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samedi 20 mars 2010

Ibn Hânî chante le printemps

Parc de Khorog

Ibn Hânî fut un poète ismaélien qui vécut au Xe siècle à la cour du IVe Calife fâtimide, al-Mu'izz, dont il fut également le panégyriste.
"Les larmes de cette pluie, sont-ce des perles brillantes ou des pièces d'argent ? Ah ! si l'on pouvait les ramasser et les garder dans la main !

Entre les nuées et le vent se déroule un combat, ponctué par le tonnerre des armes croisées et strié par l'éclair des lames nues

Adversaires prompts à apaiser leur courroux, leur fureur ne dure guère non plus leur sérénité

Le printemps nous a fait une offrande : ce jardin embaumé aux effluves lourdes qui semblent exhalées d'un coffret au kâfûr évanescent

Des nuages aux masses compactes stagnent dans l'éther se résolvant en averses drues aux stries nettes

Comme le flot d'une mer qui avance et qui reflue, la nappe de pluie couvre tous les recoins de la terre

Le flamboiement de l'éclair campe, sur le front d'un nuage, [l'image d']un cadi aux sentences trop sévères...

Une multitude de feuilles couvre le sol plat, comme des tapis déroulés d'un bout à l'autre de la terre

La brise repand des souffles odorants, comme une fragrance délicate renforcée par le parfum de l'eau de rose."

Source : Mohammed Yalaoui, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusi, Publication de l'Université de Tunis, pp. 217-18

dimanche 13 décembre 2009

Ibn Hânî et al-Mutanabbî

Le mythique café Shabandar dans la rue du marché aux livres al-Mutanabbi, à Bagdad
C'est à l'historien et biographe du XIIIe siècle, Ibn Khalliqan, que l'on doit la paternité du parallèle entre Ibn Hânî et al-Mutanabbi : "aucun poète, ancien ou récent, parmi les Maghrébins, n'atteint à la classe d'Ibn Hânî ; il est le plus grand des poètes du Maghreb, à l'égal de Mutanabbi chez les Orientaux".
La pièce XXI du Diwân d'Ibn Hânî est particulièrement importante pour comprendre la position d'Ibn Hânî à l'égard de son prestigieux contemporain al-Mutanabbi. C'est une pièce où sur le ton de la satire et du reproche, Ibn Hânî manifeste tout à la fois son admiration pour al-Mutanabbi mais aussi son agacement face à l'admiration excessive que les maghrébins portent au poète oriental et qui les conduit à sous estimer injustement leurs poètes locaux. Rappelons également le contexte de la composition de ce poème : le poète avait emprunté un exemplaire du Diwân de Mutannabi et il le garde si longtemps que son propriétaire s'impatiente et le réclame avec une insistance qu'Ibn Hânî juge insultante. Il rédige alors ce poème où il fustige l'impolitesse de l'homme et raille sa capacité à évaluer à sa juste valeur la qualité des poèmes d'al-Mutanabbi.
Quant à l'influence d'al-Mutanabbi sur notre poète, Mohammed Yalaoui l'estime limitée. Les thèmes identiques traités par les deux auteurs découlent du fait qu'ils étaient placés tous deux dans des situations similaires : le combat mené par leurs maîtres respectifs contre les byzantins. Certes, il ne peut manquer d'y avoir chez Ibn Hânî des traces d'influence d'al-Mutanabbi dans la manière d'écrire certains poèmes car le Diwân de ce dernier était célèbre au Maghreb, mais il faudrait se garder de forcer le trait car la ressemblance littéraire n'y est en définitive que superficielle. Lorsqu'Ibn Hânî est qualifié de "Mutanabbi du Maghreb", il faudrait y voir là le signe d'une incapacité des maghrébins à se soustraire à l'influence de l'Orient et à évaluer leurs talents indépendamment des références orientales. Car, une différence de taille séparait les deux poètes et cette différence faisait toute la force d'Ibn Hânî sur son illustre contemporain : la sincérité de son attachement à sa foi ismaélienne. Mohammed Yalaoui écrit à ce sujet :
"Au demeurant, le parallèle entre les deux poètes a ses limites ; une différence essentielle les sépare : Ibn Hânî, chantre des des Fatimides et de leurs lieutenants, était un poète dogmatique dont l'attachement à la cause chiite était assurément sincère ; sa fidélité au credo ismaélien éclipsa en lui toutes les caractéristiques du poète de cour et constitue en quelque sorte sa véritable originalité. Tel n'était pas le cas de Mutanabbi poète-courtisan qui a toujours rêvé de puissance sans jamais l'atteindre, qui a cru pouvoir y accéder en mettant son art au service des émir et roitelets qui se partageaient les dépouilles du califat abbasside, et dont l'attachement, tout sporadique, au chiisme, n'était qu'un pâle reflet de cet ismaélisme qui a teinté tout le X/IVe siècle musulman."

Pièce XXI du Diwân :

1. "al-Mutanabbi a acquis de la célébrité chez vous ; mais s'il avait connu votre sentiment sur sa poésie, il se serait déclaré [non pas prophète] mais impie et mécréant !
2. Modérez votre enthousiasme ! pour moi, Mutanabbi n'est pas le Prophète, et les maximes dont il émaille ses vers ne sont pas des sourates
3. Vous nous marquez du dédain sous prétexte que vous l'avez connu, mais en avez-vous vu seulement l'ombre ou la trace ?
4. Cependant [en dépit de cette admiration] vous ne lui avez pas rendu justice, et si l'on cite son nom un jour ce ne sera pas parce que vous aurez travaillé à sa renommée
5. Pauvre de lui ! poète condamné à l'obscurité parce que vous n'avez pas réussi à nous montrer ses mérites et son talent.
6. De ses poèmes, vous donnez des gloses qui font de lui la risée des hommes et des djinns !
7. Vous dénaturez sa pensée, vous falsifiez son expression et vous dites après cela qu'il n'est pas éloquent
8. Comment, [dans ces conditions,] pouvez-vous jurer que vous avez étudié avec lui [son propre diwân] ; est-ce donc avec une pierre que vous avez causé ?
9. Que peut nous apprendre votre commentaire de ses vers ? ne voyons-nous pas en vous des erreurs qui donnent à réfléchir ?
10. Cette poésie dont vous prétendez avoir fait le tour, peut-être en avez-vous disputé avec les ânes et les chamelles ?
11. Si l'auteur [de ce diwân] entendait vos gloses, il [regretterait] ses nuits passées à écrire et à corriger
12. [Par ce commentaire,] vous nous avez donné un aperçu de vos talents de transmetteur et d'éxégète ; tout comme un Barbare qui rapporte un message auquel il ne comprend groutte !
13. Message sourd et aveugle mais auquel j'ai redonné l'ouïe et la vue, par mes veilles studieuses;
14. Ces vers, ténébreux comme la nuit compacte, j'ai pris sur moi de les élucider, mais lorsqu'enfin leur clarté éclipsa celle du soleil et de la lune
15. Alors, vous avez lâché contre moi vos critiques et vos médisances, et vous avez montré de l'ennui et de la contrariété
16. Et, pour me réclamer l'ouvrage, vous avez dépêché messages et émissaires, en vagues successives,
17. S'il avait pu soupçonner les déboires que me vaut votre ouvrage (le commentaire) et les altérations que vous faites subir à ses vers, il aurait renoncé à les composer !
18. Si, à le ramener à la vie, vous mettiez la même ardeur qu'à me réclamer son diwân, il serait déjà ressuscité !
19. Supposons que je vous restitue le livre dans sa totalité, qui pourrait vous restituer la pensée de son auteur?
20. Car, en vous rendant la matière apparente, je ne vous en livre pas le sens caché
21. Vous m'avez prêté un ouvrage important, dans une enveloppe de cuir ; soit ; mais qui peut vous prêter la faculté de réflexion et de recherche ?"

Source : Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusî, Tunis
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[1] Le poète al-Mutanabbi (915-965) est considéré comme un des plus grands poètes du monde arabe. Il naquît à Kufa, dans un milieu chiite, d'un père porteur d'eau. al-Mutanabbi signifie "celui qui se dit prophète", il acquit ce sobriquet suite à une révolte qarmate (groupuscule chiite affilié à Hamdan Qarmat) qu'il aurait fomentée à l'âge de 17 ans dans la région de Lattaquié, en Syrie. Il se fit ensuite panégyriste brillant de son maître hamdanide al-Sayf al-Dawla, à Alep, dans sa lutte contre Byzance. Puis, il devint le panégyriste de Kafur, le maître de l'Egypte et enfin du Bouyide Adud-al-Dawla, établi à Bagdad. al-Mutanabbi périt dans une attaque de caravane par des brigands, non loin de Bagdad. Le poète est connu pour exprimer une idée d'une manière particulièrement condensée et brillante confinant à la maxime.

La rue al-Mutanabbi et son marché aux livres, à Bagdad

lundi 7 décembre 2009

L'attentat contre la rue al-Mutanabbi à Bagdad


La rue al-Mutannabi est située dans le centre historique de Bagdad, à la lisière de la vieille ville, non loin du quartier juif. C'est la rue du marché aux livres, des libraires, des bouquinistes, et des éditeurs en tous genres. La rue est également le lieu de rendez-vous des intellectuels, des étudiants et des habitués qui aiment à se réunir dans ses cafés, notamment dans le fameux café Shabandar, pour débattre de culture et de politique, boire un verre et fumer des pipes à eau tout en jouant au backgammon. La rue est constamment encombrée par des étals de livres au milieu desquels circule une foule compacte de lecteurs et de flaneurs, la tête baissée, à la recherche d'un livre précis ou dans l'espoir d'une rencontre littéraire heureuse. La rue al-Mutanabbi est le coeur de la vie culturelle et intellectuelle irakienne.
Le 5 mars 2007, à l'approche de la fête du Printemps, le Nawruz, une voiture kamikaze s'est faite exploser dans cette rue faisant une trentaine de victimes et des dizaines de blessés. La rue fut entièrement éventrée.
Parmi les nombreux attentats qui frappèrent Bagdad, dont certains eurent un nombre de victimes bien plus élevé, aucun d'entre eux n'eut la même charge symbolique que celui de la rue al-Mutannabi. En visant cette rue, il appararaissait évident que c'est non seulement toute la vie culturelle irakienne que les auteurs de l'attentat voulaient éradiquer, mais également la liberté d'expression, le pluralisme et l'influence occidentale. Saad Eskander, le directeur de la Bibliothèque nationale irakienne, fut témoin du drame, il raconte : "On se souviendra toujours de ce jour comme le jour où les livres ont été assassinés par les forces des ténèbres, de la haine et du fanatisme...Des dizaines de milliers de pages volaient haut dans le ciel et on aurait dit qu'il pleuvait des livres, des larmes et du sang...On voyait des livres brûler dans le ciel..."
Suite à cette tragédie, une organisation dénommée "The Mutanabbi Street Coalition" fut fondée par l'éditeur et poète de San Francisco, Beau Beausoleil, dans le but de promouvoir la publication de livres d'auteurs irakiens et de recueillir des fonds nécessaires pour l'aide humanitaire en Irak.
Après plus d'un an de couvre-feu et de de travaux de réhabilitation, la rue fut à nouveau ouverte en septembre 2008, d'une manière solenelle, avec la coupe du ruban d'inauguration par le premier-ministre Nuri Kamal al-Maliki.
En s'attaquant aux intellectuels et aux livres, les auteurs de l'attentat oublient un élément fondamental du message islamique qui est la recherche de la connaissance et le respect du savoir. Il est plus qu'urgent de se remémorer et de remettre à l'ordre du jour l'importance que le Coran attache au savoir et les nombreux hadiths du Prophète qui soulignent le statut éminent des savants. Le premier mot de la Révélation islamique est l'ordre divin : "Lis !". Rappelons-nous aussi le fameux hadith du Prophète : "L'encre du savant est plus précieuse que le sang du martyr". Cette parole devrait être enseigné dans toutes les écoles coraniques à travers le monde islamique. Si l'encre du savant, à elle seule, est plus précieuse que le sang du martyr, combien plus précieux doit être le sang du savant par rapport à celui du martyr ; ces savants pourtant que l'on assassine et qui sont les cibles de prédilection des extrêmistes. Autre chose aussi qu'il convient de garder à l'esprit, c'est la place éminente que le livre doit occuper dans le coeur de tous les musulmans. Alors que dans le Judaïsme, le Verbe s'est fait Loi, dans le Christianisme, Il s'est fait chair, en Islam le Verbe de Dieu s'est fait livre. L'Islam est la religion par excellence du livre. Le livre est l'objet que Dieu a élu pour servir de support à la manifestation de Sa Parole et pour La faire demeurer parmi les hommes. Le livre devrait être considéré comme un objet sacré et être éminemment respecté.

En attaquant un livre, on porte atteinte à la part spirituelle et intellectuelle de l'homme, cette part qui constitue son Essence même et dont la production littéraire n'est que la manifestation visible. En ce sens, l'attentat contre la rue al-Mutanabbi est une attaque dirigée contre tous les hommes à travers le monde, ce que le poète Beau Beausoleil a admirablement exprimé : "Là où un homme s'assoit pour lire ou pour écrire, là commence la rue al-Mutanabbi."

La rue al-Mutanabbi à Bagdad

dimanche 6 décembre 2009

Ibn Hânî : La flotte fatimide et le feu grégeois

Le feu grégeois, représenté dans le manuscrit Skylitzès, XIIe siècle, Madrid

La puissance de leur flotte navale assura aux Fatimides la suprématie en Méditerranée pendant un demi-siécle. Le poème ci-dessous à une valeur documentaire. Ibn Hânî y décrit la flotte fatimide et le feu grégeois, cette arme qui était utilisée lors des batailles navales et provoquait des dégâts dévastateurs. Ibn Hânî commence d'abord (vers 30 à 41) par un plan général des navires de combats dont les ponts étaient surmontés d'une sorte de tente-abri pour les officiers et les chefs militaires ; dès qu'ils aperçoivent la flotte ennemie, ils déploient leurs bannières. Ensuite, il décrit (vers 42 à 47) le redoutable feu grégeois et sa puissance de frappe. Le mélange de naphte et de poudre utilisé pour la fabrication du feu grégeois résistait à l'eau et les vagues portaient le feu jusqu'aux bâtiments ennemis. Le poème se termine (vers 50 à 57) par l'évocation des différents sortes de bâteaux composant la flotte fatimide : des barques rapides propulsées à la voile aussi bien qu'à la rame, des bâtiments de commande ornés d'étoffes précieuses, et des navires d'attaques recouverts d'épais blindages.
Mohammed Yalaoui précise que "la précision avec laquelle Ibn Hânî décrit la flotte fatimide ne semble pas due à un enthousiasme de commande ; il a dû assister, en témoin oculaire, au départ et à l'arrivée de ces navires triomphants qui ont assuré pendant un demi-siècle, la domination fatimide en Méditerranée".

Pièce XIII du Diwân

30. "J'en jure par ces coursiers des mers qui prennent le départ à la nuit ; j'atteste qu'ils sont secondés par des forces innombrables

31. Surmontés de dais chatoyants, ils ressemblent à ces tentes qui dérobent aux regards les bédouines aux cils de gazelle ; cependant ces voiles ne recouvrent pas les belles, mais des guerriers à la vaillance de lions...

35. Le chef byzantin fut saisi de les voir surgir, toutes bannières déployées, leurs voiles claquant au vent...

38. Les étendards, fixés à la cime des mâts, grandissaient les navires, édifices imposants érigés sur une assise rien moins que solide...

40. N'était leur mouvement rapide, on les eût pris pour des montagnes majestueuses, car ils avaient aussi des sommets altiers et des pics menaçants

41. [Rapides comme des] oiseaux, mais oiseaux de proie dont la pâture ne peut être que d'âmes [ennemies]

42. [Ces navires] lancent des flammes qui s'embrasent pour consumer l'ennemi ; ces foyers, le jour du grand combat, ne s'éteignent jamais

43. Grondant de colère, ils échangent des jets ardents, tels des langues de feu sortant de leur géhenne

44. Comme l'éclair qui foudroie, un souffle brûlant se précipite hors des bouches d'acier sifflantes...

46. Les braises incandescentes flottent sur l'eau comme des plaques de sang parsemant des étoffes sombres

47. Comme la chandelle qui se nourrit de son huile, elles adhèrent aux flots et y trouvent leur aliment...

50. Ces barques, fins coursiers qui n'ont pour rênes que les vents, et pour parcours que les bulles de l'écume...

52. Bien que venues au monde sans membres, ont de longs bras à l'écartement large ; vierges chastes, elles recèlent cependant [dans leurs flancs] une nombreuse progéniture...

54. Elles [ces barques] glissent, couvertes de mousselines légères tissées d'or dans leur trame serrée...

57. Et si tant est que celles-ci ont revêtu les tuniques brodées, d'autres sont protégées par des cuirasses et des boucliers".

Oeuvre du miniaturiste algérien Mohamed Racim

samedi 5 décembre 2009

Ibn Hânî : "La mort et le néant"


Pièce XIX du Diwân

1. Le néant seul est vrai et c'est notre existence qui est trompeuse : combien d'enseignements, combien de signes évidents nous le rappellent !
2. Mais les espoirs infinis que nous nourrissons dans une vie vouée à la briéveté
3. Font écran à notre pensée et l'empêchent de voir l'échéance de notre propre fin
4. Notre malheur vient de ce que [en présence de ces signes,] ce ne sont que nos yeux qui regardent, tandis que notre esprit est aveuglé
5. S'il nous était donné de juger nos sens, [nous trouverions que] les plus faibles sont l'ouïe [qui n'entend pas les avertissements] et la vue [qui ne s'attache qu'aux signes immédiats]
11. Cette coupe [de la mort] dont la seule pensée me donne des nausées, rien ne peut m'y soustraire, rien ne peut me l'épargner
14. Jette donc la lance, laisse ton épée ; ni lame ni fer ne peuvent rien pour toi !
22. Disparaissent les étoiles qui étincellent, s'effacent aussi les deux astres du jour et de la nuit
23. Et si elles nous apparaissent à leur naissance groupées et distribuées selon quelque ordonnance, elles seront bientôt disséminées
24. Même la voûte dont le mouvement les contient et les entoure, ne tardera pas à les abandonner, avec d'éclater pour disparaître.
52. Ainsi, si tu as pu connaître un bonheur dans ta vie, l'adversité que tu connaîtras par la suite te sera moins dure à supporter
53. Et si tu as réalisé quelque voeu ici-bas, considère qu'un seul jour bien rempli équivaut à une vie
54. Si la vie t'apporte quelques satisfactions, ces bonheurs sont des fruits qui par l'âge te seront ôtés...
56. Quelle que soit sa longévité, l'homme est destiné à s'élever et grandir puis à descendre la pente
58. Pareil à l'ombre portée du matin, la progression du jour la rétrécit et l'écourte ; et au midi, il ne reste plus rien de son étendue."
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Pièce LIX du Diwân

3. [La vie est] plus brève à nos yeux que le mouvement de se retourner, plus rapide à s'écouler que les mots "oui" ou "non" à nos oreilles
6. Oh ! qui peut me pourvoir d'une arme pareille à celle du Temps, que je puisse l'affronter quand il me cherchera querelle !
7 [Notre vie], il nous la fait parcourir au galop ; et pour nous atteindre, il n'a nul besoin de se hâter.
16. O compagnons ! demandez, avant que nous nous quittions, à un malheureux qui a perdu le sommeil la cause de sa peine
17. Il gémit et se lamente ; il fixe les étoiles jusqu'à ce que sa vue en soit brouillée, il ne distingue plus alors entre les Pléiades et al-Suha (Alcor)
18. Dans sa poitrine qui se resserre à chaque soupir, son coeur déborde de chagrin...
22. Je te regarde, ô éclair striant la nuit, avec le même espoir que l'étoile pâlie, et pourtant tu n'as rien pour étancher ma soif
25. Alors, aide moi à passer l'épreuve de la nuit si longue ! et abandonne-moi à mon sort quand le jour viendra!"
Source : Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusi, Tunis

mardi 1 décembre 2009

Ibn Hânî : "A nos mères"


"A nos mères revient la moitié de notre gloire, chaque fois qu'un noble seigneur parmi nous vante son lignage.
Ce sont elles le fondement de notre renommée car elles nous ont donné le jour ; elles sont les égales en grandeur de nos pères
Ne les voit-on pas rivaliser avec nous et nous battre à l'arrivée, en atteignant les plus hauts sommets !
Tout en étant les gardiennes de nos foyers, se remettant à nous de leur défense et de leur protection
Tout en demeurant enfermées dans leurs tentes, elles sont pour nous et les yeux et les oreilles
Aussi, si je pouvais proposer mon opinion au monde, et s'il m'était donné de remodeler le partage des humains
J'appellerais "hommes" certaines femmes et à certains "hommes", j'octroierai le nom de "femmes".
Source : Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusî, Tunis, pp. 246-247

dimanche 29 novembre 2009

Ibn Hânî : "Le glouton"



Le poème ci-dessous fait partie du genre traditionnel du
hija', la poésie satirique, qui trouva l'un de ses plus brillants maîtres en la personne de Jahiz. Ibn Hânî narre sur un ton comique l'appétit gargantuesque d'un homme rencontré par hasard lors d'une halte dans une auberge. La description de sa voracité est l'occasion pour lui d'exprimer sa verve et d'établir des comparaisons hyperboliques dans le but de provoquer le rire.
A la fin du poème, Ibn Hânî mentionne la ville de Raqqada, c'est la seule et unique fois où le poète cite un toponyme du Maghreb dans tout son Diwan qui compte pourtant quelques 4 400 vers. Ce manque de considération et d'intérêt pour le Maghreb de la part des auteurs maghrébins du IXe et Xe siècles traduit non seulement leur complexe d'infériorité vis à vis de l'Orient (Mashreq) mais aussi leur immense admiration pour ce Mashreq considéré comme LA référence et le modèle absolu dans le domaine des arts et des lettres.
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"Regardez-le ! comme il ramène [ses entrailles] au repos par le mouvement continu de [ses mâchoires] ! Ne dirait-on pas de [grands] reptiles qu'il a chargés de saisir [la nourriture] au vol ?

Quand il approche le morceau de sa bouche [grande ouverte], on se demande : Dieu ! Est-ce là un gosier ou un champ de bataille ?

Son estomac, où il enfourne les aliments, semble une géhenne dans laquelle sont précipités diables et démons

Que Dieu soit glorifié qui l'a doté de mandibules aussi puissantes que les meules d'un moulin !

On eût dit que dans sa bouche un arsenal d'armes a été entreposé, pareil à ceux que réservaient aux Prophètes les Pharaons

Mais que dis-je ? en regard de ses dents, que peuvent les lances et les épées, les poignards et les coutelas ?

Dans ses mains, l'agneau rôti semble destiné à disparaître en un clin d'oeil, tel Jonas avalé par la baleine

Les chevreaux avec bras et gigots, il les ramasse en un tournemain, comme si les loups les avaient avalés

De même les canards ; seuls ou par couples, il les happe, comme font les aigles de leurs proies

Quand aux oies, il en fait une boule, ramassant en un même mouvement et la tête et les pattes ; et le gosier de gargouiller et la gorge de faire sa musique

Borborygmes semblables aux lamentations d'orphelins [affamés] ou aux sanglots des pleureuses aux voiles noirs.

On dirait que, sous chacune des meules de sa bouche, pilons et mortiers broient les os et lui en fournissent la moelle

Et que chacune de ses humeurs est un feu dévorant, entretenu par les foyers de ses entrailles

Peut-être même les replis de son estomac le fournissent-ils en girofle, et cumin, condiments nécessaires ?

Levons-nous, compagnons ! nos coeurs sont effrayés [par ce spectacle] et nos montures nous appellent au départ

Mais suivez mon conseil, et munissez-vous d'une de ses mandibules ; sans cela, vous risquez d'être dans sa bouche pulvérisés en farine

Cet homme, toute l'eau de l'Euphrate ne peut le désaltérer ; tous [les animaux de] l'arche de Noé ne peuvent suffire à calmer sa faim

[La ville de] Raqqâda tout entière tiendrait dans ses mâchoires, et nous [les habitants] ne serions [pour son repas] que persil et estragon !"

L'art d'Ibn Hânî : L'aube dissipant les ténèbres



Dans le poème ci-dessous, Ibn Hânî utilise des figures "astronomiques" pour décrire l'arrivée de l'aube dissipant progressivement les ténèbres et emportant les constellations qui prennent au fur et à mesure de leur évanouissement des formes étranges. Ce poème a fait l'admiration des générations de critiques et d'anthologues. Il est d'une facture classique et Ibn Hânî se base sur l'antithèse éculée dans la poésie arabe classique du blanc/noir correspondant à la dualité jour/nuit pour filer métaphores et comparaisons.

"O nuit [chère à nos coeurs], tu déroules les lourdes torsades de ta noire chevelure tandis qu'étincellent à tes oreilles les escarboucles d'Orion !

Emboîtant le pas aux étoiles, les ténèbres battent en retraite, tandis que se met en ligne l'armée de l'aurore, prête à la mêlée.

Pâlissent aussi les Pléiades (al-Turayyâ), bagues jetant une dernière lueur aux doigts d'une main fondue dans l'obscurité

Aldébaran (al-Dabarân) subit sa loi et s'en va à son tour, comme un capitaine de renfort dont les chevaux ont été tenus en réserve

Sirius (al-Shi'râ), flanqué de son Mirzam comme d'un cheval fringant mais docile, passe aussi

Suivi de près par Procyon ('Abur) son frère, qui s'apprête à fendre de la Voie lactée (Majarra) les [blancs] replis

Comme s'il fuyait la fureur du Lion qui, dardant son mufle, contribue, par ses rugissements, à dissiper les ténèbres

On eût dit que les deux Etançons (Simâkân), accrochés à sa crinière, le menaçaient d'une mort certaine

Car l'un, muni de sa lance (Râmih), pointe vers lui son fer, tandis que l'autre se mord les doigts d'être sans arme ('A'zal)

L'étoile-vigile (Raqîb) prend la relève de celles qui tombent, pareille à l'aigle juché sur le pic élevé et qui, de ses yeux enfoncés derrière le plumage, scrute l'horizon

Passent ensuite les enfants de Na'sh [Etoiles du Chariot], avec leur civière (Na'sh); on dirait des gazelles de Wajra portant en terre un faon nouveau-né

Voici Canope (Suhayl) qui monte, seul, à l'horizon, comme un amant délaissé qui n'a pas retrouvé l'âme-soeur

Et puis Alor (al-Suhâ), pâle et dolent, comme un amoureux rongé par la tristesse et qu'entourent ses visiteurs : tantôt ils le masquent, tantôt on l'aperçoit faiblement

Et l'étoile du pôle (Mu'allâ al-Qutb), cavalier muni de deux étendards fichés en terre, comme s'il refusait d'aller à l'ennemi

Voici les deux Aigles (al-Nasr) : celui qui s'abat (al-Wâqi'), on dirait que ses rémiges ont été rognées ; alors, les plumes de l'arrière sont trop faibles pour soutenir son vol

Tandis que l'autre, Altaïr (al-Ta'ir), plane, triomphant : il s'élève jusqu'à l'astre resplendissant et, [d'un coup de bec,] en tranche la moitié.

Le dernier pan de la nuit, couleur d'ébène, se drape alors dans une [blanche] cape de Khusraw et presse le pas

L'obscurité qui l'entoure chavire, comme un ivrogne terrassé par les vins raffinés d'une nuit d'ivresse

Triomphant comme un chef turc, l'éclair de l'aube semble défier le Négus, mais celui-ci se garde bien d'entrer en lice.

L'étendard du soleil enfin, [haut levé], resplendit comme le front de Ja'far
[1] quand il aperçoit l'adversaire : alors son éclat redouble."

Source : Mohamed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusi, Tunis, pp. 356-7
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[1] Ja'far ibn 'Ali ibn Hamdun, Vice-Roi de Msila, dans le Zâb, et protecteur d'Ibn Hânî lorsque celui-ci s'y réfugia après avoir quitté l'Andalousie

dimanche 15 novembre 2009

Ibn Hânî : le Mutannabî d'Occident

L'Andalousie, la terre natale d'Ibn Hânî

Mohammed YALAOUI, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusî, Faculté des Lettres et Sciences humaines, série : Philosophie-littérature, vol. IX, 474 pp., Publications de l'Université de Tunis, 1976.

"Cette thèse d'Etat, soutenue en Sorbonne en 1973, n'est pas seulement sérieuse et documentée mais également agréable à lire. La phrase qui la termine ("Ibn Hâni a été en quelque sorte le fourrier du gongorisme en Occident musulman"), trop expéditive, reflète assez mal l'allure générale d'une étude toute de mesure, de prudence et qu'anime l'indéniable sympathie que M. Yalaoui éprouve pour le poète qu'il étudie. Celui-ci n'est pas un inconnu. Parce qu'il jouait à Kairouan auprès d'al-Mu'izz [2] le rôle qui avait été celui d'al-Mutanabbî auprès de Sayf al-Dawla à Alep ou auprès de Kâfûr à Fustât. Ibn Hâni fut souvent appelé "le Mutannabî d'Occident". En outre le fait qu'on ait trouvé une trentaine de manuscrits de son oeuvre prouve qu'il était apprécié ; d'ailleurs des notices, le plus souvent élogieuses, lui sont consacrées dans les principales chroniques littéraires dues à des auteurs tant orientaux qu'occidentaux. Dès le début M. Yalaoui indique nettement que son propos n'est pas d'évaluer les mérites littéraires du poète et, par exemple, de renouer avec les efforts apologétiques d'un Ibn Hazm ou d'un Saqundî qui voulaient affirmer l'importance culturelle du Maghreb face à un Machreq trop sûr de lui. En réalité la littérature nous retiendra assez peu. Il est significatif que sur 400 pages de texte, une soixantaine seulement soient consacrées à "l'art du poète" (dernière partie). Après une présentation claire des sources, de l'homme et de l'oeuvre, l'essentiel du livre porte sur le parti qu'on peut tirer des poèmes composés par un chiite convaincu pour mieux comprendre une société et un époque ("Le dîwân comme source historique", deuxième partie).

On ne peut s'empêcher d'admirer le courage et la ténacité de l'auteur. En effet l'obscurité règne sur des pans entiers de la vie d'Ibn Hânî. Quand et où est-il né exactement ? Pourquoi a-t-il quitté Séville pour l'Ifriqiya ? Pourquoi se rend-il d'abord chez les Banî Hamdûn de M'sila avant d'aller offrir ses services à al-Mu'izz ? Quelles sont les causes et la date exacte de sa mort ? Sur tous ces points - et bien d'autres - en l'absence de renseignements sûrs, l'auteur doit faire parler les textes ; il les sollicite souvent avec beaucoup d'insistance et finalement risque des hypothèses qu'il n'omet jamais de présenter comme telles : Ibn Hânî était sans doute acquis aux thèses chiites assez tôt, dès la période espagnole, mais ce sont ses frasques qui l'ont finalement contraint à quitter al-Andalus, et il est également fort possible que ses moeurs particulières aient été pour quelque chose dans son assassinat ; son chiisme était sincère ; il a vraisemblablement trouvé la mort vers la quarantaine en Libye quand il regagnait la Tunisie après avoir laissé al-Mu'izz poursuivre sa route vers l'Egypte. Les difficultés ne sont pas moins grandes quand M. Yalaoui interroge le dîwân du poète. Il le connaît bien pourtant et le pratique de longue date - il en a même découvert une partie, vingt-sept pièces qu'il a publiées dans la revue des Annales de l'Université de Tunis (Hawliyyât, t. VI, 1969). Mais ce recueil a été soumis à diverses manipulations au cours des âges. D'une part les chiites l'ont sûrement altéré pour qu'il correspondit mieux à l'image édifiante qu'un poète chiite doit laisser à la postérité. D'autre part les sunnites revenant au pouvoir après une domination fatimide - qui n'avait d'ailleurs jamais obtenu la faveur populaire en Ifriqiya - se sont employés à écarter les poèmes trop nettement marqués dans le sens ismaélien (on nous fait remarquer avec juste raison que l'anthologue Husrî dans Zahr al-adab a ainsi malmené la production de notre poète). En outre Ibn Hânî présente toutes les caractéristiques d'un poète néoclassique : il manie l'hyperbole avec excès (sur 70 pièces, il n'y a que 4 qui ne soient pas réservées à l'éloge) ; il a une prédilection marquée pour les termes rares ; il imite les modèles orientaux et se montre aussi peu occidental que possible ; le seul toponyme maghrébin figurant dans le dîwân est le nom de la ville de Raqqâda. Dans ces conditions M. Yalaoui doit dépenser des trésors d'ingéniosité pour découvrir le détail précis, le trait éclairant, derrière une phraséologie ou conventionnelle ou hermétique à force de recherche formelle.Ainsi appréciera-t-on davantage les résultats obtenus à partir d'un corpus qui - l'auteur le regrette amèrement - est beaucoup moins substantiel que la vie de l'Ustâd Jawdhar, traduite et étudiée par Marius Canard, ou les célèbres Majâlis du Cadi Nu'man. Si la vie à la cour de l'ascétique al-Mu'izz n'inspire guère Ibn Hânî, il n'en va pas de même pour l'entourage des Bani Hamdun du Zab, ces princes d'origine andalouse comme lui avec lesquels le poète fut très lié. Quelques vers plus ou moins allusifs, permettent parfois de se représenter telle activité sociale saisie autour d'un chef militaire, d'un percepteur ou d'un dignitaire encensé par le poète. Il arrive que certains tableaux retiennent l'attention par leur réalisme (les batailles navales, le feu grégeois en particulier. Mais c'est surtout dans le domaine des idées que cette poésie trop souvent guindée s'anime et rend un son authentique. Sincèrement attaché à l'idéologie qu'il défend et à la dynastie qu'il sert, le poète s'enflamme lorsqu'il en parle ce qui lui arrive évidemment souvent. Contre les adversaires (Omeyyades, Abbassides, Byzantins) il manie l'accusation violente, l'ironie féroce. Pour soutenir les descendants de Ali ibn Abî Tâlib, il s'exprime avec une outrance qui n'est rien moins qu'une figure de style mais correspon à une conviction profonde - en rapprochant ces allégations du credo chiite présenté par le Cadi Nu'man, M. Yalaoui le montre clairement. A notre avis les chapitres consacrés au "Thèmes politiques et polémiques" et aux "Thèmes religieux et dynastiques", sont les mieux venus. On signalera enfin la bonne présentation matérielle de ce travail. Deux appendices - bizarrement placés entre le chapitre II et le chapitre III - groupent tous les renseignements que l'auteur a pu obtenir à propos des manuscrits et des dates probables où les principales pièces ont été composées ainsi que leurs dédicataires. A la fin du volume quatre l'index et la bibliographie en facilitent la consultation."

Ch. VIAL

Source : www.persee.fr
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[2] Al-Mu'izz li-Din Allah fut le 4e Calife fatimide. Il régna de 953 à 975 et son califat fut marqué par la conquête de l'Egypte en 969 et la fondation d'al-Qahira (Le Caire)