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mardi 6 avril 2010

Le cothon (port) de Mahdia

Le cothon de Mahdia vu depuis l'angle Est


"Les sites archéologiques de Carthage, Mahdia, Phalasarna, Motyé, Rachgoun et Jezirat Fara’un ont en commun la présence d’un port appelé « cothon ». Ce terme est utilisé depuis l’Antiquité pour désigner le port de Carthage et, aujourd’hui, les spécialistes d’archéologie portuaire s’accordent pour l’associer à un « bassin portuaire creusé et débouchant sur la mer libre par l’intermédiaire d’un chenal ».


À Mahdia, à un chenal (40 large) et un bassin rectangulaire (130 x 65 m), s’ajoute un chenal secondaire, interprété comme probable chenal de désensablement, long de 40 m et large de 5 m. Les parois verticales du bassin furent taillées dans le grès calcaire pliocène sur la quasi-totalité de sa périphérie. A 20m de l’angle ouest du bassin, la paroi est interrompue sur environ 30 m par une grève pentue qui s’étire vers le nord-ouest et se perd sous les remblais. La vocation portuaire de ces aménagements ne fait aucun doute ; d’ailleurs quelques barques de pêcheurs viennent, aujourd’hui encore, s’échouer sur la section de grève ou s’amarrer aux quais. Des ergots rocheux traversés verticalement par un trou font office d’amarrage. La datation du cothon de Mahdia n’est pas encore fermement établie. Le creusement, du bassin et du chenal, est attribué soit au calife fatimide Ubayd Allah, qui fut à l’origine, au Xe s. de notre ère, de la construction à Mahdia d’une important arsenal, soit aux Carthaginois. À l’extrémité est du promontoire, seuls quelques caveaux funéraires érodés par la mer pourraient être de facture punique. En revanche, une nécropole dont quelque 1000 tombes ont été fouillées, s’étendait sur 12 km le long du littoral au nord du promontoire. La date supposée pour les débuts de l’utilisation de cette nécropole, peut-être dès la fin du Ve s. av. J.-C. , plaiderait en faveur d’un établissement carthaginois à proximité du port creusé. Cette hypothèse est confortée par la présence, sur les parois du bassin, d’une encoche d’érosion marine, dont l’importance (hauteur 60 cm, profondeur 0,4 à 1,1 m) n’a jamais été atteinte en Tunisie sur des sites plus tardifs. Il est donc probable que le bassin fut taillé à l’époque punique.

Il apparaît clairement que deux techniques distinctes furent utilisées pour l’aménagement des cothons, ce qui nous a permis d’établir une typologie. La première technique consiste à creuser un bassin portuaire dans un terrain sec, et de le mettre en relation avec la mer par l’intermédiaire d’un chenal. L’avantage de cette technique est de donner une forme régulière au futur port, comme à Carthage et Mahdia où l’on observe des bassins de formes géométriques simples (rectangle ou cercle). La deuxième technique utilise les caractéristiques naturelles du site : des plans d’eau naturels, lagunes ou criques, sont aménagés de façon à constituer un port clos (Phalasarna, Motyé, Jezirat Fara’un).
Si l’on s’attarde sur la situation urbaine des ports de type cothon, on constate que, excepté à Rachgoun, tous les sites sont situés à l’intérieur de l’enceinte de la ville.
À Mahdia et à Jezirat Fara’un, les portions d’enceinte sont largement postérieures à l’aménagement du bassin. Peut-être reprennent-elles un tracé plus ancien ? Il apparaît tout de même légitime de supposer que la vocation principale du cothon était de créer un port à l’intérieur des murailles de la ville.
Les vestiges archéologiques nous présentent ainsi le cothon comme un port totalement ou en partie artificiel, intra-muros, dont l’aménagement en arrière de la ligne de côte est complété par divers éléments à fonctions spécifiques (quais, hangars à navires, chenaux de désensablement…). Sa répartition chronologique et géographique traduit une technique privilégiée par les populations phéniciennes et puniques durant tout le premier millénaire avant notre ère, depuis Jezirat Fara’un (la base navale de Hiram Ier et de Salomon : Ezion Geber) au Premier âge du Fer, jusqu’à Carthage à la veille de sa destruction par les Romains (146 av. J.-C.), en passant par Motyé, Rachgoun et Mahdia."

Bitte d'amarrage taillée à Mahdia

Source : Nicolas Carayon, Le cothon ou port artificiel creusé. Essai de définition, in Revue Méditerranée, n°104, 2005.

lundi 5 avril 2010

Tamîm ibn al-Mu'izz : ode à l'Imam-Calife al-Aziz bi-llah

Aiguière en cristal de roche taillé, au nom du Ve Calife fâtimide al-Aziz bi-llâh, seconde moitié du Xe siècle, Trésor de St-Marc, Venise

Tamîm ibn al-Mu'izz fut le fils aîné du quatrième Calife fâtimide al-Mu'izz. Il naquît à Mahdia, en Ifriqiya (Tunisie actuelle), en 949 et mourut au Caire en 984. Après la conquête de l'Egypte par les troupes fâtimides menées par le Général Jawhar, il accompagna, à l'âge de 25 ans, son père dans son voyage vers Le Caire. Peu porté sur la politique, le prince Tamîm mena une vie essentiellement tournée vers les arts et les lettres. Il écrivit le poème ci-dessous en l'honneur de son frère al-Aziz bi-llah, le cinquième Calife fâtimide (m. en 996).

"Seul de tous les monarques du monde, tu es un esprit de sainteté incarné dans une enveloppe humaine
Lumière subtile dont l'éclat grandit et s'élève jusqu'à dépasser la brillance du soleil et de la lune
Tu es un concept de la cause première qui a précédé la matière et préexisté au nivellement de la terre et de l'argile
De toute la création, toi seul reçois le flux du Créateur qui fait de toi l'intermédiaire sublime ente Lui et ses créatures
C'est toi le Signe [de Dieu] parmi la descendance de Son Envoyé ; et de tous les Mudarites, c'est toi, reflet éclatant qu'Il a élu
Il ne tient qu'à toi de refuser la terre et ses habitants comme réceptacle de ta grandeur, et de recevoir, en échange, le royaume des étoiles et constellations
Et quiconque tenterait de saisir ton essence, s'apercevrait vite que son entendement en est incapable, comme frappé de mutisme."

Source : Mohammed Yalaoui, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusî, Tunis

vendredi 2 avril 2010

Mahdia, au XIIe siècle, dans la Géographie d'al-Idrissi

Planisphère d'al-Idrîsî tiré d'un manuscrit du XVe siècle du Livre de Roger. Dans les cartes musulmanes de l'époque médiévale, le Nord, à l'inverse de l'orientation d'aujourd'hui, était en bas de la carte et le monde de l'Islam était situé au centre. The Bodleian Library


C'est en 1154 qu'Al-Idrissi (mort vers 1165) commença à Palerme, à la cour du roi normand Roger II, la rédaction de son fameux ouvrage Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq (Amusement pour qui désire parcourir les différentes parties du monde), encore appelé Le Livre de Roger ou La Géographie d'al-Idrissi. Dans l'extrait ci-dessous, al-Idrissi décrit la ville de Mahdia telle qu'elle était au XIIe siècle. Rappelons que Mahdia fut fondée en 914 par le calife fâtimide Ubayd Allah al-Mahdi. Roger II l'occupa de 1148 à 1160, date à laquelle la ville tomba entre les mains des Almohades.

"De Sfax à Mahdia, on compte 2 journées.
Cette dernière ville, où réside un gouverneur de la part du grand roi Roger, offre un port des plus fréquentés par les navires marchands venant de l'orient et de l'occident, de l'Espagne, de l'empire Byzantin et d'autres contrées. On y apportait autrefois des marchandises en quantité et pour des sommes immenses. A l'époque présente, le commerce y a diminué. Mahdia était le port et l'entrepôt de Kairouan ; elle fut fondée sur les bords de la mer par al-Mahdî Ubayd Allah qui lui donna son nom. Pour s'y rendre de Sfax, on va premièrement à Raqqada du Kairouan et puis de Raqqada à Mahdia. La distance entre elle et Kairouan est de 2 journées.
Mahdia était autrefois extrêmement fréquentée par les voyageurs ; on y apportait de tout côté une grande variété de marchandises, car on était sûr d'y trouver des chalands, et ses habitants jouissaient d'une bonne réputation chez tout le monde ; les constructions en sont belles, les maisons nettes et élégantes, les lieux de plaisance jolis, les bains magnifiques, les caravansérails nombreux, enfin la ville offre au dehors et au dedans un coup d'œil d'autant plus ravissant que ses habitants sont généralement beaux et proprement vêtus. On y fabrique des tissus très fins et très beaux, connus sous le nom de tissus de Mahdia et dont il se faisait en tout temps une exportation considérable, car ces tissus étaient inimitables sous tous les rapports. Les habitants de Mahdia boivent de l'eau de citerne, l'eau des puits étant d'un goût désagréable. La ville est entourée de belles murailles en pierre et fermée au moyen de deux portes construites en lames de fer superposées sans emploi d'aucun bois. Il n'en existe point dans le monde habité d'aussi habilement ni d'aussi solidement fabriquées, et elles sont considérées comme une des curiosités les plus admirables de la ville. Il n'y a du reste ni jardins, ni vergers, ni plantations de dattiers ; les fruits y sont apportés en partie des châteaux de Monastir, situés à 30 milles de distance par mer. Ces châteaux, au nombre de trois, sont habités par des religieux auxquels les Arabes ne font aucun mal et dont ils respectent les champs cultivés et les vergers. C'est à Monastir que les habitants de Mahdia vont, par mer et au moyen de barques, ensevelir leurs morts, car il n'y a point de cimetière chez eux, du moins je n'en connais pas.
De nos jours, Mahdia se compose de deux villes, savoir, Mahdia proprement dite et Zuwayla. La première sert de résidence au sultan et à ses troupes ; elle est dominée par le château du prince, construit de la manière la plus solide. On voyait dans cette ville, avant qu'elle fût conquise par le grand roi Roger, les voûtes d'or dont la possession faisait la gloire des princes. Lors de la conquête, le prince régnant était al Hasan ibn Alî ibn Yahya ibn Tamîm ibn l Mu'izz ibn Bâdîs ibn l Mansur ibn Zîrî le Sanhadjite. Zuwayla est remarquable par la beauté de ses bazars et de ses édifices, ainsi que par la largeur de ses rues et de ses carrefours. Les habitants sont des négociants riches, doués d'une habileté et d'une intelligence admirables. Leurs vêtements sont ordinairement de couleur blanche et ils prennent grand soin qu'ils soient propres ainsi que leurs corps. Leur conduite est irréprochable, ils joignent à une connaissance commerciale très étendue une régularité louable dans les affaires. La ville est entourée, tant du côté de la terre que de celui de la mer, de murailles en pierre, hautes et fortes, et le long du premier de ces côtes, règne un grand fossé qui se remplit au moyen des eaux pluviales. Dans la ville on voit plusieurs bains et caravansérails (funduq). Au dehors et du côté de l'ouest, existe un vaste enclos (himâ), où se trouvaient, avant l'invasion ruineuse des Arabes en Afrique, les jardins et les vergers des habitants, qui étaient remarquables par la bonté et la beauté des fruits qu'ils produisaient ; actuellement il n'en reste plus rien. Dans les environs de Zuwayla sont plusieurs villages, châteaux et métairies, dont les habitants se livrent à l'agriculture et à l'élevage des bestiaux. Les productions du pays sont le froment, l'orge, les olives : on y gagne quantité d'huile de qualité supérieure, qu'on emploie dans toute l'Ifriqîya et dont on exporte beaucoup pour le levant. Les villes de Mahdia et de Zuwayla sont séparées l'une de l'autre par une aire de l'étendue d'un peu plus d'un jet de flèche et qu'on nomme ar-Ramla (le sable). Mahdia est la capitale de l'Ifriqîya et le pivot de l'empire."

Source : Al-Idrîsî, Description de l'Afrique et de l'Espagne, traduction par Reinhart P. A. Dozy et Michaël J. de Goeje, Oriental Press, Amsterdam, 1969, republication intégrale de l'édition de Leiden, 1866.

samedi 27 mars 2010

Mohammed Arkoun : L'humanisme arabe au IVe/Xe siècle



Le IVe/Xe siècle de l'islam a été qualifié par plusieus orientalistes, dont Louis Massignon, de siècle ismaélien de l'Islam. Ce siècle est aussi celui de la période humaniste dans le monde musulman. Mohammed Arkoun qui a longuement étudié cet humanisme[1] nous détaille, dans le texte ci-dessous, ses caractéristiques et le contexte historique qui a permis son épanouissement. D'après Mohammed Arkoun, c'est essentiellement le morcellement politique ainsi que le pluralisme et la diversité qui, en instaurant un esprit de compétition entre les différents groupes, ont permis l'émergence d'une civilisation humaniste.
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"Le lecteur reconnaîtra maintenant la légitimité historique qu’il y a à parler d’un humanisme arabe au IV/Xe siècle. A Bagdad, à Ispahan, à Shiraz, à Damas, au Caire, à Kairouan, à Mahdia, à Fès, à Cordoue, tous les intellectuels, les écrivains, les hommes de science utilisent la langue arabe pour diffuser une pensée et des savoirs qui débordent largement les limites de ce qu’on nommait les sciences religieuses par opposition aux sciences profanes dites rationnelles : al-‘ulum al-naqliyya al-diniyya vs. al-ulum al-aqliyya, dites aussi intruses, dakhila, par les opposants. L’expansion de la littérature et des savoirs profanes est assurée par la conjonction de plusieurs facteurs : politiques, économiques, social, culturel.
Politiquement, une famille iranienne, les Banû Buwayh, venue du Daylam, prend le pouvoir à Bagdad en 945[2]. Le Califat censé détenir la légitimité islamique n’est maintenu que pour éviter des troubles sociaux graves ; la réalité du pouvoir est passée aux émirs Bûyides qui s’appuient sur des élites cosmopolites, multiconfessionnelles, mais unies dans l’adhésion à l’idéal philosophico-littéraire d’une sagesse éternelle (al-Hikma al-Khalida) recueillie dans de nombreuses anthologies, des œuvres encyclopédiques, des manuels pratiques où l’ "honnête homme", l’adîb vient puiser toutes les connaissances nécessaires à l’exercice de son métier (secrétaire de l’administration centrale, magistrat, conseiller des princes ou des mécènes, écrivain, poète, juriste, théologien, et surtout philosophe). Non seulement le Califat disparaît comme référence politique centralisatrice, mais les trois frères bûyides – Mu’izz al-Dawla à Bagdad, Rukn al-Dawla à Rayy, Mu’ayyad al-Dawla à Shiraz – décentralisent le pouvoir et favorisent la compétition intellectuelle, le pluralisme doctrinal et culturel dans l’espace irano-irakien jusqu’à l’avénement des Saljoukieds, qui favorisent l’ "orthodoxie" sunnite à partir de 1038. Installée à Mahdiyya (Tunisie) en 909, puis au Caire à partir de 969, la dynastie fatimide incarne une théologie politique concurrente de la théologie sunnite, mais renforce la tendance humaniste, pluraliste de la culture telle qu’elle s’exprime dans la fameuse encyclopédie philosophico-scientifique des Frères sincères (Ikwân al-Safa). Le dynamisme politique et culturel en Orient (Iran-Irak), mais guère dans le bloc occidental du Sunnisme (Espagne musulman et Maroc) où le califat de Cordoue (912-1031) favorise l’éclosion de la fameuse civilisation andalouse dont on admire encore aujourd’hui des restes prestigieux.
Economiquement, la classe marchande connaît au IV/Xe siècle un épanouissement exceptionnel puis elle commencera à déchoir à partir du Ve/XIe siècle et ne cessera de s’affaiblir face à la montée corrélative de l’hégémonie européenne avec l’entrée en scène de Bruges, Troyes, Gênes, Venise, puis l’Espagne (Reconquista), le Portugal, l’Angleterre, la France jusqu’à la colonisation au XIXe siècle. Les marchands contrôlent les routes maritimes (Méditerranée et Océan indien) et les routes terrestres (Sahara) ainsi qu’en témoigne la riche littérature géographique où les voyageurs humanistes ont consigné des connaissances précises, variées, étendues sur des peuples, des cultures, des civilisations très éloignés de l’islam arabe qui demeure le centre politique, le modèle obligé de référence, mais qui n’empêche pas l’élargissement des horizons dans le temps et dans l’espace. Dans les centres urbains, ces marchands enrichis constituent les cadres sociaux d’accueil d’une culture à dominante profane et rationnelle. C’est alors que se dessinent des lignes de clivage entre un humanisme théologique contrôlé par les ‘ulama – les gestionnaires du sacré – et un humanisme philosophique centré sur la formation de l’homme raisonnable capable d’initiative intellectuelle, d’exercice critique et responsable de la raison. On pense irrésistiblement au rôle évidemment plus décisif que jouera la bourgeoisie capitaliste en Europe à partir des XVIIe-XVIIIe siècles dans le triomphe de la Raison des Lumières.
Socialement, la classe des secrétaires d’administration – Kuttâb – des intellectuels, des lettrés tous formés dans les disciplines de l’adab, soutenus par des mécènes riches et puissants, renforcent l’impact de l’humanisme séculier dans le milieux urbains. Il faut bien souligner que tous les courants de pensée, tous les cadres sociaux, toutes les œuvres de civilisation dont il est question ici sont liés à la civilisation urbaine. En dehors des centres urbains, nous devons parler de sociétés paysannes, montagnarde ou de civilisation du désert dont les caractéristiques sociales, économiques et culturelles sont dédaignées, jugées négativement par les élites savantes qui parlent de masses (‘awâmm) ignorantes, dangereuses. La division sociale existe dans les villes elles-mêmes entres les classes cultivées, savantes, participant aux idéaux de l’humanisme (adab) et les classes dangereuses, irrédentistes, nécessaires au bien-être des élites, mais abandonnées aux cultures que nous nommons aujourd’hui populaires, avec leurs croyances et rituels « superstitieux », leurs codes coutumiers et leurs pratiques fortement censurées par les élites aussi bien religieuses que profanes. Il est donc nécessaire de corriger par une sociologie de la culture et de la pensée tout ce qui s’écrit et se dit habituellement sous les titres glorifiants et globalisants de civilisation ou culture arabes, d’islam classique, de pensée, d’architecture, d’arts islamiques.
Culturellement, c’est l’avancée de la philosophie et de la science grecques qui permet le renforcement de l’humanisme laïcisant au Ive/Xe siècle. Au III/IXe siècle déjà, un écrivain très en vue comme Ibn Qutayba (m. 889) dénonçait l’emprise très forte d’Aristote, de la philosophie grecque sur la pensée islamique. Le retour à un politique sunnite antimu’tazilite après 848 avec le calife Mutawwakil, n’a pas empêché la philosophie de progresser, de gagner un public plus large en s’introduisant dans les ouvrages de culture générale (adaba), alors qu’elle a été longtemps confinée dans les traités spécialisés (Al-Kindi, m. 870, Farabi, m. 950)[3]. Dans une abondante littérature que j’ai appelée l’adab philosophique, on peut relever plusieurs signes annonciateurs de la naissance d’un sujet humain soucieux d’autonomie, de discernement libre dans l’exercice des responsabilités morales, civiques, intellectuelles. Des chrétiens comme Yahya Ibn Adi (m. 974), Ibn Zur’a (m. 1008), des juifs comme Ishaq Isra’ili (m. 932), Ibn Gabirol (c. 1058), Maïmonide (m. 1204) participent à ce mouvement d’une société, certes réduite en nombre, mais dont le rayonnement a atteint, de proche en proche, l’Europe et la Sicile, l’Andalousie, le Midi de la France et de l’Italie."

Source : Mohammed Arkoun, Humanisme et islam. Combats et propositions, Vrin
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[1] Voir en particulier son "Humanisme arabe au IVe/Xe siècle, Miskawayh philosophe et historien", Vrin, 1982
[2] Rappelons que la dynastie des Bûyides (Banu Buwayh) était chiite. Elle était origninaire du Daylam, région montagneuse située dans le nord de l'Iran réputée pour ses rudes montagnards et ses farouches guerriers. Le Daylam fut l'une des principales régions d'implantation de l'Ismaélisme aux XIIe et XIIIe siècles avec notamment la forteresse d'Alamut qui fut le quartier général du gouvernement ismaélien.
[3] Rappelons que les grands philosophes al-Kindi et al-Farabi étaient chiites, et Avicenne était né et avait grandi dans une famille chiite ismaélienne.

mercredi 24 mars 2010

Famines au Caire sous le règne du Calife fâtimide al-Hâkim

Représentation du nilomètre du Caire, construit au VIIIe siècle par les Omeyyades, sur l'île de Roda. Mark Twain qui le visita dans les années 1860, écrit : "On the island at our right was the machine they call the Nilometer, a stone-column whose business it is to mark the rise of the river and prophecy whether it will reach only thirty-two feet and produce a famine, or whether it will properly flood the land at forty and produce plenty, or whether it will rise to forty-three and bring death and destruction to flocks and crops—but how it does all this they could not explain to us so that we could understand." Mark Twain, The innocents abroad, Berkeley, 1869



Le règne des Fâtimides fut marqué par plusieurs périodes de sécheresse particulièrement longues qui entrainèrent des famines épouvantables en Egypte et affaiblirent le pouvoir fâtimide. Dans le texte ci-dessous, le grand historien Maqrizi (m. 1442) nous décrit les famines qui se produisirent durant le Califat de Hakim bi-amr-Allah (m. 1021)

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"Une famine se produisit sous le règne de Hâkim bi-amr Allah [m. 1021], pendant l’administration d’Abu Muhammad Hasan ibn Ammar, en l’an 997. Elle fut la conséquence d’une insuffisance du Nil, dont la crue atteignit seize coudées et quelques doigts. Ce fut dès lors une hausse des prix et le blé fut introuvable. L’angoisse de la population fut immense ; les femmes furent pourchassées dans les rues, et ce fut une grande calamité, car le pain se vendit un dirhem les quatre ratls ; puis les prix baissèrent et la situation s’améliora.
En l’année 1005, la crue du Nil se fit attendre, de sorte que la rupture du Canal n’eut lieu qu’à la fin de mésori (fin août), avec un niveau de quinze coudées et sept doigts, pour parvenir ensuite à seize coudées et quelques doigts : les prix haussèrent ; les opérations de change furent suspendues. Les dirhems en cours se nommaient dirhems d’appoint et coupures. Le peuple en souffrit ; et le dinar se changeait pour vingt-six de ces dirhems. Ce taux du dinar fut d’ailleurs dépassé en l’année 1007 et atteignit trente-quatre dirhems le dinar, d’où le renchérissement des vivres, ce qui provoqua la stagnation des affaires. Ordre fut donné de faire sortir du Trésor vingt caisses pleines de dirhems, lesquels furent répartis entre les changeurs. Une proclamation fit connaître au peuple l’interdiction de se servir des coupures et des dirhems d’appoint, tout en prescrivant à ceux qui détenaient de ces dirhems de les rapporter à l’Hôtel des Monnaies dans un délai de trois jours. Cette mesure occasionna de lourdes pertes à la population, qui s’en montra très affectée, car le change s’était stabilisé à quatre coupures ou dirhems d’appoint pour un seul dirhem nouveau. Le pain fut tarifé à un dirhem nouveau les douze ratls. Le dinar fur changé à dix-huit dirhems nouveaux. Un certain nombre de meuniers et de boulangers furent fouettés et condamnés à une promenade infamante, car les clients faisaient la queue pour avoir du pain et encore ne leur vendait-on que du pain mouillé. La crue du Nil fut déficiente et s’arrêta à treize coudées et quelques doigts. Les prix haussèrent : aussi, Mas’ûd Saqlabi, le préposé au rideau, reçut-il l’ordre d’enquêter sur les prix. Il rassembla les propriétaires de greniers, les meuniers et les boulangers, mit sous séquestre la totalité des grains entreposés sur le rivage du Nil et interdit de les vendre à d’autres personnes qu’aux meuniers. Le teillis de blé fut tarifé à un dinar moins un qirat, l’orge à un dinar les dix waibas, le bois à brûler à un dinar les dix charges, et d’ailleurs l’ensemble des grains et toutes les denrées furent tarifés. Plusieurs individus reçurent le fouet et furent promenés en ville. La population s’apaisa dès qu’elle put obtenir du pain, puis on eut de nouveau beaucoup de mal à s’en procurer, et, vers le soir, on en trouvait difficilement. L’ordre fut renouvelé d’une façon pressante de ne vendre du blé qu’aux meuniers, et quelques dépôts furent l’objet de perquisitions : le blé qu’on y recueillit fut réparti entre les meuniers à un prix déterminé. L’inquiétude était grande : la charge de farine se vendait un dinar et demi, et le pain un dirhem les six ratls. Le Nil cessa de monter, et la population récita à deux reprises la prière des rogations. Les prix montèrent et la charge de farine atteignit six dinars. Le canal fut ouvert alors que le niveau du fleuve était à quinze coudées. La panique était à son comble, et le teillis de blé valait quatre dinars ; la waiba de riz, un dinar ; la viande de bœuf, un dirhem le ratl et demi ; la viande de mouton, un dirhem le ratl ; les dix ratls d’oignons se payaient un dirhem ; trois onces de fromage se vendaient un dirhem ; l’huile de table, un dirhem les huit onces ; tandis que l’huile d’éclairage coûtait un dirhem le ratl.
La hauteur de la cure en l’année 1008 fut de quatorze coudées et quelques doigts, et il résulta de cette déficience pour la population de graves dommages qui se prolongèrent jusqu’à l’année 1009. Le canal fut ouvert le 12 septembre, alors que le Nil avait atteint quinze coudées, et le 16 septembre, il baissa encore. La consternation fut générale et la population vit surgir le spectre de la faim ; une foule se rassembla dans la rue Bayn al-Qasrayn pour supplier Hâkim de veiller aux intérêts de tous, le sollicitant de ne pas les abandonner. Hâkim enfourcha son âne, sortit par le Bab al-Bahr et, s’arrêtant un instant, déclara : « Je pars pour la mosquée de Râshida. Je fais devant Dieu le serment que, si à mon retour, je trouve sur le passage de mon âne un endroit dépourvu de grains, je ferai trancher le cou de quiconque m’aura été dénoncé comme accapareur, je ferai mettre le feu à sa demeure et confisquerai sa fortune ! » Puis il se remit en route et resta absent jusqu’à la fin de la journée. Tous les habitants du Vieux-Caire qui avaient emmagasiné des grains s’empressèrent de les enlever de leurs chambres, de leurs logements ou de leurs greniers, pour les déposer dans les rues. On payait un dinar le louage d’un âne pour une seule course. Le peuple fut enchanté de pouvoir se rassasier. Hâkim donna des instructions pour qu’on lui fournit chaque jour les quantités nécessaires et répartit cette obligation entre les propriétaires de grains, tout en leur accordant un délai ; il autorisa la vente au taux qu’il avait fixé, tolérant en outre un léger profit : ceux qui s’y refuseraient verraient mettre leurs grains sous scellés, et il leur interdit d’en vendre la moindre quantité avant la rentrée de la future récolte. Les propriétaires répondirent à ses désirs et obtempérèrent à ses ordres : les prix baissèrent et tout péril fur conjuré. « C’est à Dieu qu’appartient la conclusion des événements.»


Source : Maqrizi,
Le livre des famines, traduit par Gaston Wiet, E.J. Brill, 1962

lundi 22 mars 2010

Abu ar-Raqa'maq : poète à la cour fâtimide

Errol Le Cain, Mollah Nasredine

Abu ar-Raqa'maq (mort en 1009) vécut en Egypte à la cour des Fâtimides. Poète de second rang, il pratique néanmoins de manière assez personnelle l'autodérision.

Parle donc aux oiseaux : cui-cui pépie pépie
Le matin, réponds-leur quand ça piaille et babille.
A revendre, j'en ai, des trucs et du délire :
Pour un vrai demeuré, c'est tout un elixir !

Comme je remercie mon immense ineptie ;
En son nom, l'étendard de ma plate idiotie
Se hisse au vu de tous et flotte à l'horizon.

En retour, je ne veux ni progrès, ni dispense.
Non, non, en aucun cas. Mais si un autre pense
A quitter sa folie, j'accorde mon pardon !

Source : Ors et saisons, Une anthologie de la poésie arabe classique, traduit de l'arabe, présenté et annoté par Patrick Megarbané et Hoa Hoi Vuong, Sindbad/Actes Sud.

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1

Je loue mes folies. Grâce à elles
Flotte à l'horizon l'étendard de ma déraison.
Je ne souhaite ni m'en délier ni la remplacer.
De délaisser sa folie, l'être serait-il pardonné ?

2

Unanimes furent les gens : ma déraison
Est meilleure que ma vertu et ma religion,
Depuis que j'ai simulé la folie, elle
M'habille et mon délire me nourit.

Source : Le Dîwân de la poésie arabe classique, Choix et préface d'Adonis, Traduction de Houria Abdelouahed et Adonis, Gallimard.

samedi 20 mars 2010

Ibn Hânî chante le printemps

Parc de Khorog

Ibn Hânî fut un poète ismaélien qui vécut au Xe siècle à la cour du IVe Calife fâtimide, al-Mu'izz, dont il fut également le panégyriste.
"Les larmes de cette pluie, sont-ce des perles brillantes ou des pièces d'argent ? Ah ! si l'on pouvait les ramasser et les garder dans la main !

Entre les nuées et le vent se déroule un combat, ponctué par le tonnerre des armes croisées et strié par l'éclair des lames nues

Adversaires prompts à apaiser leur courroux, leur fureur ne dure guère non plus leur sérénité

Le printemps nous a fait une offrande : ce jardin embaumé aux effluves lourdes qui semblent exhalées d'un coffret au kâfûr évanescent

Des nuages aux masses compactes stagnent dans l'éther se résolvant en averses drues aux stries nettes

Comme le flot d'une mer qui avance et qui reflue, la nappe de pluie couvre tous les recoins de la terre

Le flamboiement de l'éclair campe, sur le front d'un nuage, [l'image d']un cadi aux sentences trop sévères...

Une multitude de feuilles couvre le sol plat, comme des tapis déroulés d'un bout à l'autre de la terre

La brise repand des souffles odorants, comme une fragrance délicate renforcée par le parfum de l'eau de rose."

Source : Mohammed Yalaoui, Un poète chiite d'Occident au IVe/Xe siècle : Ibn Hânî al-Andalusi, Publication de l'Université de Tunis, pp. 217-18

vendredi 19 mars 2010

Tamîm ibn al-Mu'îz : un prince fâtimide poète

Kees Van Dongen


Tamîm ibn al-Mu'izz fut le fils aîné du quatrième Calife fâtimide al-Mu'izz. Il naquît à Mahdia, en Ifriqiya (Tunisie actuelle) en 949 et mourut au Caire en 984. Après la conquête de l'Egypte par les troupes fâtimides menées par le Général Jawhar, il accompagna, à l'âge de 25 ans, son père dans son voyage vers Le Caire. Peu porté sur la politique, le prince Tamîm mena une vie essentiellement tournée vers les arts et les lettres.

1

Ô toi qui jouis de ma douleur,
Qu'elle est exquise cette douleur venue de toi !
Si l'on me fouillait au corps,
On trouverait sous mes vêtements ma peine errante.

2

Je lui dis : "Du khôl (1), la veille d'un adieu ?
Comme si tu n'en étais point accablée."
Elle répondit : "Afin que mes larmes le transforment
Et qu'il devienne deuil sur mes joues."
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(1) Fard de couleur sombre (souvent noir) appliqué sur les paupières généralement des femmes.

Source : Le Dîwân de la poésie arabe classique, Choix et préface d'Adonis, traduction de Houria Abdelouahed et Adonis, Poésie/Gallimard

mercredi 17 mars 2010

Nasir Khusraw : La fête de l'ouverture du canal (Khalidj) au Caire

Nilomètre au Caire, datant de l'époque omeyyade, VIIIe siècle. Le nilomètre servait à mesurer les crues du Nil et prévoir la quantité des récoltes. A partir de ces données, le montant des impôts était déterminé. On trouve des nilomètres construits tout le long du Nil, jusqu'à Assouan. Photo Patrick Fromparis


Depuis la plus haute Antiquité, le Nil a joué un rôle vital pour l'Egypte, au point que c'est à ce fleuve que les égyptiens attribuaient la naissance et l'existence de leur pays. Aussi, un lien particulièrement étroit a toujours lié les égyptiens au Nil. Pour preuve, cette célébration, à l'époque fâtimide, appelée la "fête du Khalidj" qui constituait l'une des plus importantes festivités de l'année. Nasir Khusraw, qui séjourna au Caire de 1050 à 1055, nous la raconte dans son Safar Name (Livre des voyages) :
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Description de l'ouverture du canal

"Lorsqu'à l'époque de la crue, le Nil atteint la hauteur désirée, qui est celle de dix-huit guez au-dessus de son niveau pendant l'hiver, et qu'il conserve depuis le dix du mois de Sharivar jusqu'au vingt de Abammâh de l'ancien calendrier, à ce moment, les digues qui ferment les canaux grands et petits, dans toute l'étendue de l'Egypte, sont encore intactes. Le sultan [1] monte à cheval pour assister en personne à la rupture de la digue du Khalidj qui, ayant sa prise d'eau à Misr, passe par le Caire et fait partie du domaine du souverain.
Ce jour-là, on rompt dans toute l'Egypte les digues des canaux grands et petits et c'est pour les habitants la plus grande de leurs fêtes. On l'appelle la cavalcade de l'ouverture du Khalidj.
Lorsque l'époque de cette cérémonie approche, on dresse pour le sultan, à la tête du canal, un très grand pavillon en satin de Roum, couvert de broderies d'or et semé de pierreries. Tous les meubles qui se trouvent dans l'intérieur sont recouverts de cette même étoffe. Cent cavaliers peuvent se tenir à l'ombre de ce pavillon ; il est précédé d'un passage formé par des étoffes de bouqalemoun, et à côté de lui se trouve une tente ouverte. Avant la cérémonie, on bat, trois jours durant, dans les écuries du sultan, des timbales et de gros tambours et on sonne de la trompette, afin d'habituer les chevaux à ce grand bruit. Lorsque le sultan monte à cheval, il y a dans son cortège dix mille chevaux avec des selles en or, des colliers et des têtières enrichis de pierres précieuses. Tous les tapis de selle sont en satin de Roum et en bouqalemoun qui, tissé exprès n'est, par conséquent, ni coupé ni cousu. Une inscription portant le nom du sultan d'Egypte court sur les bordures de ces tapis de selle. Chaque cheval est couvert d'une cotte de mailles ou d'une armure. Un casque est placé sur le pommeau de la selle, et d'autres armes sont fixées sur la selle elle-même. On conduit aussi un grand nombre de chameaux portant des litières richement ornées, et des mulets dont les bâts sont incrustés de plaques d'or et de pierreries ; toutes les couvertures sont brodées en perles. Si je voulais décrire toutes les richesses déployées dans cette journée de l'ouverture du Khalidj, mon récit serait considérablement allongé.
Ce jour-là, toutes les troupes du sultan sont sur pied. Elles se disposent en compagnies et en détachements distincts. Chaque corps de troupes a un nom et une appellation particulière."

[Nasir nous décrit ensuite les différentes troupes au sein de l'armée : Kutama, Turcs, Persans, Noirs, serviteurs du Palais. Il évoque également tous ces princes, dignitaires et ambassades venus du monde entier (Perse, Inde, Turkestan...) pour assister à la cérémonie et rendre hommage au souverain.]

"Je reviens au récit de la rupture de la digue du Khalidj.

Le matin du jour où le sultan se rend à cette cérémonie, on engage dix mille individus pour conduire par la bride les chevaux de main dont j'ai parlé plus haut. Ils s'avancent par groupes de cent hommes et ils sont précédés de gens qui sonnent du clairon, battent du tambour et font résonner de grandes trompettes ; une compagnie de soldats marche derrière eux. Ils conduisent ainsi jusqu'à la tête du canal les chevaux qu'ils vont prendre à la porte du palais et qu'ils ramènent avec le même appareil. Chacun de ces hommes reçoit trois dirhems. Après les chevaux viennent les chameaux chargés de palanquins et de litières ; ils sont suivis par les mulets bâtés ainsi que je l'ai expliqué plus haut.
A une grande distance en arrière des soldats et des chevaux s'avançait le sultan ; c'était un jeune homme d'une belle prestance et d'une figure agréable et dont l'origine remont au prince des fidèles, Husseïn, fils d'Ali, fils d'Abu Talib. Il avait les cheveux rasés, et montait un mulet dont la selle et la bride étaient de la plus grande simplicité et n'avaient aucun ornement en or ou en argent. Il était vêtu d'une robe blanche que recouvrait une tunique ample et longue, comme la mode l'exige dans les pays arabes. Cette tunique porte en persan le nom de Dourra'ah et la robe s'appelle Dibaqi. Le prix de ce vêtement est de dix mille dinars. Le sultan portait un turban formé d'une pièce d'étoffe blanche enroulée autour de la tête, et il tenait à la main une cravache d'un grand prix. Devant lui marchaient trois cents hommes du Daïlam, tous à pied. Ils portaient un costume de brocart de Roum ; leur taille était serrée par une ceinture. Les manches de leurs robes étaient larges à la mode égyptienne. Ils avaient à la main des demi-piques et des haches ; leurs jambes étaient entourées de bandelettes.
Le porte-parasol du sultan se place auprès de lui ; il a sur la tête un turban d'une étoffe d'or enrichie de pierreries ; son costume représente la valeur de dix mille dinars maghrébins. Le parasol qu'il porte est d'une grande magnificence et couvert de pierres précieuses et de perles. Cet officier est le seul qui soit à cheval à côté du sultan que précèdent les Daïlamites.
A droite et à gauche, des eunuques portent des cassolettes dans lequelles ils font brûler de l'ambre et de l'aloès. L'étiquette exige qu'à l'approche du sultan le peuple se prosterne la face contre terre, et appelle sur lui les bénédictions divines.
Le Vizir, le Qadi al-Quda'ât [Juge des juges] et une troupe nombreuse de docteurs et de hauts fonctionnaires suivent le sultan. Ce prince se rend ainsi à la tête du Khalidj, c'est-à-dire à la prise d'eau du canal et il reste à cheval, sous le pavillon qui y est dressé, pendant l'espace d'une heure. Puis, on lui remet une demi-pique pour qu'il la lance contre la digue. Les gens du peuple se précipitent aussitôt et attaquent la digue avec des pioches, des boyaux et des pelles, jusqu'à ce qu'elle cède sous la pression exercée par l'eau qui fait alors irruption dans le canal.
Toute la population de Misr et du Caire accourt pour jouir de ce spectacle et elle se livre à toutes sortes de divertissements. La première barque, lancée dans le canal, est remplie de sourds-muets appelés en persan Koung ou Lal. On leur attribue une heureuse influence et le sultan leur fait distribuer des aumônes.
Le sultan possède vingt et un bateaux qui sont remisés dans un bassin creusé non loin du palais. Ce bassin a deux ou trois meïdan de superficie. Tous les bateaux ont cinquante guez de long sur vingt de large et sont richement décorés en or, en argent et en pierres précieuses ; les tentures sont en satin. Il faudrait, pour en faire la description, écrire un grand nombre de pages. La plupart du temps, ces bateaux sont placés dans le bassin l'un à côté de l'autre, comme des mulets dans une écurie."
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[1] Il s'agit de l'Imam-Calife al-Mustansir bi-llah (mort en 1094). On remarquera que Nasir Khusraw donne au souverain fâtimide le titre de Sultan et non de Calife. Ce qui entretien le débat de savoir si Nasir Khusraw était déjà ismaélien avant son départ pour l'Egypte ou s'il l'est devenu durant son séjour au Caire. A moins que Nasir n'utilise délibéremment le titre de Sultan pour dissimuler son appartenance à l'Ismaélisme, ce qui est fort probable vu la pratique de la taqiyya (dissimulation, secret) dans le chiisme. Aucun élément flagrant dans le Safar Nama ne nous permet de l'identifier comme un texte ismaélien.

mardi 16 mars 2010

Saladin et la fin des Fâtimides (2) : La mort du dernier calife fâtimide

"L'édifice à coupole qui abrite le tombeau de Saladin, au nord de la mosquée des Omeyyades de Damas, est encore un lieu de pèlerinage de nos jours. Le cénotaphe en bois sculpté, à gauche, date en grande partie de l'époque ayyoubide ; celui qui est en marbre blanc a été construit, en hommage à Saladin, à la fin du XIXe siècle, par le sultan ottoman Abdulhamid II, avant d'être restauré par l'empereur allemand Guillaume II", Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion.


"Les sources divergent sur les circonstances exactes du rétablissement de la khutba abbasside dans les mosquées du Caire ainsi que sur la mort du calife qui coïncida avec sa déchéance. Rien d'étonnant à cela car la chute d'une dynastie aussi prestigieuse que celle des Fâtimides ne pouvait qu'engendrer rumeurs et légendes. Des différents récits, il ressort que le vendredi 10 septembre, le nom du calife al-Adid fut supprimé de la khutba prononcée à Fustât, sans être immédiatement remplacé par le nom du calife abbasside. Quand le calife, déjà très malade, l'apprit, il vit son état empirer et mourut le 13 septembre au matin à l'âge de vingt et un ans. Le vendredi suivant, 17 septembre, la khutba fut alors officiellement prononcée à Fustât et au Caire au nom du nom du calife de Bagdad, al-Mustadî. La mort soudaine d'al-Adid suscita aussitôt des interprétations diverses, plus ou moins légendaires. Certains affirmèrent simplement que sa déchéance l'avait atteint si profondément qu'il en mourut. D'autres parlèrent de suicide : en apprenant sa destitution, le calife aurait porté à ses lèvres sa bague empoisonnée. Certains racontèrent qu'après avoir vu le calife boire du vin et courvrir de bijoux l'une de ses concubines, Saladin demanda aux juristes une fatwa pour le condamner de s'être livré à la débauche avant d'envoyer son frère le tuer. D'autres enfin dirent qu'il fut étranglé avec son turban pour avoir refusé de révéler les cachettes de ses trésors.
De tous ces événements, il faut surtout retenir la prudence avec laquelle, une fois de plus, Saladin avait atteint son objectif, en privilégiant le changement par étapes et la consultation des milieux religieux. Ses décisions furent ainsi acceptés sans résistance par une population égyptienne restée fondamentalement sunnite, lasse de voir ses dirigeants se déchirer sans cesse et faire appel aux "infidèles". Depuis qu'il était au pouvoir, Saladin avait montré, au contraire, sa capacité à imposer l'ordre et à repousser les Francs. Une démonstation de force réaffirmée dès le 11 septembre 1171, au lendemain de l'abandon de la khutba fâtimide, lorsqu'il passa en revue l'ensemble de ses troupes en présence d'une foule nombreuse et d'ambassadeurs byzantins et francs.
Ordre fut donné dans toutes les provinces égyptiennes de faire la prière au nom du calife abbasside. Lorsqu'il fut mis au courant, Nûr al-Din envoya aussitôt son ambassadeur annoncer la bonne nouvelle au calife de Bagdad. En route, celui-ci devait proclamer partout la fin de la dynastie fâtimide en Egypte. Le document qu'il était chargé de lire mettait l'accent, une nouvelle fois, sur la collusion des deux pouvoirs honnis, celui des Fâtimides hérétiques et celui des Francs infidèles. Le mérite de cette victoire revenait à Nûr al-Din qui avait réussi là où beaucoup de ses prédecesseurs avaient échoué. Dieu l'avait guidé dans cette conquête et lui avait confié la possession de l'Egypte pour la ramener dans le droit chemin de l'islam. Et Nûr al-Din d'ajouter sous la plume de son chancelier, sans jamais mentionner le nom de Saladin : "Nous avons chargé celui que nous avons désigné comme lieutenant [c'est à dire Saladin] d'ouvrir la porte de la félicité, de mener à bien ce que nous avons voulu, d'établir là-bas le message abbasside qui nous guide et de conduire les hérétiques vers la perdition." C'était affirmer haut et fort que toute la gloire tirée de cette victoire lui revenait, Saladin n'étant que son représentant et l'exécuteur de ses ordres au Caire.
Cette nouvelle causa une grande liesse à Bagdad. Quelques mois plus tard, pour récompenser Nûr al-Din, le calife lui envoya, avec l'un de ses plus hauts dignitaires, une garde-robe d'honneur complète. Nûr al-Din revêtit la robe, passa le lourd collier d'or autour du cou et ceignit les deux épées liées par leur baudrier pour symboliser sa domination sur la Syrie et l'Egypte réunifiées. Monté sur l'un des chevaux que lui avait offert le calife, il parada à l'ouest de Damas jusqu'à l'Hippodrome Vert avant de regagner la citadelle, drapeau noir en tête. Il fit aussi envoyer à Saladin la garde-robe d'honneur qui lui était destinée, prestigieuse quoique inférieure à la sienne, le calife ayant respecté la hiérarchie des pouvoirs. Avec ces cadeaux, il y avait aussi des vêtements d'honneur pour les oulémas égyptiens et des drapeaux noirs à placer dans les mosquées pour marquer le retour de l'autorité abbasside. Dès le mois de décembre 1171, une nouvelle monnaie égyptienne fut frappée aux noms du calife abbasside et de Nûr al-Din. Aux yeux de tous, à cette époque, la victoire du sunnisme sur le chiisme ismaélien était donc celle de Nûr al-Din avant d'être celle de Saladin."

Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion, pp. 64-66

lundi 15 mars 2010

Saladin et la fin des Fâtimides (1) : La destitution du calife fâtimide

Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion

En 1194, à la mort de l'Imam-Calife al-Mustansir billah, un schisme ébranle la communauté ismaélienne entre les partisans de Nizar d'une côté et ceux de Musta'li de l'autre, tous deux fils du Calife défunt. L'homme fort du régime, le général arménien Badr al-Jamali installe sur le trône son beau-fils Musta'li au détriment de l'héritier désigné Nizar. Avec cette éviction du pouvoir, c'est une période de clandestinité qui commence pour les descendants de Nizar, et leurs fidèles seront placés sous la direction de Hasan Sabbah qui avait établi son quartier général à Alamut, en Iran. Le Calife al-Musta'li et sa famille régneront au Caire jusqu'en 1171, date à laquelle le dernier calife fâtimide sera destitué par Saladin. Dans l'extrait ci-dessous, Anne-Marie Eddé nous raconte le processus de suppression par Saladin du califat fâtimide.
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"Lorsqu'en avril 1170, Ayyûb était venu rejoindre son fils [Saladin] au Caire, Ibn Abî Tayyi' rapporte que Nûr al-Dîn, lui-même pressé par le calife de Bagdad, lui avait demandé d'ordonner à Saladin de restaurer sans plus tarder la khutba abbasside en Egypte. La khutba, harangue politico-religieuse, prononcée dans les grandes mosquées avant la prière solennelle du vendredi, revêtait une très grande valeur symbolique, car elle comprenait toujours une invocation appelant la bénédiction divine sur le calife et sur celui qui exerçait le pouvoir en son nom. Prononcer cette invocation en faveur du calife abbasside, c'était donc lui faire allégeance. Que Saladin ait pensé mettre fin au califat fatimide ds sa prise de pouvoir au Caire en 1169 ne fait aucun doute ; que Nûr al-Din se soit impatienté, soupçonnant son lieutenant de faire traîner les choses pour se réserver l'appui du calife égyptien au cas où les relations déterioreraient, est également plausible. En réponse à son père, Saladin avait fait valoir qu'il lui fallait, pour réussir, procéder par étapes, consolider d'abord son pouvoir et éliminer ses nombreux opposants.
Mais dès le mois d'août 1170, une fois la révolte noire et arménienne réprimée et la menace franque momentanément écartée, Saladin mit en oeuvre plusieurs mesures destinées à faciliter le retour au sunnisme. Dans les mosquées, la formule chiite d'appel à la prière "Venez à la meilleure des oeuvres. Muhammad et Ali sont les bienfaits de l'humanité" fut abandonnée et les noms des trois premiers califes, honnis des chiites, furent réintroduits dans la khutba du vendredi. Dans la capitale, aux côtés du grand cadi chiite, Saladin plaça l'un de ses proches, le juriste chafiite Diya' al-Din al-Hakkari qui fut chargé de la juridiction de l'ancienne fondation fatimide d'al-Qâhira. Plus au sud, dans les vieux quartiers de Fustât, Saladin fonda, peu de temps après, deux madrasas destinées à former des élites religieuses sunnites, et son neveu Taqî al-Din en instaura une troisième au printemps 1171. A son retour d'Ayla, en février-mars 1171, Saladin franchit un pas supplémentaire en enlevant aux chiites la fonction de grand cadi pour la confier à un chafiite kurde qui nomma, à son tour, des cadis chafiites dans les villes de province. Toutes ces mesures permirent de renforcer progressivement le sunnisme tout en testant les réaction de la population égyptienne qui ne manifesta, en réalité, que fort peu d'opposition, la majorité des habitants étant demeurée sunnite malgré deux siècles de régime fatimide chiite.
L'administration fut elle aussi reprise progressivement en main. La mort du chef de la chancellerie fatimide, au début du mois de mars 1171, permit de le remplacer par le fidèle cadi al-Fâdil, qui était un sunnite convaincu même s'il avait servi la dynastie fatimide. Enfin, l'armée subit de nouvelles purges entre 1170 et 1171 : des émirs furent expulsés de Fustât et leurs biens confisqués. Les protestations du calife n'y firent rien, d'autant que ce dernier, privé de ses troupes et confiné dans un palais dont les affaires étaient désormais gérées par l'eunuque Qarâqush al-Asadî, disposait de moins en moins de biens et de pouvoir Et même si Saladin ne semble pas lui avoir témoigné d'hostilité particulière - d'aucuns disent même qu'ils entretenaient de bonnes relations -, le rétablissement progressif du sunnisme et les exigences financières croissantes de l'armée turque achevèrent de l'affaiblir et de ruiner son autorité.
Au début de l'été 1171, tout était prêt pour le pas ultime. De son côté, Nûr al-Din pressa à nouveau son lieutenant de restaurer la khutba sunnite. Après avoir consulté ses émirs et constaté qu'ils se rangeaient tous derrière Nûr al-Din, Saladin réunit des jurisconsultes pour obtenir d'eux une fatwa sur le sujet. Sans grande surpries, ceux-ci déclarèrent légitime la destitution du calife al-Adid. Cette consultation n'était en elle-même qu'une formalité, mais elle témoigne de l'importance de la décision qui allait suivre : destituer un calife qui prétendait descendre de la famille du Prophète, mettre fin à une dynastie qui avait régné sur l'Egypte plus de deux cents ans, étaient des actions beaucoup plus lourdes de conséquences que l'élimination d'un vizir. Aux yeux des Irakiens et des Syriens, l'appui deu calife abbasside et de Nûr al-Din suffisait à légitimer une telle décision, mais en réclamant une fatwa à des hommes de loi respectés en Egypte, Saladin s'entourait de toutes les garanties juridiques possibles et enlevait toute possibilité de contestation aux oulémas égyptiens eux-mêmes."

Anne-Marie Eddé, Saladin, Flammarion,Paris, 2008, pp. 62-64

lundi 22 février 2010

Les affinités ismaéliennes d'Abu l-Ala al-Ma'ari et al-Mutanabbî

Louis Massignon (1883-1962)

Louis Massignon (1883-1962) fut le plus grand orientaliste français du XXe siècle. Il fut l'un des premiers, suivi par Henry Corbin, à s'intéresser sérieusement au Chiisme et à tenter de lui accorder la place qui lui revient dans la constuction de la civilisation islamique. En dépit de ses travaux, la culture islamique est essentiellement analysée sous l'angle de la pensée sunnite et toute influence chiite sur un auteur, surtout lorsque celui-ci fait partie d'un monument de la culture islamique, est à peine prise en compte sinon totalement ignorée. En voici un exemple concernant deux auteurs parmi les plus grands des lettres arabes, Abu l-Ala al-Ma'ari (1) et Mutanabbî. Il est impossible d'analyser l'oeuvre de ces deux poètes sans tenir compte non seulement du contexte historique de l'époque mais aussi de l'influence du chiisme sur le premier et de l'appartenance au chiisme du second.
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"Les textes arabes d'auteurs ismaéliens anciens récemment retrouvés à Surate et à Bombay, dans des collections privées, par MM. Ivanow et Hamdani (2) nous font mieux comprendre le double aspect du Xe siècle en Orient : ce IVe siècle de l'Islam, que Mez avait appelé sa "
Renaissance". Renaissance, du point de vue de la philosophie et de la science antiques, certes (mais sans les arts), - avec, et, plus profondément, une coloration nouvelle du sentiment religieux musulman, à la fois exaspéré et déformé jusqu'au balsphème, par une doctrine de messianisme social, provenant de cette forme révolutionnaire du légitimisme shi'ite que l'on appelle l'Ismaélisme. Le IVe siècle de l'hégire, qui débute par la proclamation du califat fâtimite à Mahdiyya, et s'achève avec la sourde diffusion de la grande Encyclopédie lancée par les "Amis Fidèles" (Ikhwân al-Safâ'), peut bien être surnommé le "siècle ismaélien" de l'Islam : alors, la propagande initiatique des sociétés secrètes qamates [3], qui, de Kûfa comme centre, s'était infiltrée dans tout l'Empire abbasside, cernait constamment la capitale, Bagdad ; où les exécutions capitales de "conspirateurs" qarmates se succédèrent, à partir de celle du Mahdi de l'an 290 h. et de celle d'al-Hallâj en 309 h. Et nous voici maintenant documentés sur les Qarmates et Ismaéliens par leurs propres auteurs, ce qui nous permet de suivre l'infiltration de leurs idées dans toute la pensée littéraire arabe du temps.
Déjà, pour
Abû l-Alâ de Ma'arra, la critique littéraire se trouve placée devant le fait accompli ; ceux qui ont pu lire les majâlis récemment retrouvés de son maître et ami Mu'ayyad Salmanî de Shirâz [4], lequel n'était autre que le grand da'i de la propagande ismaélienne, savent que l'amertume sceptique des Luzûmiyât et du Ghufrân ne peut plus être considérée comme une singularité individuelle, mais atteste l'éclosion en terrain psychique favorable des germes de doute méthodique et de sarcasme insurrectionnel contenus dans l'enseignement initiatique des sociétés de pensée ismaéliennes.
De même pour
Mutannabî : l'historien de la littérature ne peut plus négliger cette équipée de jeunesse où il se fit arrêter comme "faux nabî", aventure minimisée encore chez Mez, après Nahshalî. Très opportunément, M. Blachère a réagi contre cette attitude dans son article de l'Encyclopédie de l'Islam. Et c'est ce redressement que, du point de vue de l'histoire sociale et religieuse, je voudrais accentuer et élargir en groupant quelques observations sous deux rubriques principales : 1° Mutanabbî, né dans le milieu yéménite shi'ite de Kûfa, s'est formé là et au désert, dans une ambiance spécifiquement qarmate ; 2° Vaincu comme insurgé bédouin, cet ancien qarmate ne s'est jamais complètement résigné, - et ne s'est pas pleinement adapté au shi'isme conservateur des princes et mécènes de la Syrie hamdânide ; dans les villes, ce nomade mal sédentarisé, obligé de trafiquer de ses poèmes, le fit avec une insolence désinvolte qui garda toujours de la race, - et une amertume métaphysique très ismaélienne. (5)"

(1). Rappelons que Abu l-Ala al-Ma'ari vécut essentiellement à Ma'ara, en Syrie, qui était alors sous la domination de la dynastie ismaélienne des Fâtimides installée au Caire, depuis 969.
2. V. Ivanow, A Guide to Ismaili Literature, RAS, Londres, 1933 ; H. F. Hamdani, JRAS, Londres, 1933, 359-378 ; A.A. Fyzee, JRAS, Bombay, 1935, 59-65.
[3] Rappelons que les qarmates constituent un courant dissident de l'Ismaélisme. Ils étaient mené par Hamdan Qarmat qui, en 899, lorsque Ubayd Allah al-Mahdi se déclara Imam, refusa de reconnaître son autorité et se sépara de lui.
[4] Mu'ayyad fi-d-din al-Shirazi (1000-1078) fut le da'i (missionnaire) en chef de la Da'wa (Mission) ismaélienne au Caire. Il entretint avec Abu l-Ala al-Ma'ari une relation épistolaire, notamment sur le thème du végétarisme dont Ma'ari était un fervent adepte.
5. Cf. les Munâjat du calife fâtimite Mu'izz (mon Recueil 217). Noter aussi les prénoms arabes présislamiques (Ma'add, Nizâr) choisis par les princes fâtimites."

Source : Louis Massignon, Mutanabbî devant le siècle ismaélien de l'Islam, in Ecrits mémorables, II, Robert Laffont, pp. 646-647.

samedi 20 février 2010

Charles Quint à Mahdia (3) : la destruction des remparts fâtimides

L'illustration représente le siège de Mahdia par l'armée de Charles Quint en 1550. Les troupes espagnoles resteront à Mahdia jusqu'en 1554. Avant leur départ, elles détruiront entièrement les remparts fâtimides de la ville construits au début du Xe siècle par Ubayd Allah al-Mahdi. L'historien Marmol nous raconte qu'après cette destruction, la ville changea tellement de forme qu'elle devint méconnaissable à ses propres habitants. Illustration intitulée Africa olim Aphrodisium, tirée de Civites Orbis Terranum, XVIe siècle


Face aux dépenses particulièrement importantes générées par le maintien d'une armée à Mahdia, Charles Quint décide en 1554 de rappeler ses troupes en Europe. Mais il ordonne que l'armée, avant son départ, démolisse entièrement les remparts de Mahdia afin que la ville ne puisse plus être utilisée comme base militaire par des puissances ennemies, notamment turque et française. Marmol Carvajal qui accompagna les troupes de Charles Quint à Mahdia nous décrit dans l'extrait ci-dessous la destruction de ces remparts. De nos jours, il ne subsiste des fortifications fatimides que quelques pans de murs et le fameux porche monumental (Skifa Kahla) qui gardait l'entrée de Mahdia. Mais même ceux-ci ne contiennent que peu d'éléments d'origine, car ces vestiges furent l'objet, au XVIe siècle, d'une reconstruction par les Ottomans.


"Lorsque le travail fut achevé, on fit embarquer toutes les troupes avec l'artillerie, les munitions et les vivres, et laissant un Officier, en qui l'on s'assurait avec deux escouades pour mettre le feu aux mines et donner ordre qu'il n'en restât pas une à jouer, on commença à quitter le bord. Il y avait vingt quatre mines sous les murailles et les principales tours et chacune avait plusieurs branches qui allaient jusque sous les fondements. Or, pour les faire jouer toutes ensemble, on fit ce que je vais dire.
On mit un soldat à l'entrée de chacune avec une brasse et demie de mèche toutes de la même grosseur et on leur commanda de les allumer au premier coup de canon et, qu'au second, ils se baissassent tous en même temps et les mettant dans le gros tuyau qui était fait pour ce sujet, ils les posassent à l'entrée des mines en sorte que deux empans de la mèche entrassent dans la poudre et les deux autres demeurassent dehors avec le bout qui brûlait afin qu'elles prissent toutes en même temps.
On ordonna à chaque soldat, après avoir posé sa mèche, d'aller visiter celle de son compagnon et, au Commandant, de faire exécuter le tout avec grande diligence parce que si par hasard une mine venait à jouer avant les autres, elles couraient fortune de se combler et de demeurer sans effet, et ainsi le dessin qu'on avait de ruiner les fortifications en telle sorte qu'on ne les pût rétablir, avorterait.
Après cela, les soldat se retitrèrent dans les barques et les chaloupes, et les vaisseaux s'éloignèrent de la côte pour esquiver le danger. Les premières mines qui jouèrent furent celles du côté de la terre l'une après l'autre en tirant vers le Levant. Ces tours que Mahdi avait faites avec tant d'industrie et de dépense qu'on dit qu'il les eût fait de métal s'il les eût crû plus assurées de la sorte. Enfin, la ruine fut si grande de toutes parts en un instant qu'on eût crû que tous les éléments s'entrechoquaient. Et la ville changea tellement de forme qu'elle n'était pas reconnaissable à ses propres habitants et ce port fut fatal à plusieurs navires qui y arrivèrent depuis. Il n'y eut qu'une mine qui demeura sans effet en la tour qui était vers la porte de la terre et le Gouverneur descendant à terre la fit jouer aussitôt et les deux tours qui étaient à l'entrée du port volant en l'air découvrirent de grandes colonnes de marbre qui les soutenaient de peur qu'en faisant les fondements de diverses pièces le ciment ne fût peu à peu miné des vagues et le fond était pavé de grandes tables de marbre. Cette ville étant ainsi démolie le Gouverneur n'y voulut pas laisser les os de tant de Gentilshommes et d'Officiers qui étaient morts à la prise et qu'on avait enterrés en la grande Mosquée et les fit mettre dans de grands coffres de bois, ceux des Chevaliers de Malte en l'un et les autres en un autre. Ensuite, il prit la route de la Sicile n'ayant été que treize jours dans la place et paya les soldats au premier port où il aborda. L'Empereur fut par ce moyen délivré de la peine où il était qu'elle ne tombait entre les mains des Infidèles et de la dépense qu'il eût été obligé de faire en la gardant. Elle se trouva donc ruinée quand l'armée française l'envoya reconnaître ; de sorte que Dragut ni les Turcs ne s'en pourront servir comme ils pensaient à incommoder les côtes de Naples et de Sicile.
On enterra depuis les os des Gentilhommes et des Officiers en l'Eglise de Montréal qui est proche de Palerme et le Viceroy y fit mettre cet épitaphe que Dom Fernand lui-même avait fait et qu'il lui envoya :
"La mort a pu mettre fin à la vie de ceux que cette tombe enserre mais non pas à leur immortelle valeur. La foi de ces Héros leur a donné place dans le Ciel et leur courage a rempli la terre de leur gloire de sorte que sang est sorti de leurs blessures pour une mort leur donne deux vies immortelles."
Voilà la fin qu'eut une place si renommée et nous nous y sommes un peu plus étendus qu'à l'ordinaire parce que c'est une chose arrivée de notre temps et où nous avons eu quelque part outre qu'ayant rapporté sa fondation nous avons été bien aise d'écrire aussi la fin."

Source : L'Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, tome II, Paris, 1667, pp. 517-18

vendredi 12 février 2010

Charles Quint à Mahdia (1) : description des remparts fâtimides

Dans l'illustration ci-dessus, nous voyons le siège de Mahdia par l'armée de Charles Quint. Même si nous n'avons pas là une représentation fidèle de Mahdia, nous pouvons néanmoins voir les principaux éléments architecturaux de la ville : les remparts ceinturant la cité palatiale, la colline près de laquelle se trouvait l'arsenal, la grande Mosquée. Le rempart maritime comportait 110 tours bastions. Un momunmental porche (Skifa Kahla) situé sur l'isthme gardait l'entrée à Mahdia. Illustration intitulée Africa olim Aphrodisium, tirée de Civites Orbis Terranum, XVIe siècle, BNF

Au début du XVIe siècle, la piraterie turque, avec notamment à sa tête le fameux Khayr al-Din Barberousse, sévit en Méditerranée. En 1534, Barberousse marque un coup d'éclat en réussissant à s'emparer d'un site aussi prestigieux et stratégique que la ville de Tunis. Afin de reprendre cette place et d'éradiquer définitivement la piraterie, Charles Quint arme une flotte puissante qu'il place sous le commandement d'André Dorie. Grâce à cette flotte, l'armée de Charles Quint reprend Tunis en 1535. Plus tard, apprenant que le corsaire turc Dragut a établi son quartier général à Mahdia d'où il lance des raids dévastateurs sur les côtes du Maghreb et de l'Italie, la flotte espagnole met les voiles sur la ville. Après un siège long de plusieurs mois, l'armée lance un assaut puissant et meurtrier sur les fortifications et réussit à s'emparer de Mahdia en 1550. Les espagnols resteront dans cette ville jusqu'en 1554, date à laquelle, avant leur départ, ils dynamiteront ses remparts afin de faire perdre à Mahdia sa caractéristique de place forte.
Marmol Carvajol, historien, écrivain et soldat, a suivi l'armée de Charles Quint dans son expédition en Afrique. Il nous a laissé, en tant que témoin oculaire, un récit de première importance sur la prise de Mahdia et de la destruction de ses fortifications par les espagnols [1].
Dans l'extrait ci-dessous, Marmol nous décrit les superbes remparts fâtimides de Mahdia :


"De la ville d'Afrique [Mahdia]

C'est une grande ville ruinée de notre temps par Charles Quint comme nous dirons ensuite. C'était l'ancienne Adrumette des Romains que Ptolémée met à trente degrés quarante minutes de longitude et à trente deux quarante minutes de latitude. Depuis ce temps-là le Calife schismatique de Kairouan la fortifia et la nomma de son nom Mahdia. Elle est bâtie comme une île sur une pointe de terre qui avance dans la mer à quatre lieues de Tobulba vers le Levant. Elle était bien murée et garnie de tours et batue des flots de la mer de tous côtés hormis en un espace de trois cent cinquante pas par où elle tenait à la terre. Mais cet endroit était occupé par un château construit dans le mur qui était massif jusqu'au cordon [2] et avait quarante pieds d'épaisseur avec six tours éloignées l'une de l'autre et massives aussi qui avançaient de quarante pieds en dehors jusqu'à la barbacane du ravelin [3]. Au haut [à l'arrière] de ce château il y avait deux murailles qui répondaient l'une à la ville et l'autre à la campagne et entre ces murailles et le vuide [vide] des tours étaient les appartements du Gouverneur et des soldats. Les quatre tours du milieu étaient carrées mais les deux autres qui étaient battues des flots de la mer étaient rondes et hautes [4]. Elles avaient toutes de petites portes couvertes de lames de fer et si basses qu'on n'y pouvait entrer qu'en se baissant de sorte que chaque tour était une forteresse séparée. En la seconde tour carrée vers le Levant était la porte principale et il n'y en avait point d'autre du côté de la terre. Cette porte avait une grande voûte obscure [5] sous la tour et six portes à la file couvertes de lames de fer et les secondes portes en entrant par dehors étaient faites de grosses barres de fer et enclavées ensemble sans aucun bois et en chacune il y avait un lion en bronze relevé en bosse qui se regardaient l'un l'autre [6]. Ces portes n'étaient pas plates mais courbées en dehors et elles avaient toutes leurs herses de fer et leurs retraites qui tombaient du haut de la tour à huit pas ou environ du haut de ce mur. Il y en avait un autre plus bas qui servait de fausse braie et avait douze pieds d'épaisseur et neuf tours si bien comparées que les trois répondaient à deux du fort. Et en celle du milieu il y avait une porte du côté tournée au Levant. La ville avait cinq mille trois cent pas de circuit et des tours de trente en trente pas. L'arsenal regardait l'Orient près d'une grande Mosquée bien bâtie qui tenait au mur. Au bout de la ville vers le Septentrion, il y a une hauteur sur laquelle s'élevait une tour qui découvrait toute la mer. Au dedans de la ville était un port fermé où l'on entrait par une voûte faite dans le mur où l'on refermait les galères et les autres petits vaisseaux [5]; mais pour les grands il y avait un hâvre raisonnable. Devant la ville du côté du Midi étaient des collines chargées de vignes et de maisons de plaisance et vers le Levant des jardins et des vergers qui s'arrosaient par le moyen de quelques puits. Les terres labourables aboutissaient à une montagne qui traverse de l'Orient au Couchant derrière laquelle il y a de grandes campagnes où errent les Arabes l'hiver parce qu'il y a de bons pâturages pour les troupeaux autour de quelques lacs qui s'y forment. Cette ville fut fort splendide lorsqu'elle était au pouvoir des Romains et fut prise avec Carthage par les successeurs de Mahomet qui la ruinèrent de fond en comble jusqu'à ce que le Mahdi la rétablit et bâtit le mur dont nous parlons et y établissant son trône la repeupla et la rendit considérable. Après sa mort, il y eut de grandes révolutions en Afrique et sur le déclin de l'empire des Califes de Kairouan quelques corsaires de Sicile se saisirent de cette place et lui donnèrent le nom d'Afrique. Les Chrétiens l'ont possédée ensuite jusqu'à ce qu'un Roi du Maroc de la lignée des Almohades la conquît. Elle a toujours été depuis au pouvoir des Mahométans sinon lorsqu'on la reprit sur Dragut. Le Comte Pedro Navarre l'avait attaquée auparavant mais les Maures la défendirent si courageusement qu'ils le firent retirer avec perte. Les habitants de cette ville étaient légers et inconstants et s'étaient révoltés plusieurs fois contre les Rois de Tunis et furent quelques temps en liberté si ce n'est lorsque Dragut s'en saisit comme nous allons dire."


Source : L'Afrique de Marmol, tome II, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, Paris, 1667, pp. 502-3.
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[1] L'Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, Paris, 1667
[2] Le cordon est, en architecture, une grosse moulure qui court autour d'une muraille ou d'un bâtiment
[3] Les dimensions de ce mur (40 pieds qui correspondent à 11, 12 m) semblent bien trop importantes pour être vraies pour l'époque, selon L. Golvin, car une telle épaisseur n'a été retrouvée nulle part ailleurs dans le monde musulman.
[4] Deux murailles sur l'isthme gardaient l'entrée à Mahdia. La muraille du côté de la ville de Mahdia (soit la muraille intérieure) possédait 4 tours carrées et deux tours octogonales (et non rondes, comme l'écrit Marmol) aux extrêmités. C'est sur cette deuxième muraille que se trouvail le monumental porche connu sous le nom de Skifa Kahla ("le vestibule sombre")
[5] Cette voûte obscure dont parle Marmol est le fameux monumental porche appelé Skifa Kahla qui gardait l'entrée à Mahdia. Concernant l'aspect massif des portes, l'historien andalou al-Bakri (m. en 1094) écrit : "la ville d'el-Mehdiya a deux portes de fer, dans lesquelles on n'a pas fait entrer le moindre morceau de bois, chaque porte pèse mille quintaux et a trente empans de hauteur ; chacun des clous dont elles sont garnies pèse six livres, sur ces portes on a représenté plusieurs animaux." Et Ibn Hawqal qui visita Mahdia en 947 écrit pour sa part : "Elle [Mahdia] a une belle muraille, solidement fortifiée, en pierre ; celle-ci est munie de deux portes, dont je n'ai vu l'équivalent ni rien de comparable en aucun point de la terre..."
[6] Les deux tours situées de chaque côté de l'entrée du port comportaient une chaîne que l'on pouvait fermer pour empêcher les navires ennemies d'y pénétrer.

samedi 6 février 2010

La fondation de Mahdia

Vue satellite de Mahdia. C'est sur la presqu'île que furent bâtis, sous les ordres d'al-Mahdi, le palais du Calife, les bâtiments administratifs, la grande mosquée, le port et l'arsenal. La péninsule était ceinturée par une puissante muraille et un monumental porche (Skifa Kahla) situé sur l'isthme gardait l'entrée à la ville palatiale.


La fondation de Mahdia :

La ville de Mahdia, dans l'actuelle Tunisie, tient son nom de son fondateur Ubayd Allah al-Mahdi (encore appelé Muhammad al-Mahdi) qui après avoir choisi son site et ordonné sa construction, s'y installa en 921.
Si tous les auteurs arabes s'accordent pour attribuer la paternité de la fondation de Mahdia à Ubayd Allah, en revanche, ils divergent de quelques années concernant la date de début et de fin des travaux. Néanmoins, la plupart tombent d'accord pour avancer la date de 915-16 pour le commencement des travaux et de 918 pour celui de l'achèvement.

Les chroniqueurs nous apprennent également qu'al-Mahdi chercha longuement un emplacement idéal pour sa nouvelle capitale avant d'arrêter finalement son choix sur la presqu'île de Jummi (ou Jumma). L'historien tunisois Abd Allah al-Tijani qui vécut à Mahdia au début du XIVe siècle, écrit :
"Ubayd Allah al-Mahdi sortit (de Raqqada) en l'an 912, il se dirigea vers la ville de Tunis et il visita Carthage, puis il passa dans d'autres villes du Sahel cherchant un endroit de la côte où il pourrait fonder une ville et où il pourrait se retrancher lui et ses descendants...Il ne trouva pas d'endroit meilleur que celui où devait se trouver Mahdia et il traça alors les plans de son palais..." [1]

Le grand historien Ibn Khaldoun nous rapporte un récit plus détaillé de la construction de Mahdia et les raisons qui poussèrent le souverain à l'édifier :
"La perspective du danger auquel l'empire serait opposé dans le cas où les Kharidjites (de l'Ifiqiya) prendraient les armes, décida le Mahdi à fonder sur le bord de la mer une ville qui pût servir d'asile aux membres de sa famille. L'on rapporte, à ce sujet, qu'il prononça les paroles suivantes : je bâtirai cette ville pour que les Fâtimides puissent s'y réfugier pendant une courte durée de temps. Il me semble les y voir, ainsi que l'endroit en dehors des murailles où l'homme à l'âne viendra s'arrêter. Il se rendit lui-même sur la côte afin de choisir un emplacement pour sa nouvelle capitale, et, après avoir visité Tunis et Carthage, il vint à une péninsule ayant la forme d'une main avec le poignet ; ce fut là qu'il fonda la ville qui devait être le siège du gouvernement. Une forte muraille garnie de portes de fer, l'entourait de tous les côtés. On commença les travaux vers la fin de l'an 303 (juin 916). Il fit tailler dans la colline un arsenal qui pouvait contenir cent galères ; des citernes et des silos y furent creusés par son ordre, des maisons et des palais s'y élevèrent et tout ce travail fut achevé en l'an 918-19. Après avoir mené à terme cette entreprise, il s'écria : "je suis maintenant tranquille sur le sort des Fâtimides !" [2]

Ce texte d'Ibn Khaldoun appelle plusieurs remarques :
- il récapitule l'essentiel des informations que l'on trouve chez la plupart des auteurs arabes, à savoir : la recherche du site, la volonté de construire une capitale par mesure de sécurité, la prémonition du Mahdi concernant l'homme à l'âne et enfin l'élévation de puissantes murailles autour de la ville ;
- Ibn Khaldoun évoque la perspective du danger kharidjite comme motif de construction de Mahdia ; cette révolte kharidjite menée par le charismatique boîteux Abu Yazid, surnommé "l'homme à l'âne", fut à deux doigts d'emporter la dynastie fâtimide sous le règne d'al-Qa'im (r. 934-946), le successeur du Mahdi ; les troupes kharidjites parvinrent alors aux pieds de la muraille de Mahdia qui subit un siège long de plusieurs mois jusqu'à ce qu'une sortie audacieuse des assiégés ne mette en déroute les insurgés ;
- la curieuse histoire concernant la prémonition qu'aurait eue le Mahdi de la révolte de l'homme à l'âne ; cette légende nous la trouvons mentionnée également chez d'autres auteurs mais sa naissance demeure un mystère ;
- Notons enfin la comparaison du site de Mahdia avec la forme d'une main et son poignet ; le géographe al-Muqaddasi soulignait quant à lui qu'on ne pouvait pénétrer dans la ville que par un chemin étroit "comme une lanière de chaussure".

Contexte historique et raisons de la fondation de Mahdia :

Les Fâtimides accédèrent au pouvoir en Ifriqiya, en 909, en s'emparant de Raqqada, la capitale de la dynastie régnante des Aghlabides, située près de Kairouan.
Cette accession au pouvoir provoqua dans le monde musulman une véritable onde de choc et bouleversa l'échiquier politique dans le Maghreb. Avec les Fâtimides, les chiites parvenaient pour la première fois au pouvoir dans le monde arabe, et un Califat rival de celui des Abbassides installé à Bagdad, était proclamé à Raqqada. Autre fait marquant, pour la première fois depuis la conquête arabe, les berbères relevaient la tête et prenaient le dessus sur les arabes dans le Maghreb. C'est, en effet, à la tête d'une armée composée de berbères de la tribu des Kutama, convertie à l'Ismaélisme, que le da'i Abu Abdallah al-Shi'i conquit Raqqada et mit en déroute les troupes aghlabides.
La prise de pouvoir fut, comme l'on pouvait s'y attendre, suivie d'une grande instabilité politique. Des révoltes éclatèrent un peu partout en Ifriqiya. Dans les grandes villes, peuplées essentiellement d'arabes sunnites, des massacres de chiites et de berbères furent perpétrés, comme à Kairouan en 912-13. Dans les montagnes de l'Aurès, pourtant peuplées de berbères, des insurrections se produisirent là-aussi. La prééminence des Kutama exacerbait et envenimait les rivalités et les jalousies déjà anciennes entre les tribus. Mais le plus grand danger pour le Mahdi lui vint de son propre camp. Le da'i Abu Abdallah al-Shi'i, aiguilloné par son frère, avait rejeté son allégeance envers son ancien maître et réclamait à présent le pouvoir pour lui-même. Les deux frères fomentèrent une conjuration visant à renverser le nouveau souverain. Ubayd Allah réagit énergiquement et se révéla à la hauteur de sa nouvelle fonction de calife. Il envoya ses fidèles Kutama rétablir l'ordre dans les foyers d'insurrection et rassura les populations des villes en garantissant la tolérance religieuse à toutes les communautés confessionnelles. La conspiration du da'i échoua et l'on retrouva les deux frères assassinés dans des circonstances mystérieuses.
Nous pouvons vraisemblablement admettre que ce climat d'insécurité ait poussé Ubayd Allah à fonder une nouvelle capitale, située loin des montagnes de l'Aurès et des anciens centres du pouvoir. Le choix du site pour Mahdia constitue un véritable coup de génie du souverain fâtimide, comme nous le confirme l'archéologue et géographe, E. F. Gautier qui nous décrit les atouts exceptionnels de sa situation :
" Ce golfe des Syrtes y est unique : une mer semée d'îles, sans profondeur, sur un socle continental qui s'étend loin, vivifiée par une marée sensible. Le Maugrebin, partout ailleurs terrien indécrottable, devient ici un marin. Il y a là un liseré de population amphibie qui vit largement de ses olivettes et de sa pêche... Dans ce pays unique, le site de Mahdia l'est aussi. Sur cette côte des Syrtes, très empâtée, on trouverait difficilement un autre promontoire péninsulaire comme celui de Mahdia, aussi long et mince, et rattaché à la terre par un "poignet" aussi fin. Pour y placer la capitale d'un empire, il faut évidemment tenir la mer. Mais les Arbélites, maîtres de la Sicile, avaient nécessairement laissé une flotte à leurs successeurs. Ce point réglé, le choix de Mahdia était très intelligent. Mettez derrière de solides remparts, de tenaces fantassins kabyles. Nul ne pourra empêcher la population amphibie de la côte de vaquer au ravitaillement. Et pas de populace de grande ville à nourrir et à tenir en respect. C'est imprenable, un autre Ikdjan [3], mais bien mieux adapté aux nécessités et aux responsabilités nouvelles". [4]

Mahdia fut ceinturée par une puissante muraille qui courait le long de tout le rivage de la péninsule. La muraille était renforcée à intervalle régulier par des tours fortifiées. Un monumental porche (la Skifa Kahla), situé à l'entrée de la presqu'île et comportant des portes massives en fer, gardait l'entrée de Mahdia. La ville palatiale était ainsi défendue de tout péril venant de la terre comme de la mer. Plusieurs sources nous rapportent le soulagement du Mahdia en voyant sa capitale terminée : "Je suis maintenant tranquille sur le sort des Fâtimides" ou encore : "Maintenant, je suis tranquille sur le sort des filles fâtimides." [5]
Ajoutons également que le choix du site de Mahdia, en bordure du littoral, avait également pour but, outre les raisons de sécurité que nous avons évoquées, de permettre à Ubayd Allah de réaliser son grand dessin de conquête de l'Orient, avec dans un premier temps la prise de l'Egypte et à terme celle de Bagdad elle-même. L'ancien port punique qui existait sur le site fut creusé et considérablement agrandi. Ibn Khaldoun nous dit qu'il pouvait recevoir jusqu'à cent galères. Grâce à ce port, Mahdia devint, au niveau des échanges commerciaux, le port le plus actif du Maghreb. Un arsenal fut construit dans la colline située près du port. Les Fâtimides purent ainsi s'équiper d'une flotte militaire puissante. Elle assura à la dynastie la suprématie en Méditerranée pendant un demi-siècle. Le poète Ibn Hânî nous a laissé dans son recueil de poésie une description particulièrement vivante et enthousiaste de la flotte fâtimide.

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[1] [2] [5] Lucien Golvin, Mahdya à la période Fatimide, in Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, N° 27, 1979, pp. 75-98
[3] Ikdjan était le fief des berbères Kutama et c'est en ce lieu que le da'i Abu Abd Allah al-Shi'i avait élu résidence et en avait fait le centre de la prédication ismaélienne (dâr al-hijra).
[4] Farhad Dachraoui, Le califat fatimide au Maghreb, Tunis, 1981, p. 386. (Cette thèse du savant tunisien Farhad Dachraoui, présentée en 1970 à la Sorbonne, est la référence essentielle et incontournable pour qui s'intéresse à la période fatimide au Maghreb).