) adopte la perspective des hérésiographes sunnites : le chiisme, et plus particulièrement le chiisme ismaélien, est pour lui un mouvement nihiliste qui vise à la destruction de l’islam. Daftary ne s’attarde pas sur l’éclatement du mythe, lorsque les orientalistes commencent enfin à traduire des textes ismaéliens… que Silvestre de Sacy avait reçus puis oubliés dans un tiroir… Il ne cite pas le nom de Stanislas Guyard (1846-1884), le précurseur, ni la Bibliographie qarmate que Louis Massignon (1883-1962) publia onze ans avant A Guide to Ismaili Literature de Wladimir Ivanow (1886-1970). Il est plus surprenant de constater qu’il ne mentionne pas non plus Henry Corbin (1903-1978).

Enfin, le plus difficile à comprendre dans ce dossier est non pas comment les premiers orientalistes ont emboîté le pas aux hérésiographes sunnites et aux chroniqueurs des croisades, projetant les fantasmes de complots propres à leur époque, mais comment des spécialistes contemporains ont pu reprendre à leur compte une telle perspective. Dans son livre consacré aux Assassins, Bernard Lewis ne manque pas d’ajouter dans le sous-titre le terme terrorisme4. Sans parler de la presse et des publications grand public qui, à chaque explosion terroriste venue du Moyen Orient, ressasse que la violence est inhérente à l’islam, comme le prouve l’existence des …Assassins5.

Michel Boivin

Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du sud (CEIAS), EHESS/CNRS

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1 Farhad Daftary, The Ismâ`îlîs : Their history and doctrines, préface de Wilferd Madelung, Cambridge, Cambridge University Press, 1990 ; version abrégée A short history of the Ismailis. Traditions of a Muslim community, Edinburgh, Edinburgh University Press, 1998, tr. fr. Les Ismaéliens. Histoire et traditions d’une communauté musulmane, préface de Mohammed-Ali Amir-Moezzi, Fayard, 2003.
2 Farhad Daftary, Ismaili Literature. A Bibliography of Sources and Studies, London, I.B. Tauris in association with the Institute of Ismaili Studies, 2004
3 Par la Grande Résurrection (qiyâmat al-qiyâmât), l’imâm abolit le règne de la loi islamique (charia) et instaura une communauté unie par le seul impératif de contempler en l’homme parfait la face visible de la divinité, c’est-à-dire de vivre ici-bas la vie divine réservée aux élus du Paradis. Sur la Grande Résurrection, on lira les pages pénétrantes de Henry Corbin dans « Huitième centenaire d’Alamût », Mercure de France, février 1965, p. 285-304 et le livre de Christian Jambet, La grande résurrection d’Alamût. Les formes de la liberté dans le shî`isme ismaélien, Lagrasse, Verdier, 1990.
4 Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’islam médiéval, tr. de l’anglais par Annick Pélissier, présentation de Maxime Rodinson, Paris, Berger Levrault, 1982 (éd. or. 1967).
5 La dernière publication de ce genre est l’ouvrage de W. B. Bartlett, The Assassins : The Story of Medieval Islam’s Secret Sect, Stroud (Gloucestershire), Sutton Publishing, 2001."

Dernière mise à jour : 9 novembre 2009

dimanche 6 septembre 2009

La conversion de Hasan Sabbah à l'Ismaélisme

Tour funéraire du Seldjoukide Tughril Beg, à Rayy. Tughril Beg renversa la dynastie des Bouyides en s'emparant de Bagdad en 1055, l'année supposée de la naissance de Hasan Sabbah. Le mausolée a été construit en 1040. Il est constitué de 22 arêtes qui donnent à l'édifice une forme en zig-zag. Trois rangées de muqarnas dans la partie supérieure du bâtiment assurent la transition entre la forme dentelée de la structure et le bandeau cylindrique du toit. Le mausolée est pourvu de deux entrées : l'une au nord et l'autre au sud. Les arêtes donnent également à la structure une forme mouvante variant tout au long de la journée en fonction de la lumière du soleil. A l'origine, la tour était surmontée d'un toit conique qui s'est effondré lors d'un tremblement de terre.



Hasan Sabbah est le héros ismaélien par excellence. Il ouvrit non seulement une nouvelle page de l’histoire ismaélienne, mais surtout, il mit en place par son action militante, un Etat qui put tout à la fois protéger la communauté et devenir un centre intellectuel brillant. La fameuse bibliothèque d'Alamut attirera des savants aussi prestigieux que Nasir al-Din Tûsî.
En dépit des travaux effectués par des islamisants aussi éminents que Louis Massignon, Henry Corbin, Bernard Lewis, ou Farhad Daftary [1], qui ont fait toute la lumière sur Alamut et la figure de Hasan Sabbah, la légende relative à la "secte des Assassins" et au "Vieux de la montagne" a toujours la vie dure. Cette légende est régulièrement reprise par des journaux en mal de sensations, qui pour se donner un semblant de sérieux, se croient obligés de faire référence au "Vieux de la montagne" et aux récits légendaires liés au haschisch et au paradis terrestre, pour expliquer les problématiques actuelles liées au terrorisme.

Hasan Sabbah semble avoir écrit plusieurs ouvrages relatifs à la philosophie ismaélienne et aurait même rédigé une autobiographie. Des fragments de ses écrits ont été retrouvés dans les ouvrages d’historiens postérieurs, notamment l’extrait ci-dessous où Hasan Sabbah relate son parcours spirituel qui le conduisit à embrasser l’Ismaélisme.

"Dans mon enfance, dès l'âge de sept ans, je me pris de passion pour toutes les formes du savoir ; je voulais devenir docteur de la Loi ; jusqu'à l'âge de dix-sept ans, je cherchai à acquérir des connaissances, tout en demeurant fidèle à la foi de mes ancêtres duodécimains.

"Un jour, à Rayy, je rencontrai un compagnon (rafiq, terme souvent utilisé entre eux par les ismaéliens), appelé Amira Zarrâb, qui, de temps en temps, exposait la doctrine des califes d'Egypte...comme d'autres avant lui l'avaient fait...

"Je n'ai jamais mis en doute ma foi dans l'Islam ; j'ai toujours été convaincu qu'il existe un Dieu vivant, éternel, omnipotent et omniprésent, un Prophète et un imam, des choses permises et des choses défendues, un paradis et un enfer, des commandements et des interdictions. Pour moi, la religion et la doctrine consistaient en ce que les gens en général et le chiisme en particulier professaient, et il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'on pût chercher la vérité en dehors de l'Islam. Je pensais que la doctrine des ismaéliens était de la philosophie [terme d'insulte pour les gens pieux] et le maître de l'Egypte un philosophe.

"Amîra Zarrab était un excellent homme. La première fois qu'il conversa avec moi, il me dit : "Les ismaéliens disent ceci et cela". Je répliquai : "O ami, ne parle pas comme eux car ce sont des proscrits et ce qu'ils disent va contre la religion." Il y eut des controverses et des discussions entre nous : il me désapprouvait et détruisit ma foi. Je ne le lui avouai pas, mais ses mots eurent une grande influence sur mon âme...Amîra me disait : "Quand, le soir, dans ton lit, tu réfléchiras, tu sauras que ce que je t'ai dit t'a convaincu"."

"Puis, je fus séparé de lui ; je continuai à lire des livres afin d'approfondir ma connaissance sur l'Ismaélisme. Je fus bouleversé par ces lectures, et me dis : "Cet Imamat repose sur le Nass [désignation explicite par l'Imam de son successeur] et sur l'enseignement, et j'ignore ces choses-là". Je tombai alors gravement malade et fut atteint d'une maladie particulièrement dangereuse. J'eus l'impression que ma chair et mon sang changeaient de nature. Je me disais : "Je vais mourir. Cette voie (l'ismaélisme) est sûrement la véritable foi. Mais par peur, je ne l'ai pas acceptée. Mon heure est maintenant arrivée et je mourrai sans avoir atteint la vérité."

"Je survécus. Je trouvai un autre ismaélien, Abu Najm Sarrâj, de son nom. Je continuai à me renseigner sur l'ismaélisme. Il m'enseigna et me fit comprendre, par arguments et exposés, les points les plus abstrus et fondamentaux de l'ismaélisme. Je décidai de franchir le pas et recherchai un da'i qui fut en mesure de recevoir mon serment d'allégeance en lieu et place de l'Imam. Ce fut à un certain Mu'min, qui avait été mandaté par Abd al-Malik Attash [le chef des da'is pour l'Iran], que je prêtai mon serment d'allégeance à l'Imam. Puis au mois de Ramadan de l'année 464, Abd al-Malik al-Attash vint en personne à Rayy. Il me reçut chez lui et après que nous ayons longuement conversé, il me confia un district où je reçus pour mission de propager la foi. Puis, il ajouta : "Tu dois te rendre en Egypte, à la cour de notre Maître [l'Imam et Calife fatimide al-Mustansir]."

Sources : La traduction du récit ci-dessus provient de deux livres : "Les Assassins", de Bernard Lewis, Berger-Levrault ; pour les deux derniers paragraphes, de "The secret order of Assassins", de M.G.S. Hodgson, University of Pennsylvania Press.

Hasan Sabbah est né à Qumm, vers 1055. Sa famille était chiite duodécimaine. Elle venait de Kufa et était installée à Qumm lorsque Hasan naquît. Qumm et Kufa étaient deux bastions importants du chiisme. Le père de Hasan était d'origine yéménite.

L'année 1055 correspond à une date charnière de l'histoire islamique. Durant cette année, la dynastie chiite des Bouyides, qui régnait à Bagdad depuis 950 et tenait le Califat abbasside sous sa coupe, est renversée par la dynastie turque des Seldjoukides. La défaite des Bouyides marque la fin de la période humaniste de l'Islam[2]. Avec les Seldjoukides, c'est une nouvelle ère qui commence, une ère à caractère plus guerrier et marqué par la domination du monde musulman par des dynasties turques. Les souverains turcs, par besoin de légitimité pour leur pouvoir envers leurs sujets arabes et persans majoritairement sunnites, vont se poser en défenseurs du sunnisme et de l'Islam en général. Ils réussiront à repousser et à vaincre tour à tour les principales puissances qui menaçaient l'Islam : Byzantins (Mantzikert), mongols (Ayn Djalout) et Croisés (Saint-Jean d'Acre). Les nouveaux maîtres du pouvoir demanderont à chaque fois au Calife de conférer une légitimité à leur pouvoir en leur décernant le tire de Sultan. Le Califat sera réduit à une institution dont la fonction principale consistera essentiellement à légitimer l’autorité des différents maîtres du pouvoir à la tête du régime. C'est dans le but d'asseoir son pouvoir en obtenant le titre de Sultan que Baybars, après le meurtre du dernier Calife abbasside par les mongols en 1258, recueillera auprès de lui, en Egypte, un rescapé de la famille abbasside et l'intronisera comme Calife.

Signalons également, qu’en cette deuxième moitié du XIe siècle, l'Ismaélisme est installé au pouvoir avec les Fatimides en Egypte. La communauté est dirigée par l'Imam et Calife al-Mustansir bi-Llah (m. en 1094). Mais la dynastie est sur son déclin. Des périodes de sécheresses particulièrement longues, une guerre acharnée contre les Byzantins, ainsi que l'anarchie régnant au sein d’une armée déchirée en multiples factions, ont mis à genoux l’Etat fatimide. Al-Mustansir appelle à la rescousse le gouverneur de Syrie, le général arménien Badr al-Djamali pour rétablir l’ordre et contenir les Byzantins. Badr al-Djamali réussit par des mesures radicales à assurer la stabilité en Egypte et parvient à repousser les Byzantins. Mais en même temps, il met sous sa coupe le Calife et devient le véritable maître de l’Egypte. Il réussit même, après la mort d’al-Mustansir, en 1094, à imposer son beau-fils Musta'li en tant que Calife au détriment de l'héritier désigné Nizar. Cette initiative entraînera un schisme dans la communauté ismaélienne entre les partisans de Musta’li et ceux de Nizar. Les ismaéliens de Perse, avec à leur tête Hasan Sabbah, apporteront leur soutien à Nizar. On les désignera en les appelant "Ismaélis Nizaris", ou "Nizaris" tout simplement.

Dernier point, nous voyons également dans ce texte, la Da'wa (Mission) ismaélienne à l'œuvre à travers le travail des da'ïs (les missionnaires). Le da’ï opérait dans la clandestinité, d’une manière incognito. Sa tâche ne devait pas être aisée. Il risquait sa vie à chaque instant. L'Ismaélisme a été l'une des communautés les plus persécutées et calomniées au Moyen-Age, et fut victime régulièrement de massacres. Précisons que le prosélytisme ismaélien n’a jamais été un prosélytisme de masse, mais un prosélytisme d’approche individuelle avec une pédagogie adaptée au niveau social et intellectuel de l’interlocuteur. Bien souvent, le missionnaire se mêlait à des groupes en discussions et, par allusions et contradictions, distillait des propos susceptibles d’entraîner un questionnement et une réflexion plus profonde sur la foi. Ensuite, en fonction de l’écho que produisait son message chez telle ou telle personne, il choisissait ou pas d’initier le prétendant [3].

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[1] Farhad Daftary, Légendes des Assassins : mythes sur les ismaéliens, Vrin
[2] Mohammed Arkoun, L’humanisme arabe au Xe siècle, Vrin
[3] Voir Henry Corbin, Un roman initiatique ismaélien du Xe siècle, in L'homme et son Ange, Fayard. On y voit un da'ï ismaélien arrivant dans une bourgade, puis initiant un jeune disciple, au grand dam de ses parents déroutés par la démarche de leur rejeton. Le da'ï au fur et à mesure des rencontres met le disciple devant ses contradictions, puis il lui expose les éléments de la foi ismaélienne. Au dernier stade de l'initiation, le jeune homme rencontre l'Imam et reçoit de celui-ci bénédictions et directives spirituelles. Finalement, les parents et les membres éminents de la bourgade, convaincus également du bien fondé de la prédication, adhèrent à la communauté.

mardi 1 septembre 2009

Ibn Battuta, les ismaéliens et les Mamelouks

Mausolée de l'émir Karasonkour au Caire. Le mausolée est vide car le commanditaire (contrairement à ses prévisions) mourut à Maragha, en Iran, où son corps repose à côté de deux raquettes de polo, sport qu'il affectionnait particulièrement. Source : Creswell Photographic Archive, Archnet


En 1326, Ibn Battuta voyage en Syrie. C'est là qu'il entend parler des ismaéliens Il mentionne leurs forteresses et déclare y être passé. Voici l'extrait de son voyage où il rapporte cela :

"Je quittai cette ville, et je passai par le château de Kadmoûs, puis par celui de Maïnakah, celui d’Ollaïkah, dont le nom se prononce comme le nom d’unité d’ollaïk, et celui de Misyâf, et enfin par le château de Cahf. Ces forts appartiennent à une population qu’on appelle Elismâïliyah ; on les nomme aussi Elfidâouiyah ; et ils n’admettent chez eux aucune personne étrangère à leur secte. Ils sont, pour ainsi dire, les flèches du roi Nâcir, avec lesquelles il atteint les ennemis qui cherchent à lui échapper en se rendant dans l’Irâk, ou ailleurs. Ils ont une solde ; et quand le sultan veut envoyer l’un d’eux pour assassiner un de ses ennemis, il lui donne le prix de son sang ; et s’il se sauve après avoir accompli ce qu’on exigeait de lui, cette somme lui appartient ; s’il est tué, elle devient la propriété de ses fils. Ces Ismaéliens ont des couteaux empoisonnés, avec lesquels ils frappent ceux qu’on leur ordonne de tuer. Mais quelquefois leurs stratagèmes ne réussissent pas, et ils sont tués à leur tour. C’est ainsi que la chose est arrivée avec l’émir Karâsonkoûr ; car, lorsqu’il se fut enfui dans l’Irâk, le roi Nâcir expédia vers lui un certain nombre de ces Ismaéliens, qui furent massacrés, et ne purent jamais venir à bout de l’émir, lequel prenait des précautions."

Plusieurs remarques concernant ce récit :

1) Ibn Battuta indique que les ismaéliens étaient appelés "Elismâïliyah" (ismaéliens) et "Elfidaouiyah" (fédayins). Nulle part, Ibn Battuta, pourtant friand d'histoires extraordinaires et d'anecdotes croustillantes, ne mentionne le terme de Hashishiyyin ou ses dérivés, pour désigner les ismaéliens. De même, lorsqu'il évoque les fida'is, Ibn Battuta ne mentionne aucunement l'usage d'une quelconque drogue que les fida'is prendraient avant d'aller accomplir leur mission. Le terme de "hashishiyyin", on ne le trouve dans aucun texte arabe ou persan, de même que l'indication d'une éventuelle consommation de drogues par les ismaéliens. Même chez les historiens les plus hostiles à l'ismaélisme et prompts à accabler les ismaéliens de toutes sortes de turpides, il n’est jamais fait mention d’usage de drogues par la communauté. Le terme de "hashashiyyin" et ses variantes, qui ont donné le mot "Assassin" dans les langues occidentales, nous ne les trouvons que dans les textes des Croisés, sans que là-aussi un lien avec le haschisch ne soit établi. L'utilisation de ces termes employés par les Francs pour désigner les ismaéliens fait encore l'objet de débats entre les islamisants.

2) Nous constatons également à travers le récit d'Ibn Battuta que les ismaéliens de Syrie, bien après leur capitulation devant Baybars, continuent d'occuper leurs places fortes. En cela, ils ont eu beaucoup plus de chance que leurs coreligionnaires d'Iran qui ont vu leurs forteresses démantelées par les mongols et ont été massacrés sans ménagement dans certaines provinces, comme le Quhestan, où des chiffres allant jusqu'à 60 000 morts sont avancés par les chroniqueurs. Les femmes et les enfants furent vendus sur les marchés aux esclaves qui furent saturés par une arrivée massive d'esclaves en provenance des régions ismaéliennes. Rappelons que les ismaéliens furent les premières victimes des mongols lorsque Hulegu se mit en marche pour conquérir l'Iran. Le dernier Seigneur (Khudawind) d'Alamut, le jeune Imam Rukn al-Din Khurshah périt assassiné par des gardes mongols lors de son voyage en Mongolie entrepris dans le but de rencontrer Mongke.

Après avoir conquis l’Iran, les mongols poursuivirent leur progression vers l’ouest. Ils s’emparèrent de Bagdad en 1258. La ville fut livrée au pillage et le Calife ainsi que sa famille massacrés ignominieusement. Hulegu entra ensuite en Syrie et prit Alep et Damas. Les ismaéliens, désemparés par la chute d’Alamut et coupés de leur Imam, remirent aux mongols plusieurs de leurs places fortes dont Masyaf sans opposer de grande résistance. Il faut dire que les mongols avançaient précédés par leur réputation de brutes sanguinaires et impitoyables, ce qui dissuadait toute velléité de résistance. Alors que la campagne militaire battait son plein, Hulegu apprît la mort de Mongke et se replia en Azerbaïdjan ne laissant qu’une partie de son armée en Syrie avec à sa tête le général Ketbuka. Cette situation donna l’avantage aux Mamelouks qui infligèrent à l’armée mongole un revers cuisant à Ayn Djalout, en 1260. Après cette défaite, les ismaéliens prêtèrent main forte aux Mamelouks pour repousser les mongols. Ils envoyèrent des ambassades et des présents à Baybars afin de nouer des relations diplomatiques avec les nouveaux maîtres de la Syrie. Baybars, mobilisé dans sa lutte contre les Francs et les mongols, reçut de bonne grâce les émissaires et accorda aux ismaéliens le droit de demeurer dans leurs forteresses en échange de la reconnaissance de son autorité et le versement d’un tribut annuel. Baybars demanda également à bénéficier des services des fida’is dans sa lutte contre les envahisseurs ou pour réaliser ses ambitions personnelles. Sous le règne du Sultan al-Nasir Muhammad (« Roi Naçir », dans le texte d’Ibn Battuta), les ismaéliens acquirent un statut de quasi-autonomie pour leurs forteresses.

3) Au moment où Ibn Battuta visite la Syrie, les mamelouks constituent la nouvelle puissance montante de l’Islam. Leur prestige est immense dans le monde musulman. D’un côté, ils ont arrêté le rouleau compresseur mongol en infligeant à l’armée mongole sa première défaite militaire depuis Gengis Khan. De l’autre, ils ont achevé le travail de reconquête entrepris par Saladin en boutant définitivement les Croisés hors de la Terre Sainte. Les principaux artisans de cette reconquête furent le Sultan Baybars et le Sultan al-Ashraf Khalil qui après sa conquête de Saint-Jean-d’Acre sera considéré comme l’Alexandre de son temps ("Iskandar al-zaman").

Le Sultan al-Ashraf Khalif était le frère d’al-Nasir Muhammad. Il tombera assassiné en 1293 sous les coups d’une coalition d’émirs dont faisait partie l’émir Karasonkour, gouverneur de la ville d’Alep. Le Sultan al-Nasir Muhammad, par désir de vengeance, mais également par crainte de subir le même sort que son frère, poursuivit les responsables du crime. Karasonkour s'enfuit en Perse chez les mongols ilkhanides afin d'échapper aux représailles. Al-Nasir envoya à ses trousses des fida’is qui à chaque fois échouèrent dans leur mission d’éliminer l’émir. Il faut dire que Karasonkour prenait ses précautions : il ne quittait jamais sa cotte de maille, même lorsqu'il dormait. Le Sultan, agacé par ses échecs, fit émettre un décret supprimant les privilèges et les exemptions de taxes auxquels avaient droits les ismaéliens et exigea qu’ils soient logés à la même enseigne que les autres populations de la région de Hama. Néanmoins, les jours étaient comptés pour Karasonkour car le Sultan, afin de relancer les relations commerciales avec l’Egypte, signa un traité de paix avec le souverain ilkhanide de Perse, Abu Sa'id. Al-Nasir demanda ensuite au mongol dans le cadre d’un échange de prisonniers de lui remettre le fuyard. Karasonkour, craignant d'être livré au Sultan, se donna la mort en s'empoisonnant. Sa dépouille repose à présent à Maragha.

4) Nous voyons dans le texte d'Ibn Battuta, le Sultan al-Nasir Muhammad faire appel aux services des fidâ'is ismaéliens pour éliminer un adversaire, en l'occurrence ici, l'émir Karasonkour.

Le recours au service des fida'is nous montre que l'utilisation de l'assassinat comme arme pour se débarrasser de ses ennemis ou ses rivaux ne constituait pas le monopole des ismaéliens. Le grand Nizam al-Mulk, vizir du Sultan Malik Shah, préconise et justifie clairement dans son fameux ouvrage "Siyasat Namé" ("Le traité de gouvernement") le recours à l'assassinat par le souverain en vue de maintenir son autorité et la stabilité de l'Etat.

La liste est longue des sultans mamelouks qui périrent assassinés. A commencer par le premier d'entre eux, Aybak (m. 1257), suivi par Qutuz, le vainqueur d'Ayn Djalout, probablement à l'instigation de son Général, Baybars. Ce qui fait dire à Gaston Wiet dans son article sur l'Egypte dans l'Encyclopédie Universalis : "Ce qui apparaît surtout, ce sont les rivalités permanentes de ces Mamelouks, leurs querelles personnelles sanglantes ; l'audace et l'esprit d'intrigue s'y manifestent d'une façon d'autant plus accusée que la carrière des intéressés et leur existence étaient extrêmement précaires. Toutes ces dissensions arrivent à faire l'histoire, puisqu'elles intronisent ou renversent des sultans." Jean Paul Roux, dans son article « L’empire mamelouk d’Egypte », déclare au vu des violences qui marquèrent le règne des premiers sultans mamelouks que le sabre tenait lieu de droit et conclut : "Le dernier prince mamelouk, Tuman Beg, est pendu comme un vulgaire chef de bande, un chef de bande qu'il est bien, comme l'ont été tous les Mamelouks, avec ou sans génie".

Néanmoins, il convient de préciser que l'assassinat, tel que pratiqué par les ismaéliens, relevait d'une technique particulière. Il visait à marquer les esprits et à susciter un sentiment de crainte et d'effroi chez l'ennemi. Aussi, les assassinats se déroulaient souvent dans les lieux publics, en plein jour, foudroyaient les personnalités les mieux protégées. Aussi, les fida'is chargés de cette tache n'avaient que peu de chance de revenir vivants de leur mission. La plupart du temps, ils périssaient sur place, lynchés par la foule ou tués par les soldats. L'audace, le courage, le sens du devoir et du sacrifice envers la communauté dont faisaient preuve les fida'is ne manquèrent pas de susciter fascination et admiration, notamment chez les Croisés qui virent dans le geste des fida'is, le parangon de l'esprit chevaleresque, du dévouement et de la fidélité absolue qu'un serviteur doit à son Seigneur.

jeudi 30 juillet 2009

Le château d'al-Kahf (Syrie) : description du site

Château d'al-Kahf



Le château d'al-Kahf est le château ismaélien le plus difficile à trouver, tant il est perdu dans les replis serrés du Djebel Ansarieh (encore appelé Djebel Bahra), au milieu d'une nature sauvage et inextricable rendant l'accès à la forteresse des plus ardus. Situé dans un écrin de végétation dense et luxuriante, entouré de collines vertes et rouges de toutes parts, al-Kahf évoque quelque château du Seigneur des Anneaux. La forteresse porte particulièrement bien son nom puisqu'al-Kahf signifie "la caverne".
En raison de son inaccessibilité et également de la taille du promontoire sur lequel il se trouve, al-Kahf fut le quartier général de Rashid al-Din Sinan, le fameux "Vieux de la montagne", même si les châteaux de Masyaf et Qadmous sont également mentionnés comme son quartier général par son biographe Abu Firas. En tout cas, c'est dans cette forteresse qu'il s'établit en premier lieu, peu après son arrivée d'Alamut, et c'est à al-Kahf qu'il mourut. D'ailleurs, les fouilles archéologiques qui ont mis en évidence les infrastructures élaborées du château, nous indiquent qu'al-Kahf devait être une résidence d'un certain confort, destinée à être l'habitation d'un haut dignitaire et à recevoir des ambassades ou des personnalités de marque.
Al-Kahf fut sans doute construit dans les années 1120. Les ismaéliens achetèrent cette forteresse vers 1138 à Musa ibn Sayf al-Mulk dont le père avait déjà vendu Qadmous aux ismaéliens. Musa vendit le château aux ismaéliens de peur qu'il ne tombât entre les mains des membres rivaux de son clan. A partir de ces deux prises, les ismaéliens réussirent à enlever d'autres forteresses situées dans les alentours, telles que Rusafa, mais surtout Masyaf. L'extension de l'influence ismaélienne dans le Djebel Bahra marqua un coup d'arrêt à l'emprise et à la progression des Croisés dans cette région.
Le château d'al-Kahf est bâti sur un promontoire rocheux situé au confluent de trois vallées escarpées au fond desquelles coule une rivière. Les pentes du promontoire sont abruptes et tombent à pic. Les rivières qui coulent au pied du rocher devaient former des douves naturelles pour le château, et les falaises qui l'entourent des remparts naturels contre les envahisseurs. D'ailleurs, il semble impossible de prendre le château par une attaque surprise ou un assaut. Seul un siège long de plusieurs années, épuisant les provisions des assiégés, aurait pu éventuellement venir à bout de la forteresse. L'eau était amenée dans le château à l'aide de canaux et d'aqueducs partant des différentes sources jaillissant dans les épais sous-bois entourant al-Kahf.
Le château est orienté est-ouest. Il mesure envriron 500 mètres de long sur 40 de large. A bien des égards, la forme du château fait penser à Alamut. Le château est divisé en trois, voire quatre sections principales.
A l'ouest, nous trouvons une surface longue et plane d'environ 170 mètres, vierge de toute construction à l'exception d'une tour à son extrémité. C'est dans cette section que l'on trouve les citernes d'eau. On en dénombre sept en tout. Des canaux les relient entre elles. L'une d'elles mesure 2 mètres de large sur 10 de profondeur.
A partir des murs d'enceintes, le sol s'élève doucement jusqu'à une sorte de citadelle intérieure. Celle-ci devait occupait environ les deux-tiers de la longueur du château et contenait les pièces d'habitations.
A l'est, le rocher forme une protubérance. Les murs des fortifications à cet endroit sont particulièrement épais. Cette partie du rocher devait constituer la partie la plus vulnérable de la forteresse. Aussi, une épaisse muraille a été construite à mi-chemin entre la forteresse et le fond de la vallée sur le flanc nord de cette partie. De nos jours, toutes les constructions se trouvant sur cette protubérance ont été détruites et sa surface est envahie d'aloès, de noyers, et de chênes. En parcourant ce lieu, on a peine à imaginer que ce lieu ait pu être le quartier général de Rashid al-Din Sinan. Il faut avouer que les soldats ottomans qui furent chargés de détruire la forteresse au début du XIXe siècle s'acquittèrent particulièrement bien de leur mission.


Entrée du château d'al-Kahf


Les constructions les plus originales de ce château sont l'entrée principale et les bains ou hammans qui sont en tous points remarquables. Le château n'a qu'une seule entrée. Elle est située au nord. L'entrée est taillée dans la roche et forme une sorte de tunnel. En y pénétrant, on ne peut s'empêcher d'éprouver le sentiment d'entrer dans une grotte. D'ailleurs, nous avons vu qu' al-Kahf signifiait "la caverne".

Entrée du hammam



Les hammams, quant à eux, sont situés à une trentaine de mètres de la porte d'entrée du château. L'entrée du hammam est surmontée d'une pierre avec une inscription taillée dans la roche : "Ismail Al-Ajmi, mort au mois de Ramadan 635" (1237). Au-dessous, trois autres lignes : "Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. O vous ! Entrez ici en paix et en sécurité. Que les croyants placent leur confiance en Dieu. La construction de ce hammam béni a été ordonnée par le maître juste et sage Siraj al-Din, fils de Muzaffar ibn al-Husayn, le victorieux. Que Dieu bénisse l'humble nécessiteux de la miséricorde de Dieu et de l'intermédiation de ses maîtres, les Purs Imams (que les bénédictions et la Paix de Dieu soient sur eux). Hasan ibn Ismail al-Alamuti. Ramadan 572. L'obéissance à Lui est un devoir. LMA AD KHO". La date de 572 correspond à 1176 de l'ère chrétienne. Aucune interprétation n'a pu être donnée des mystérieuses lettres à la fin de cette épigraphe ("lma ad kho"). Elles renferment sans doute une signification ésotérique, mais sans que l'on puisse l'affirmer avec certitude.


Une pièce d'habitation du château : la chambre de Rashid al-Din Sinan ? La porte voûtée menait directement au hammam


Non loin du hammam, nous trouvons les vestiges de ce qui a pu être une pièce d'un certain luxe et confort. Les murs ont une hauteur sous plafond de 5 mètres et une épaisseur d'un mètre. Des moulures de bonne facture courent le long de la partie supérieure du mur. Côté nord, la pièce a une fenêtre avec une vue impressionnante sur le ravin en contrebas. Dans le mur du côté est, une petite porte voûtée mènait son occupant, par un passage surmonté de deux dômes, à une pièce tout à fait remarquable du château : une salle d'ablution ou d'eau. Cette salle est de forme octogonale avec quatre niches voûtées d'un mètre de haut, et comportant chacune, une sortie d'eau. On peut voir pour ces sorties d'eau, un conduit, qui est situé à une hauteur de deux-tiers de la niche en partant du bas. A côté de cette salle, nous trouvons une large pièce rectangulaire qui devait probablement faire office de réservoir d'eau. Cette eau était amené par un aqueduc dont on peut encore voir les vestiges. L'aqueduc était relié à une source située à environ deux kilomètres du château. A l'est et à l'ouest de cette salle d'eau, nous trouvons deux autres pièces comportant chacune une porte voûtée conduisant à la salle d'ablution et une porte rectangulaire menant au réservoir d'eau.

La salle des ablutions


La taille et l'architecture du hammam nous démontrent la sophistication du réseau d'alimentation en eau d'al-Kahf et nous indiquent que ce château devait être une résidence d'une importance considérable. Il est heureux que les bains aient été épargnés par la destruction. Probablement que les soldats chargés de cette basse besogne ont tout simplement négligé cette infrastructure ou bien était-elle déjà recouverte par la végétation. Ces bains ont une valeur archéologique capitale pour la compréhension des systèmes hydrauliques mis au point par les ismaéliens dans leurs forteresses, bâties généralement dans des environnements et sous des climats particulièrement rudes.
A quelques deux ou trois kilomètres à l'est du château se trouve un bâtiment comportant une chambre mortuaire surmontée d'un dôme. Les ismaéliens du coin l'indiquent comme le mausolée de Rashid-ud-Din Sinan. Le lieu fait l'objet de visites de la part des ismaéliens qui viennent y prier et honorer la mémoire de leur héros. Autour de ce bâtiment, nous trouvons d'importantes ruines : des pans de murs, des voûtes, des colonnes...qui laissent à penser que ces éléments devaient être reliés à la forteresse d'al-Kahf. Si tel est bien le cas, alors les fortifications d'al-Kahf devaient faire deux ou trois kilomètres de long. Elles nous donnent alors une idée des dimensions formidables que devait avoir ce château à l'apogée de sa puissance sous le commandement de Rashid al-Din Sinan.
La forteresse d'al-Kahf fut la dernière forteresse ismaélienne à capituler devant les mamelouks. Elle rendit les armes en 1273. Durant la période ottomane, le château devint une base militaire et servit occasionnellement de prisons pour les personnalités importantes de la Sublime Porte.

vendredi 24 juillet 2009

La citadelle de Qadmous (Syrie) : description du site

Qadmous


Qadmous occupe une situation centrale dans le chapelet des forteresses ismaéliennes situées dans le Djebel Bahra. Les forteresses de Khawabi, Kahf, Maniqa, Ulayqa, Khariba et Masyaf forment presque un cercle complet autour de Qadmous. La citadelle de Qadmous est située à l'ouest de Masyaf, sur la route de Banias, à une hauteur de 1 170 mètres. La route reliant Masyaf à Qadmous est de toute beauté et serpente à travers un paysage de rocaille avec des ouvertures sur de larges panoramas de collines escapées et de vallées profondes. La région est très fertile, en dépit des nombreux rochers éparpillés un peu partout comme lancés par la main d'un géant. Les paysans y cultivent essentiellement le tabac, le blé et le coton. La ville de Qadmous est visible de loin. Elle repose au sommet et sur les pentes d'une haute colline située dans un paysage dégagée, et de par son exposition, cette colline a dû servir de point de repère aux voyageurs circulant dans cette région du Djebel Bahra. Qadmous, par sa situation, se présente comme un carrefour naturel des voies de communications, et nous pouvons imaginer au XIIe siècles, des messagers, des coursiers et des voyageurs arrivant de toutes parts à Qadmous et faisant de la ville un lieu de vie animé et bruyant. Les ismaéliens acquirent cette forteresse en 1132-33 en l'achetant au Seigneur musulman d'al-Kahf, un certain Sayf al-Mulk qui lui-même l'avait reprise aux Croisés l'année précédente. Avec l'acquisition de Qadmous, les ismaéliens eurent pour la première fois un château indépendant pour eux, et c'est de cette base, qu'ils réussirent à s'emparer, durant la décennie suivante, des autres forteresses citées ci-dessus. Qadmous ne capitula qu'en 1273, devant les troupes du Sultan Baïbars. Ce dernier les autorisa à rester dans leur forteresse en échange de leur soumission et du versement d'un tribut annuel. Durant la période ottomane, les ismaéliens continuèrent à mener une vie tranquille à Qadmous. Néanmoins, en 1838, le château fut endommagé par le Général ottoman Ibrahim Pacha. En 1919-20, Qadmous fut attaqué par les Alaouites, autre communauté chiite très présente dans la région. Le château subit alors des dommages considérables. De nos jours, la citadelle est absorbée par la ville qui s'est étendue sur les pentes de la colline, à l'exception du côté le plus abrupt. De loin, nous pouvons apercevoir sur le sommet de la colline la forme ovale de la citadelle qui disparaît au fur et à mesure que l'on se rapproche pour être finalement totalement masquée par les habitations. Après une ascension raide, nous parvenons à la porte principale de la forteresse construite contre le roc. L'entrée est de forme carrée et sa façade comporte une double arche. Un chemin nous conduit au château principal situé à quelques 70 mètres au-dessus de la ville. Il est actuellement très difficile de distinguer le plan originel du site car des habitations récentes y ont poussé. Néanmoins, ici ou là, il est toujours possible de voir des murs, des arches, des porches, des colonnes et des machicoulis. Maurice Barrès qui visita le site au début du XXe siècle, nous rapporte : "Au réveil, avec le Moudir et plusieurs notables, je suis allé visiter le château, ou du moins le haut du rocher que le château occupait jusqu'aux premières années du dix-neuvième siècle. C'est un massif d'une centaine de mètres, à la pointe de l'angle dessiné par deux vallées qui se rejoignent. Ce mas­sif, séparé de sa base par une dépression, a la forme d'un oeuf, d'une ellipse allongée, dont le dessus a été aplani par l'architecte du château. Tout autour, sauf du côté Nord, où l'on accède plus aisément du village, de profonds ravins l'enserrent, qui doivent débiter beaucoup d'eau en hiver. L'horizon est fermé par des montagnes calcaires, entres les­quelles, à l'Orient, par plusieurs brèches, on aperçoit la mer et les hauteurs de l'île de Chypre. Sur cette terrasse, mi-naturelle, mi-taillée dans le roc, à la place du château anéanti, quelques pauvres maisons, quelques mûriers chétifs qui ont su trouver un peu de terre végétale. Vif étonnement, pour un Français, d'y trouver un vieux canon à fleur de lis. Que fait-il là ?Le grand vent, un immense espace à surveiller, le silence, et ma curiosité qui ne sait où se renseigner. Je regarde au-dessous de moi cet inextricable enchevêtrement de vallées, où des restes de murs me font comprendre que jadis les avancées du château les fermaient." (Maurice Barrès, Une enquête au pays du Levant, Plon, tome 1, p. 236)
Qadmous est à présent une ville paisible, voire endormie, avec une certaine réputation pour la qualité de ses produits maraîchers.


Qadmous : les constructions sauvages ont envahi le site

dimanche 12 juillet 2009

Attaque manquée sur Shayzar

Ruines de Shayzar. Au bas du château coule l'Oronte


En 1113, les ismaéliens furent l'objet de violentes répressions à Alep et à Apamée. Des massacres eurent lieu. Ils firent de nombreuses victimes. Les rescapés tentèrent de s'emparer de Shayzar afin de se protéger en se mettant à l'abri dans une forteresse. Malheureusement pour eux, leur tentative de prise de Shayzar allait se solder par un échec, comme nous le raconte dans son autobiographie le Prince de Shayzar lui-même, Ousama Ibn Mounqidh, qui fut le témoin oculaire de cette attaque. L'autobiographie de ce prince, vivante et colorée, consitutue une source privilégiée pour comprendre la géopolitique et les moeurs à l'époque des croisades.

"La grande peur de la ville nous vint d'un autre côté, du côté de chez nous. Il y avait, dans la région, force chiites, et des plus extrêmes, des Ismaéliens. Ce jour-là, une bonne partie des hommes était loin de la forteresse, et celle-ci fut envahie, dans une surprise totale. J'ai dit tout à l'heure la part prise par les femmes à la résistance, le soutien qu'elles apportèrent aux soldats laissés sur place. En voici un autre exemple : une vieille femme, Founoun, qui était à notre service depuis le temps de mon grand-père, se couvrit de son voile, prit une épée et combattit jusqu'à notre retour. C'est à elle et aux autres, autant qu'aux hommes restés là ou revenus à la rescousse, que nous dûmes de repousser les assaillants et de passer au fil de l'épée tous ceux qui tombèrent entre nos mains. Pour moi, j'eus à affronter, seul à seul, un Ismaélien qui, voyant venir mon coup d'épée, plaça, pour se protéger, la lame d'un poignard sur son avant-bras. Peine perdue. L'épée le trancha tout net, au prix d'une légère brèche : celle-ci y est encore, pour me rappeler ce combat singulier de mes dix-neuf ans. Triste journée que celle-là, où beaucoup de nos gens périrent. Mais j'en retiens aussi l'une des plus claires expériences qu'il m'ait été donné de méditer. Nous avions fini de nous battre, ivres de vengeance et de dégoût, quand une voix cria : « Des gens, ici ! Il y a du bruit ! » C'était une écurie très sombre, et qui paraissait vide. Nous y trouvâmes, en fait, deux Ismaéliens armés, qui furent tués sur l'heure, et l'un de nos compagnons, mort, étendu sur on ne savait quoi : c'était un troisième Ismaélien qui, à notre arrivée, s'était enveloppé de quelques hardes qui traînaient par là et caché sous le mort. Nous lui fîmes, à lui aussi, son affaire, et emportâmes le corps de notre ami à la mosquée. Il avait d'énormes blessures, et ne bougeait ni respirait : de mon pied, je lui remuais la tête, qui semblait tellement sans vie, sur le pavé de la mos­quée. Mais Dieu seul connaît nos destinées et leur terme ! Si incroyable que cela fût, notre homme revint à lui, survécut et retrouva sa santé d'autrefois."

André Miquel, Ousama. Un prince syrien face aux croisés, Fayard

mercredi 8 juillet 2009

Château de Khawabi (Syrie) : description du site

Château de Khawabi

Le château de Khawabi est situé à environ 20 kms de Tartous. Il est bâti sur une crête haute d'environ 80 mètres surplombant une rivière et il est encerclé de collines plantées d'oliviers de toutes parts. Certains auteurs ont décrit le château comme un bâteau naviguant sur une immense mer de verdure. Le château mesure 350 mètres de long sur 200 de large.
Khawabi signifie "le château des brebis". Il fut pris par les ismaéliens aux Croisés vers 1140, et Rashid al-Din Sinan, le fameux "Vieux de la montagne" renforça ses défenses peu après 1160 et en fit une forteresse puissante. D'ailleurs, personne ne fut jamais capable de reprendre le château par la suite. En 1213, Bohémond IV de Tripoli mit le siège devant ses murailles suite à l'assassinat de son fils Raymond dans la cathédrale de Tartous par, dit-on, un groupe d'ismaéliens. Les ismaéliens assiégés dans leur forteresse firent appel à des renforts sunnites qui arrivèrent d'Alep et de Damas, ce qui permit de lever le siège. Nous savons peu de choses de l'histoire du château après sa prise par le Sultan Baïbars en 1273. Le château servit d'habitations mais fut également utilisé par les fermiers comme abris pour leurs animaux ou comme entrepots pour stocker leurs récoltes. Au début du XIXe siècle, les ismaéliens, après avoir déserté la région pendant longtemps, revinrent s'installer dans et autour du château. Ils y vivent encore de nos jours menant une vie paisible et confortable à l'intérieur de leurs belles demeures de vieilles pierres.


Croquis de Khawabi telle que la citadelle devrait être après sa restauration. Source : Zeina al-Cheikh



On accède au château par un étroit sentier composé de 2 séries de marches, la première comportant 20 marches et la seconde 40. Ces marches sont taillées dans la roche et nous mènent à l'entrée principale du château située à l'extrémité du mur nord (à l'extrême droite sur la photo ci-dessus). Cette entrée principale est surmontée d'une barbacane. De cette entrée part un chemin qui nous conduit directement au pied d'une sorte de citadelle intérieure construite sur une éminence rocheuse et ceinturée par une double muraille. L'espace compris entre les deux murailles a été recouvert d'une toiture et cet espace est utilisé comme étable ou entrepôt. Du haut de ces murailles, on pouvait bombarder les assaillants qui auraient réussi à pénétrer dans le château. Ainsi, Khawabi a un plan concentrique avec des remparts extérieurs et à l'intérieur de ces remparts, une autre forteresse venant renforcer le dispositif de défense du château. Un chemin principal traverse le château avec des allées transversales menant aux remparts. Les différentes pièces et salles de cette partie intérieure du chateau ont été emmenagées en résidences belles et confortables par leurs occupants.
Des citernes d'eau ont également été construites et se trouvent dans la partie nord du château.
Les murs de la partie sud du château sont pourvues de meurtrières sur deux niveaux. Certaines meurtrières de la rangée du haut ont été élargies afin de laisser entrer une lumière plus importante dans les pièces du château utilisées pour les besoins agricoles.

Le château de Khawabi est le seul château ismaélien de Syrie conservé encore quasiment intact.




Entrée principale du château de Khawabi

jeudi 25 juin 2009

Les ismaéliens nizaris et le nationalisme iranien

Archer turc, peinture ottomane du XIVe siècle

La société iranienne était essentiellement composée de Turcs, de Persans et d’Arabes. Les émirs et une grande partie de l’armée étaient Turcs, le personnel de l’administration était Persans ou Arabes. Tout en bas de l'échelle, on trouvait les Mamelouks (« esclaves »), ces esclaves d'origines diverses (en Asie mineure, ils seront essentiellement d’origine slave, d’ailleurs le mot « esclaves » vient de « slaves ») qui occupaient des postes dans l’armée ou dans l’administration. Ils avaient la possibilité de gravir les échelons et de devenir propriétaires. En Egypte, ces Mamelouks vont acquérir une telle prédominance et pouvoir dans la société qu’ils formeront une dynastie à part entière et régneront sur le pays du XIIIe siècle au XVIème siècle.

L'un des aspects les plus remarquables de la culture iranienne est la capacité que celle-ci a eue d'absorber les envahisseurs étrangers tout au long de son histoire et de les "iraniser". Ainsi, les turcs seldjoukides en arrivant en Iran réalisèrent qu'ils entraient dans un pays au passé historique riche et ancien et de surcroît particulièrement bien organisé. Aussi, gardèrent-ils les structures administratives en place et laissèrent le soin de les gérer aux iraniens eux-mêmes. Au contact de leurs sujets iraniens, les seldjoukides adopteront la culture iranienne comme le feront d'ailleurs les mongols qui les suivront. Il faut rappeler que les Safavides qui s'installeront au pouvoir en Iran en 1501 et imposeront le chiisme dans le pays étaient des turcs. L'Iran connaîtra sous les Safavides une épanouissement culturel sans précédent dans le domaine des arts et des lettres.

Les Turcs, en revanche, étaient considérés par leurs sujets Persans et Arabes comme des rustres, des individus grossiers et barbares, sortis tout droit de leurs steppes, plus doués pour les arts militaires que pour les lettres et les sciences. Firdousi dans son œuvre épique le Livre des Rois présente les Iraniens et les Turcs comme deux groupes antagonistes, « deux éléments distincts comme le feu et l’eau, qui portent l’un envers l’autre une haine enracinée au plus profond de leur cœur » (page 4, camb hist of iran, vol 5). Pour André Miquel, « c’est dans la lutte entre Iran et Touran (le monde nomade de l’Asie centrale) que le Livre des Rois trouve un de ses thèmes majeurs. » (p. 177). Et paradoxalement, c’est à son protecteur Mahmud de Ghazni, un turc, que Firdousi offrira son livre. Hasan Sabbah quant à lui n’était pas loin de considérer les Turcs comme des êtres plus proches des djinns que des hommes. Les iraniens acceptaient mal cette domination de leur pays par des étrangers sans culture. Et certains historiens estiment qu’une bonne partie du succès du prosélytisme ismaélien repose sur le nationalisme des Iraniens qui rejoignirent les rangs de Hasan Sabbah afin de combattre plus efficacement les Turcs. Les Nizaris constituèrent durant la domination seldjoukide le seul groupe iranien porteur d’une véritable dynamique et d'une réelle force de frappe contre la suprématie turque. Aussi, de nombreux historiens parlent de révolte pour évoquer l'offensive ismaélienne qui eut lieu en 1091 dans le Quhestan. Cette dynamique de résistance à l’envahisseur allait ainsi de pair avec une démarche nationaliste et identitaire de la part des ismaéliens. Le choix de l'utilisation de la langue persane par les ismaéliens est particulièrement révélateur de cette démarche nationaliste. Certes les Samanides et les Ghaznévides avaient déjà précédé de quelques décennies les Ismailiens dans la promotion de la langue persane, probablement parce que les souverains de cette dynastie maîtrisaient mal l’arabe et voulaient également s’appuyer sur le nationalisme de leurs sujets iraniens face au monde arabe, mais néanmoins ils gardèrent toujours l'arabe comme langue de religion et du droit islamique. La littérature ismaélienne rédigée à l'époque d'Alamut est exclusivement en Persan. Déjà, le grand philosophe ismaélien Naser-e Khusraw avait rédigé toute son œuvre philosophique et poétique en persan. Et fait sans précédent dans l'histoire islamique, la communauté ismaélienne sera la première à utiliser le persan également dans la rédaction d'ouvrages religieux et dans les prônes religieux.

Ainsi, à une simple opposition sunnite / shi’ite habituellement évoquée par les historiens pour expliquer la nature des conflits entre les Ismaéliens et leurs opposants, il convient également d’ajouter une autre opposition, celle éthnique entre Turcs et Persans, toute aussi importante et pertinente, pour appréhender la nature du conflit et de la résistance ismaélienne.

Une ère nouvelle

Lorsque Hasan Sabbah naît vers 1055, le monde musulman vit un changement politique majeur de son histoire. En 1055, la dynastie shi’ite des Bouyides qui régnait à Bagdad depuis 950 et tenait le Calife abbasside sous sa tutelle est renversée par une faction de la dynastie turque des Seldjoukides menée par son chef Tughril Beg. Depuis quelques décennies déjà, la puissance des bouyides était en perte de vitesse, ce qui permit au Calife de retrouver une plus grande liberté de manœuvre. Il appela à la rescousse Tughril Beg dont les troupes avançaient victorieusement en Iran et prenaient les villes les unes après les autres. Le Calife fut d'autant plus tenté d'appeler les Seldjoukides que ceux-ci se faisaient les défenseurs les plus virulents de l'islam sunnite. Après l'entrée de Tughril Beg à Bagdad, le Calife conféra au vainqueur le titre de Sultan et de Roi de l’est et de l’ouest. Les Seldjoukides poursuivirent leur progression vers l'est et se rendirent maîtres de la Syrie avec la prise d’Alep en 1070. Un an plus tard, ils s’ouvrirent même les portes de l’Asie Mineure en infligeant une défaite cuisante à Byzance à la bataille de Mantzikert.

Les turcs firent leur entrée sur la scène du Moyen-Orient au IXème siècle, lorsque le Calife al-Mu’tasim les recruta massivement comme mercenaires, puis soldats, dans l’armée abbasside. Au Xe siècle, la dynastie des Samanides installée au Khorassan et en Transoxiane fit de même en intégrant en nombre les turcs dans son armée. Au contact des populations musulmanes, les turcs par influence et opportunisme politique se convertirent à l’Islam. Au fil des décennies, ces turcs acquièrent de plus en plus de pouvoir au sein de l’armée et tentèrent d’accaparer pour leur compte personnel au détriment de leurs souverains des régions entières. Ainsi, les Ghaznévides qui à l'origine étaient un groupe de mercenaires turcs qui s'enrolèrent dans l'armée samanide puis se querellèrent avec leurs maîtres et créérent un état autonome à Ghazna. Ils réussirent finalement à renverser leurs anciens maîtres et menèrent des raids dévastateurs jusqu'en Inde. Sous le règne du plus puissant des Ghaznévides, Mahmud de Ghazni, leur cour devint un centre culturel et intellectuel majeur. Elle compta parmi elle le poète Firdousi, auteur du Livre des Rois, un monument de la littérature épique persane, ainsi que le savant al-Birouni, l’un des plus grands savants de son époque et qui toucha avec bonheur à tous les champs du savoir. Les Ghaznévides furent battus à leur tour en 1040 à la bataille de Dandaqan par un autre groupe turc, celui des Seldjoukides, qui avait également commencé sa carrière militaire dans les rangs de l'armée ghaznévide. Après leur victoire sur les Ghaznévides, les Seldjoukides pénètrent ensuite en Iran en 1050. Ils s’emparent de Hamadan, puis d’Ispahan en 1051 dont ils en font leur capitale. Ils entrent à Bagdad en 1055. Claude Cahen déclare : « Les deux dates de 1040 et 1055 marquent vraiment le début d’une nouvelle période. » (p. 338). C’est précisément entre ces deux dates, ou au plus tard en 1055, que naît Hassan Sabbah.

L'ADMINISTRATION SELDJOUKIDE : UN POUVOIR CENTRALISE

A la mort du Sultan Malik Shah en 1092, le pouvoir seldjoukide est à l'apogée de sa puissance. Leur domination s'étend sur le Turkestan, le Moyen-Orient, le Proche Orient et l'Asie Mineure. Seule Constantinople échappe à leur emprise. A la mort de Malik Shah, l’empire se disloque et sera partagea entre ses fils, neveux et cousins qui se querelleront entre eux pour étendre leur pouvoir et affaibliront du même coup la puissance seldjoukide.

L’empire seldjoukide a pu se constituer parce qu’il disposait d’un pouvoir fort et centralisé. Le Sultan détenait l’autorité et était à la tête de la force armée. Il nommait un Vizir qui devenait le chef de l’administration et dirigeait les finances, la justice et les affaires religieuses. Le Calife, quant à lui, ne disposait que d’une autorité légale dont le rôle principal était de légitimer le pouvoir du Sultan. L’armée du Sultan comprenait sa garde personnelle et les troupes des émirs. Chaque émir était tenu de maintenir et d’entretenir une armée. En échange, l’émir recevait du Sultan l’autorisation de percevoir les impôts sur le district qui lui était confié et cela pour une durée déterminée, c’était le système de l’’iqta’. En général, l’émir était succédé par son fils et celui-ci renouvelait son allégeance au Sultan et continuait à percevoir l’iqta’. Ces méthodes de gouvernement ont été exposées par Nizam al-Mulk, le Vizir du Sultan Malik Shah, dans son livre « Traité de gouvernement » (Siyasat Namé). Nizam al-Mulk sera la personnalité phare du règne de Malik Shah. Il marquera par son travail, ses réformes et la création des médersas le Sultanat de Malik Shah. Après le morcellement de l’empire seldjoukide de Malik Shah, une société de type féodal, basée sur un réseau complexe d’allégeances de suzerain à vassal, organisera les relations de voisinage entre sultanats et émirats. Les différents sultanats vont calquer leur système administratif sur celui mis en place par Nizam al-Mulk avec donc un pouvoir central fort et des princes tirant leurs revenus de l’iqta’. Paradoxalement, cette centralisation du pouvoir qui aura contribué au succès militaire et administratif des Seldjoukides sera également leur talon d’Achille. Ainsi, avec la mort du Sultan qui était la clef de voûte du pouvoir, l'autorité disparaissait d'un coup et l’anarchie prenait le dessus. Les vassaux rejetaient leur allégeance et l'ordre n'était ramené que lorsqu'un souverain réussissait à s'imposer aux autres. Cette particularité du régime seldjoukide est l'une des raisons pour laquelle les ismaéliens cibleront les personnalités les plus puissantes du régime afin de désorganiser le pouvoir, freiner les décisions, suspendre les entreprises militaires.

Le da'i : le missionnaire


Le da'i, ou missionnaire, c'est étymologiquement "celui qui appelle" à la vraie foi, à la reconnaissance de l'autorité de l'Imam, à la résurrection spirituelle. C'est sans doute la figure la plus populaire de l'ismaélisme, celle en tout cas dont l'ismaélisme a le plus dépendu au cours de son histoire. Grâce à l'enthousiasme des da'is, la foi ismaélienne, en dépit des persécutions et des massacres, resta vivante et se répandit en des contrées aussi lointaines et inaccessibles que les montagnes du Pamir au Tadjikistan ou dans des petits villages perdus du Gujerat en Inde.

Un adepte accédait à la fonction de da'i après avoir acquis une connaissance suffisamment large des préceptes de l'ismaélisme et de l'Islam afin de pouvoir les transmettre et les expliquer d'une manière pédagogique aux autres. La seule foi de charbonnier n'était pas suffisante pour devenir da'i. Il devait être en capacité d'intellectualiser la foi, assimiler des connaissances importantes, ainsi que de maîtriser parfois une langue étrangère. Les premiers da'is qui vinrent en Inde pour la première fois au XIIe siècle et convertirent les populations locales étaient tous d'origine iranienne. Comme le déclare l'islamisant Hodgson, "les da'is furent souvent des savants indépendants ; de vigoureuses controverses théologiques et philosophiques eurent lieu parmi eux, et les principaux livres ismaéliens paraissent avoir été écrits par des da'is dont bien des plus importants travaillaient dans l'Iran hostile."

Les da'is travaillaient dans la clandestinité, sous la menace permanente d'être découverts ou dénoncés par la population. De nombreux da'is perdirent leur vie et leurs biens dans leur mission. Mais c'est grâce à leur labeur incessant et leur dévouement à l'Imam que l'ismaélisme doit encore sa survie.

Le texte ci-dessous est extrait d'une lettre d'investiture adressée aux da'is nouvellement nommés par l'Imam al-Muizz. Ce texte nous donne un excellent aperçu du travail des da'is et de ses attributions. Comme on le voit, ses responsabilités étaient immenses. Il ne s'agissait pas seulement pour lui de propager la foi, mais également d'administrer les affaires de la communauté locale dont il avait la charge. La lettre détaille également les qualités que le da'i devait exemplifier par son comportement et indique l'état d'esprit dans lequel il devait s'acquitter des ses fonctions. Ce texte dont l'auteur est l'Imam lui-même devait constituer le vade-mecum des missionnaires.


"...Aussi, prends en charge la mission que le Prince des croyants t'a confiée avec piété et dévouement. Ne suis pas tes passions et marche avec fermeté sur la voie droite...voilà ce qui constitue la plus grande des vertus. Le Livre de Dieu déclare à ce propos : "Il donne la sagesse à qui Il veut. Celui à qui la sagesse a été donné bénéficie d'un grand bien. Ceux qui sont doués d'intelligence sont les seuls à s'en souvenir." (2, 60)

Reçois pour l'Imam l'allégeance de la part de l'aspirant (mustajib) dont la sincérité t'apparaît évidente et exhorte-le à tenir ses engagements, car Dieu a dit : "Ceux qui te prêtent un serment d'allégeance ne font que prêter serment à Dieu. La main de Dieu est posée sur leurs mains. Quiconque est parjure est parjure à son propre détriment. Dieu apportera bientôt une récompense sans limites à quiconque est fidèle à l'engagement pris envers Lui." (48, 10)

Discute de la meilleure façon avec les hommes, avec douceur et équité et ne force personne à accepter la Da'wa contre son gré, car Dieu a dit : "La plupart des hommes ne croiront pas, malgré ton ardent désir" (12, 103).

Prêche les règles de la sagesse (hikma) et garde par devers toi les enseignements ésotériques à l'exception de ceux dont tu estimes qu'ils le méritent. Applique le concept du symbôle et du symbolisé car les phénomènes exotériques sont des corps tandis que les ésotériques sont l'esprit et l'essence des choses. Lorsque les deux sont séparés alors les liens sont brisés...Mets-les en garde contre les péchés tant apparents que cachés.

Encourage les croyants dont tu as la charge à croire au Prince des croyants et sois juste envers eux dans ton enseignement et tes directives. Délivre ton enseignement en respectant le niveau et la capacité de compréhension et d'assimilation de chacun. Etablis une hiérarchie entre eux en fonction de leur niveau de connaissance.

Enseigne-leur l'humilité qui est l'ornement des dévots. Si tu rencontres un problème difficile, réfère-toi alors à l'Imam. Reçois et collecte l'aumône légale (zakat) que les croyants te remettent et restitue-la à l'Imam.

En ton absence, désigne pour les affaires de la Da'wa un homme sage dont la confiance t'es acquise et instruis-le des vertus du Prince des croyants afin que son exemple lui serve de modèle dans l'accomplissement de ses devoirs.

Ceci est l'investiture de ta fonction par le Prince des croyants. En conséquence, acquitte-toi de ta mission avec discernement."

Illustration tirée des maqamât d'Hariri, XIIe siècle, Bnf, Paris