Sindbad PUZZLE

Retrouvez les chefs-d'oeuvre de la miniature persane et indienne en puzzles sur le site de Sindbad PUZZLE
Affichage des articles dont le libellé est Mahdia. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mahdia. Afficher tous les articles

mardi 6 avril 2010

Le cothon (port) de Mahdia

Le cothon de Mahdia vu depuis l'angle Est


"Les sites archéologiques de Carthage, Mahdia, Phalasarna, Motyé, Rachgoun et Jezirat Fara’un ont en commun la présence d’un port appelé « cothon ». Ce terme est utilisé depuis l’Antiquité pour désigner le port de Carthage et, aujourd’hui, les spécialistes d’archéologie portuaire s’accordent pour l’associer à un « bassin portuaire creusé et débouchant sur la mer libre par l’intermédiaire d’un chenal ».


À Mahdia, à un chenal (40 large) et un bassin rectangulaire (130 x 65 m), s’ajoute un chenal secondaire, interprété comme probable chenal de désensablement, long de 40 m et large de 5 m. Les parois verticales du bassin furent taillées dans le grès calcaire pliocène sur la quasi-totalité de sa périphérie. A 20m de l’angle ouest du bassin, la paroi est interrompue sur environ 30 m par une grève pentue qui s’étire vers le nord-ouest et se perd sous les remblais. La vocation portuaire de ces aménagements ne fait aucun doute ; d’ailleurs quelques barques de pêcheurs viennent, aujourd’hui encore, s’échouer sur la section de grève ou s’amarrer aux quais. Des ergots rocheux traversés verticalement par un trou font office d’amarrage. La datation du cothon de Mahdia n’est pas encore fermement établie. Le creusement, du bassin et du chenal, est attribué soit au calife fatimide Ubayd Allah, qui fut à l’origine, au Xe s. de notre ère, de la construction à Mahdia d’une important arsenal, soit aux Carthaginois. À l’extrémité est du promontoire, seuls quelques caveaux funéraires érodés par la mer pourraient être de facture punique. En revanche, une nécropole dont quelque 1000 tombes ont été fouillées, s’étendait sur 12 km le long du littoral au nord du promontoire. La date supposée pour les débuts de l’utilisation de cette nécropole, peut-être dès la fin du Ve s. av. J.-C. , plaiderait en faveur d’un établissement carthaginois à proximité du port creusé. Cette hypothèse est confortée par la présence, sur les parois du bassin, d’une encoche d’érosion marine, dont l’importance (hauteur 60 cm, profondeur 0,4 à 1,1 m) n’a jamais été atteinte en Tunisie sur des sites plus tardifs. Il est donc probable que le bassin fut taillé à l’époque punique.

Il apparaît clairement que deux techniques distinctes furent utilisées pour l’aménagement des cothons, ce qui nous a permis d’établir une typologie. La première technique consiste à creuser un bassin portuaire dans un terrain sec, et de le mettre en relation avec la mer par l’intermédiaire d’un chenal. L’avantage de cette technique est de donner une forme régulière au futur port, comme à Carthage et Mahdia où l’on observe des bassins de formes géométriques simples (rectangle ou cercle). La deuxième technique utilise les caractéristiques naturelles du site : des plans d’eau naturels, lagunes ou criques, sont aménagés de façon à constituer un port clos (Phalasarna, Motyé, Jezirat Fara’un).
Si l’on s’attarde sur la situation urbaine des ports de type cothon, on constate que, excepté à Rachgoun, tous les sites sont situés à l’intérieur de l’enceinte de la ville.
À Mahdia et à Jezirat Fara’un, les portions d’enceinte sont largement postérieures à l’aménagement du bassin. Peut-être reprennent-elles un tracé plus ancien ? Il apparaît tout de même légitime de supposer que la vocation principale du cothon était de créer un port à l’intérieur des murailles de la ville.
Les vestiges archéologiques nous présentent ainsi le cothon comme un port totalement ou en partie artificiel, intra-muros, dont l’aménagement en arrière de la ligne de côte est complété par divers éléments à fonctions spécifiques (quais, hangars à navires, chenaux de désensablement…). Sa répartition chronologique et géographique traduit une technique privilégiée par les populations phéniciennes et puniques durant tout le premier millénaire avant notre ère, depuis Jezirat Fara’un (la base navale de Hiram Ier et de Salomon : Ezion Geber) au Premier âge du Fer, jusqu’à Carthage à la veille de sa destruction par les Romains (146 av. J.-C.), en passant par Motyé, Rachgoun et Mahdia."

Bitte d'amarrage taillée à Mahdia

Source : Nicolas Carayon, Le cothon ou port artificiel creusé. Essai de définition, in Revue Méditerranée, n°104, 2005.

vendredi 2 avril 2010

Mahdia, au XIIe siècle, dans la Géographie d'al-Idrissi

Planisphère d'al-Idrîsî tiré d'un manuscrit du XVe siècle du Livre de Roger. Dans les cartes musulmanes de l'époque médiévale, le Nord, à l'inverse de l'orientation d'aujourd'hui, était en bas de la carte et le monde de l'Islam était situé au centre. The Bodleian Library


C'est en 1154 qu'Al-Idrissi (mort vers 1165) commença à Palerme, à la cour du roi normand Roger II, la rédaction de son fameux ouvrage Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq (Amusement pour qui désire parcourir les différentes parties du monde), encore appelé Le Livre de Roger ou La Géographie d'al-Idrissi. Dans l'extrait ci-dessous, al-Idrissi décrit la ville de Mahdia telle qu'elle était au XIIe siècle. Rappelons que Mahdia fut fondée en 914 par le calife fâtimide Ubayd Allah al-Mahdi. Roger II l'occupa de 1148 à 1160, date à laquelle la ville tomba entre les mains des Almohades.

"De Sfax à Mahdia, on compte 2 journées.
Cette dernière ville, où réside un gouverneur de la part du grand roi Roger, offre un port des plus fréquentés par les navires marchands venant de l'orient et de l'occident, de l'Espagne, de l'empire Byzantin et d'autres contrées. On y apportait autrefois des marchandises en quantité et pour des sommes immenses. A l'époque présente, le commerce y a diminué. Mahdia était le port et l'entrepôt de Kairouan ; elle fut fondée sur les bords de la mer par al-Mahdî Ubayd Allah qui lui donna son nom. Pour s'y rendre de Sfax, on va premièrement à Raqqada du Kairouan et puis de Raqqada à Mahdia. La distance entre elle et Kairouan est de 2 journées.
Mahdia était autrefois extrêmement fréquentée par les voyageurs ; on y apportait de tout côté une grande variété de marchandises, car on était sûr d'y trouver des chalands, et ses habitants jouissaient d'une bonne réputation chez tout le monde ; les constructions en sont belles, les maisons nettes et élégantes, les lieux de plaisance jolis, les bains magnifiques, les caravansérails nombreux, enfin la ville offre au dehors et au dedans un coup d'œil d'autant plus ravissant que ses habitants sont généralement beaux et proprement vêtus. On y fabrique des tissus très fins et très beaux, connus sous le nom de tissus de Mahdia et dont il se faisait en tout temps une exportation considérable, car ces tissus étaient inimitables sous tous les rapports. Les habitants de Mahdia boivent de l'eau de citerne, l'eau des puits étant d'un goût désagréable. La ville est entourée de belles murailles en pierre et fermée au moyen de deux portes construites en lames de fer superposées sans emploi d'aucun bois. Il n'en existe point dans le monde habité d'aussi habilement ni d'aussi solidement fabriquées, et elles sont considérées comme une des curiosités les plus admirables de la ville. Il n'y a du reste ni jardins, ni vergers, ni plantations de dattiers ; les fruits y sont apportés en partie des châteaux de Monastir, situés à 30 milles de distance par mer. Ces châteaux, au nombre de trois, sont habités par des religieux auxquels les Arabes ne font aucun mal et dont ils respectent les champs cultivés et les vergers. C'est à Monastir que les habitants de Mahdia vont, par mer et au moyen de barques, ensevelir leurs morts, car il n'y a point de cimetière chez eux, du moins je n'en connais pas.
De nos jours, Mahdia se compose de deux villes, savoir, Mahdia proprement dite et Zuwayla. La première sert de résidence au sultan et à ses troupes ; elle est dominée par le château du prince, construit de la manière la plus solide. On voyait dans cette ville, avant qu'elle fût conquise par le grand roi Roger, les voûtes d'or dont la possession faisait la gloire des princes. Lors de la conquête, le prince régnant était al Hasan ibn Alî ibn Yahya ibn Tamîm ibn l Mu'izz ibn Bâdîs ibn l Mansur ibn Zîrî le Sanhadjite. Zuwayla est remarquable par la beauté de ses bazars et de ses édifices, ainsi que par la largeur de ses rues et de ses carrefours. Les habitants sont des négociants riches, doués d'une habileté et d'une intelligence admirables. Leurs vêtements sont ordinairement de couleur blanche et ils prennent grand soin qu'ils soient propres ainsi que leurs corps. Leur conduite est irréprochable, ils joignent à une connaissance commerciale très étendue une régularité louable dans les affaires. La ville est entourée, tant du côté de la terre que de celui de la mer, de murailles en pierre, hautes et fortes, et le long du premier de ces côtes, règne un grand fossé qui se remplit au moyen des eaux pluviales. Dans la ville on voit plusieurs bains et caravansérails (funduq). Au dehors et du côté de l'ouest, existe un vaste enclos (himâ), où se trouvaient, avant l'invasion ruineuse des Arabes en Afrique, les jardins et les vergers des habitants, qui étaient remarquables par la bonté et la beauté des fruits qu'ils produisaient ; actuellement il n'en reste plus rien. Dans les environs de Zuwayla sont plusieurs villages, châteaux et métairies, dont les habitants se livrent à l'agriculture et à l'élevage des bestiaux. Les productions du pays sont le froment, l'orge, les olives : on y gagne quantité d'huile de qualité supérieure, qu'on emploie dans toute l'Ifriqîya et dont on exporte beaucoup pour le levant. Les villes de Mahdia et de Zuwayla sont séparées l'une de l'autre par une aire de l'étendue d'un peu plus d'un jet de flèche et qu'on nomme ar-Ramla (le sable). Mahdia est la capitale de l'Ifriqîya et le pivot de l'empire."

Source : Al-Idrîsî, Description de l'Afrique et de l'Espagne, traduction par Reinhart P. A. Dozy et Michaël J. de Goeje, Oriental Press, Amsterdam, 1969, republication intégrale de l'édition de Leiden, 1866.

mercredi 17 mars 2010

Moncef Ghachem : "Quatuor en M, Mahdia (Mahdi, Manara, Mansour, Mu'îz)"



Sur le portique les pêcheurs guettent
le passage des mulets migrateurs
La forteresse est à la fête
touristique Bezness (1) est à l'heure

La mer du Cap Africa a brûlé
de feu noir des sépultures puniques
Dans l'épervier froufroutent des mulets
Au cimetières ses rumeurs magiques

Et la mémoire se perd dans les ruines
Le moulin à vent Alhambra(2) le phare
Le jasmin nuptial dans la grotte marine
Face au Vieux-Port gît ta barque César

A ton épaule la muraille cendrée
La prison au flanc de la forteresse
Rumine des psalmodies encadrées
de mosquées gardiennes de vieillesse

Presqu'insulaire mon vieux corsaire
Ton corps d'écumeur c'est la ville
En haute mer n'est-elle ton repère
Mahdia la Conquérante de l'an mil

- Mahdi (3), qu'as-tu fais de ton frère, dis ?
- Homme, il a franchi la frontière
Tel Abel ou Rémus, il m'a maudit
Mon glaive couvre la terre entière

Elu j'ai élevé le Porche
Obscur vestibule de ma ville
Garni de meurtrières de tours à torches
et d'herses ses guets de grès et d'argile

C'était un îlot refuge de pirates
J'ai rallié son occident au grand champ
Sous le signe du lion et de la quête
Je l'ai entouré de remparts tranchants

Moi souverain d'Ifriqiya et de Sicile
Califa de Kairouan et des croyants
Mahdia mon invincible Ville
Commande par la foi à tout l'Orient

Mon palais a ses jardins sur la mer
Mes corps de métier mes voisins le jour
A l'autre ville ils s'en vont au soir
A Zaouila(4) le verger de l'amour

Dans ma capitale de Mahdia tranquille
Ma Grande Mosquée a le dos dans l'eau
Rive gauche j'ai doté ma ville
De citernes magasins et silos

Tout autour veillent les sentinelles
Les rues circulaires à la mosquée
Mènent leurs essaims de sujets fidèles
Ils prient dans les ombrages terraqués

Ville Conquérante l'Invincible
Mahdia ma Cité-aux-deux-croissants
Vers le Levant oriente ses cibles
De Bagdad et Samarkande ses maçons

Sublime la mosaïque de mes palais
Ni romaine ou byzantine
Mais ismaélienne dans ses allées
Mes derniers affranchis la dessinent

Les fioles de mes verreries à Cordoue
Ornent le diwan privé du prince
Nous Fatimides sommes d'un abord doux
Chevaliers d'Allah sobres et minces

Mansour(5) en guerre depuis des lunes
Au Porche pend le Kharijite empaillé
Cet Homme-à-l'âne(6) ce chameau sans dunes
Voulait mes casernes encanaillées

Il a assiégé ma Conquérante
De l'été au printemps par les moissons
Il a souillé mes chemins de menthe
Mais jamais il ne foula mes maisons

Mes bâtiments rentrent de Mazara
Cales chargées de marbre de Carrare
Je vais me marier avec Manara(7)
Et j'offrirai mille felouques de riz

Rive sud vers le port sont les joailliers
Leurs bijoux de saphir et d'émeraude
Sont pour ses doigts de grâce dans nos foyers
La rue dansera avec ses blondes

Nous rassemblera la Grande Mosquée
Avec ses bassins et ses pendules
On nous bénira des mihrabs stuqués
Entre piliers et toits à tuiles

Notre descendant le Califa Mu'îz(5)
Fondateur du Caire en tous ses remparts
A confié nos trésors aux banquises
Mahdia fut sanhajite berbère

Puis passèrent sur mon corps dans mes viscères
le Normand le Maltais et l'Espagnol
Mon nom fut un forçat de galère
La païens se soûlèrent à mes fioles

Sinan Pacha a rouvert mes marchés
Mes chepeks partent à Alexandrie
Mon consul au port répond à Raché
Et mon bijoutier s'appelle Masri

Ils vont à leurs salons les janissaires
Turcs Albanais ou bien d'Anatolie
Vêtus de soie blanche ils sont tout fiers
Devant leur club ancre Rhaïs Mili

Mili de Milos Morali de Morée
Preneur de poisson-lune Zaouali
Ta Zaouila est à la Porte Dorée
Et Mahdia le bien des Bendali

Ses fakirs ses marchands et ses gourous
Ses tisserands de soie et de laine
Ont subi l'affront au temps du dourou
Ses citadins dormeurs de la haine

De Trapani vinrent les Trapanis
Pêcher le loup d'Alhambra
Les carreaux en faïence de Tunis
Tapissèrent vérandas et caméras

Face au port le quartier sicilien
Se prolongea vers la rive gauche
Nino Marino(8) noua d'autres liens
Il parla droit aux rougets de roche

Les rougets ramèrent le vaisseau
Ils mirent l'étoile à la voile
Le croissant rougeoya haut sur les eaux
Et Mahdia calfeutra sa cale

Elle a grandi la ville d'al Mahdi
Je me sens perdu du côté de R'mal
Les chantiers ferment que vendredi
Je marche sous le sable et j'ai mal

Moi qui pêchais les nuits d'hiver le loup
à Cargorya devenue le jour
la Gare Centrale fief à filous
Les promoteurs cimentent alentour

A l'immobilier ses nababs pardi
Mon ami est mort avec le mérou
Je vends du chien par tranches le lundi
Sous tous les klaxons des machines à roues

Marino est parti Nino lui-même
Et j'ai vu vite rentrer de Trapani
Si vieilli le pêcheur Boukhchem(8)
Baiser terre-Mahdia le banni

Je bois de la bière mais le commissaire
Me dit de déguerpir sans tarder
Je m'en vais errer dans le cimetière
Parmi de vieilles anglaises fardées

Je ne veux plus sortir du Porche Obscur
Les jardins sont des villas bétonnées
Il y a les offices mais le plus dur
Ce sont les hôtels sur toute la baie

Hôtel Mahdi hôtel Cap Mahdia
Je n'ose même plus murmurer ton nom
Hôtels El-Bordj et Tapsus, Manara
Ce n'est pas là qu'on prendra le canon

Ni au Neptune ou à l'Espadon
Ni au Lido avec vue sur le port
J'ai la nostalgie et te dis pardon
Ma ville me manque alors que j'en sors

Et j'ai vu Mahdi la nuit à la gare
Qui prenait la voie de l'exil au nord
Et tu pleurais sous les jets de phare
Mansour est en mer et Mu'îz sans or

Elle m'a quitté la maison de ma mère
Ma vieille ville n'a plus ses habitants
Ses marins sont de l'intérieur des terres
Migrants comme mulets du bon vieux temps

Mes garçons sont pêcheurs à Mazara
Sur une carcara qu'on dit rentable
C'est la vie ô ma tendre Manara
J'ai le coeur gros et je broie du sable

Ma ville enserrée d'une autre ville
Qui a pour nom Hiboun R'mal E'Zahra
Surfaite à l'air bourguibienne elle
a ses garages et ses villas

C'était du faubourg proche et rural
Quadrillé de routes et d'impasses
Là fut construit hôpital régional
Police et Justice s'y font face

Les dames fonctionnaires vont et viennent
Entre corniches et conserveries
Les bureaux d'impôts ceux de la douane
Le lycée et plusieurs maçonneries

La prison n'est plus dans la forteresse
Mais en plein air parmi les oliviers
Les cafés ont des vastes terrasses
Et bientôt devant seront des viviers

La mer meurt et il n'y a plus les pêcheurs d'antan
Les chalutiers viennent d'Italie
Mahdi à Chaca que viennent les Beurs
Ouïr le crieur public Zaouali

Ah je nage dans le béton en rond
Sur les ruines émergées de la mer
Le corps en prise avec Charon
La mémoire blessée à ses amers

Je me souviens des vasques de palais
Des piliers des temples et des arcades
Des crinières de mon coursier mantelé
Eclair sur les pavés des esplanades

J'ai mal aux pendules de la mosquée
Mal aux bestiaires de mes mosaïques
Mes calligraphies sont soldes truquées
Dans le souk des guides touristiques

Je rentre amer au Porche Obscur
M'en vais droit sur la tombe de mon père
Et solitaire je rase les murs
J'esquive mon ombre Place du Caire

Je traverse ma ville à la hâte
Avant l'assaut des hordes touristiques
J'ai l'amour de Manara plein la tête
Et je mange la pierre des portiques

Je vais au Cap Africa scruter la mer
Cueillir le sel d'une fosse antique
Mahdia rengaine de ma mère
Dame des Marins et ma voix épique


Sidi Bou Saïd - Mahdia
19 - 25 octobre 1993
_______________________

(1) Bezness : de l'expression anglaise "bisness" signifiant affaires, commerce...Mot couramment utilisé, en Tunisie, pour désigner les jeunes gens qui courent les touristes.
(2) Alhambra ou Al Hamra : littéralement la Rouge. Nom d'un vestige côtier, au nord du vieux Mahdia. Probablement, les restes d'un fortin détruit par l'armada espagnole (1554) et appelé ainsi par référence à l'Alhambra de Grenade.
(3) Mahdi : fondateur, en 916, de Mahdia, capitale fatimide en Ifriqiya (comme on le sait, la Tunisie était appelée Africa par les Romains, puis Ifriqiya par les Arabes...)
(4) Zaouila : quartier résidentiel, dans les jardins du Mahdia fatimide, réservé, alors, à la main-d'oeuvre de la Cité-aux-deux-croissants. C'est toujours un quartier important de la ville.
(5) Mansour et Mu'îz : princes fatimides qui ont régné sur l'Ifriqiya. Mu'îz est le fondateur du Caire devenu capitale fatimide, en Egypte (à partir de 969). Le Caire, en arabe al-Qahira (l'Invincible), était d'abord l'un des surnoms de Mahdia. (Mahdiya, al-Qahira al-Mansoura : Mahdia l'Invincible et la Conquérante.)
(6) Homme-à-l'âne : surnom du rebelle berbère qui, à la tête des Kharidjites en Ifriqiya, a conduit, durant plus de vingt ans, une guerre d'usure contre les Fatimides. Al-Mansour l'a poursuivi jusqu'à la côte ouest du Maroc où il l'a abattu...
(7) Manara (ou Monira) : princesse fatimide à Mahdia. Personnage fictif.
(8) Nino Marino - Boukhchem : pêcheurs de Mahdia, d'origine sicilienne. Figures populaires dans le port de la ville, durant les années 1940-1960. De nos jours, ce sont les pêcheurs tunisiens de Mahdia qui travaillent et résident en Sicile, notamment à Manzara del Vallo.
Moncef Ghachem, Orphie, M.E.E.T

samedi 20 février 2010

Charles Quint à Mahdia (3) : la destruction des remparts fâtimides

L'illustration représente le siège de Mahdia par l'armée de Charles Quint en 1550. Les troupes espagnoles resteront à Mahdia jusqu'en 1554. Avant leur départ, elles détruiront entièrement les remparts fâtimides de la ville construits au début du Xe siècle par Ubayd Allah al-Mahdi. L'historien Marmol nous raconte qu'après cette destruction, la ville changea tellement de forme qu'elle devint méconnaissable à ses propres habitants. Illustration intitulée Africa olim Aphrodisium, tirée de Civites Orbis Terranum, XVIe siècle


Face aux dépenses particulièrement importantes générées par le maintien d'une armée à Mahdia, Charles Quint décide en 1554 de rappeler ses troupes en Europe. Mais il ordonne que l'armée, avant son départ, démolisse entièrement les remparts de Mahdia afin que la ville ne puisse plus être utilisée comme base militaire par des puissances ennemies, notamment turque et française. Marmol Carvajal qui accompagna les troupes de Charles Quint à Mahdia nous décrit dans l'extrait ci-dessous la destruction de ces remparts. De nos jours, il ne subsiste des fortifications fatimides que quelques pans de murs et le fameux porche monumental (Skifa Kahla) qui gardait l'entrée de Mahdia. Mais même ceux-ci ne contiennent que peu d'éléments d'origine, car ces vestiges furent l'objet, au XVIe siècle, d'une reconstruction par les Ottomans.


"Lorsque le travail fut achevé, on fit embarquer toutes les troupes avec l'artillerie, les munitions et les vivres, et laissant un Officier, en qui l'on s'assurait avec deux escouades pour mettre le feu aux mines et donner ordre qu'il n'en restât pas une à jouer, on commença à quitter le bord. Il y avait vingt quatre mines sous les murailles et les principales tours et chacune avait plusieurs branches qui allaient jusque sous les fondements. Or, pour les faire jouer toutes ensemble, on fit ce que je vais dire.
On mit un soldat à l'entrée de chacune avec une brasse et demie de mèche toutes de la même grosseur et on leur commanda de les allumer au premier coup de canon et, qu'au second, ils se baissassent tous en même temps et les mettant dans le gros tuyau qui était fait pour ce sujet, ils les posassent à l'entrée des mines en sorte que deux empans de la mèche entrassent dans la poudre et les deux autres demeurassent dehors avec le bout qui brûlait afin qu'elles prissent toutes en même temps.
On ordonna à chaque soldat, après avoir posé sa mèche, d'aller visiter celle de son compagnon et, au Commandant, de faire exécuter le tout avec grande diligence parce que si par hasard une mine venait à jouer avant les autres, elles couraient fortune de se combler et de demeurer sans effet, et ainsi le dessin qu'on avait de ruiner les fortifications en telle sorte qu'on ne les pût rétablir, avorterait.
Après cela, les soldat se retitrèrent dans les barques et les chaloupes, et les vaisseaux s'éloignèrent de la côte pour esquiver le danger. Les premières mines qui jouèrent furent celles du côté de la terre l'une après l'autre en tirant vers le Levant. Ces tours que Mahdi avait faites avec tant d'industrie et de dépense qu'on dit qu'il les eût fait de métal s'il les eût crû plus assurées de la sorte. Enfin, la ruine fut si grande de toutes parts en un instant qu'on eût crû que tous les éléments s'entrechoquaient. Et la ville changea tellement de forme qu'elle n'était pas reconnaissable à ses propres habitants et ce port fut fatal à plusieurs navires qui y arrivèrent depuis. Il n'y eut qu'une mine qui demeura sans effet en la tour qui était vers la porte de la terre et le Gouverneur descendant à terre la fit jouer aussitôt et les deux tours qui étaient à l'entrée du port volant en l'air découvrirent de grandes colonnes de marbre qui les soutenaient de peur qu'en faisant les fondements de diverses pièces le ciment ne fût peu à peu miné des vagues et le fond était pavé de grandes tables de marbre. Cette ville étant ainsi démolie le Gouverneur n'y voulut pas laisser les os de tant de Gentilshommes et d'Officiers qui étaient morts à la prise et qu'on avait enterrés en la grande Mosquée et les fit mettre dans de grands coffres de bois, ceux des Chevaliers de Malte en l'un et les autres en un autre. Ensuite, il prit la route de la Sicile n'ayant été que treize jours dans la place et paya les soldats au premier port où il aborda. L'Empereur fut par ce moyen délivré de la peine où il était qu'elle ne tombait entre les mains des Infidèles et de la dépense qu'il eût été obligé de faire en la gardant. Elle se trouva donc ruinée quand l'armée française l'envoya reconnaître ; de sorte que Dragut ni les Turcs ne s'en pourront servir comme ils pensaient à incommoder les côtes de Naples et de Sicile.
On enterra depuis les os des Gentilhommes et des Officiers en l'Eglise de Montréal qui est proche de Palerme et le Viceroy y fit mettre cet épitaphe que Dom Fernand lui-même avait fait et qu'il lui envoya :
"La mort a pu mettre fin à la vie de ceux que cette tombe enserre mais non pas à leur immortelle valeur. La foi de ces Héros leur a donné place dans le Ciel et leur courage a rempli la terre de leur gloire de sorte que sang est sorti de leurs blessures pour une mort leur donne deux vies immortelles."
Voilà la fin qu'eut une place si renommée et nous nous y sommes un peu plus étendus qu'à l'ordinaire parce que c'est une chose arrivée de notre temps et où nous avons eu quelque part outre qu'ayant rapporté sa fondation nous avons été bien aise d'écrire aussi la fin."

Source : L'Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, tome II, Paris, 1667, pp. 517-18

mardi 16 février 2010

Moncef Ghachem : ode au cimetière marin de Mahdia

Le cimetière marin de Mahdia

"Il n'y a pas eu, il n'y a pas pour moi de lieu de vie plus intense, plus fortement émouvant, plus profondément apaisant que ce cimetière au bord de mer. Il m'est ardeur et sérénité, sagesse et limpidité, volupté et beauté. C'est ma montagne sacrée, mon désert retrouvé. C'est ma grotte de Thésée et ma note céleste. C'est mon eau vierge puisée au coeur des tombeaux nouveaux, mon île aux mille trésors abandonnés. C'est mon non-visage à la flamme dédié. C'est ma soif barbaresque et mon rivage bien-aimé.
Je connais toutes ses allées, ses ravines, ses coups de pleine lune, ses argiles bleues pour laver nos laines, ses marguerites éclatantes du printemps, ses chardons secs de l'automne, ses criquets, ses tourne-pierres après la pluie, ses puits et ses réserves taries, ses ruines, ses guêpes et ses poulpes battus, ses grillons au chant obsédant, ses lézards à l'affût sous un soleil de plomb, ses scorpions... Il m'appelle et ses mots blessés de pierres tombales, ses mots poussiéreux de la grande misère humaine accentuent en moi la passion de vivre et d'aimer.
Il m'est racine et solitude, ce cimetière de mon enfance au goût d'olives mûres et de pain d'orge, à la saveur des mulets dont les bancs serrés passaient tout le long de la côte. Il m'est lumière et force, ce cimetière où ma jeunesse sculptait ses tours de vent, ses moulins d'algues d'or et d'émeraude, ses nids lisses de roses et d'oeillets. Il m'est voie de désir et tapis de prières, ce fruit de la mer hauturière qu'un soir je voulus offrir à tes lèvres roses, t'en souviens-tu ? Souviens-toi de ce cimetière de la grâce qui nous affama en ce soir d'encre de Chine et de bulles navrantes de sardines ! Ce cimetière qui nous sembla alors, non de terre, mais de lumière et d'air, non de corps ensevelis, amis de rameaux de sel et de brûlures de verte nuit.
Ce cimetière, c'est comme si ses morts le fracassaient sur la sieste de l'été, lorsque les caresse la brise. Alors, à l'insu du regard trouble des vivants, ils ouvrent dans ses ventres où siègent les vents et les horizons leur danse de trépassés. Ce cimetière, je connais quelques-uns de ses habitants. Ils visent ma fenêtre, me visitent, se réchauffent aux reflets du phare puis me quittent. Ils retournent à leur terre étale, calmement, sans maux de tête ni saignements..."

Moncef Ghachem, L'Epervier, des nouvelles de Mahdia, aux éditions L'Arganier

lundi 15 février 2010

Charles Quint à Mahdia (2) : la prise de Mahdia

André Dorie (ou Andrea Doria) fut l'un des plus grands amiraux du XVIe siècle. A la tête des troupes espagnoles de Charles Quint, il reprit Mahdia sur le corsaire turc Dragut en 1550. Le marin est représenté ici en Neptune par Agnolo Bronzino, XVIe siècle, Milan

Après plusieurs mois de siège et de bombardements intensifs qui ont ouvert des brèches dans les fortifications fâtimides de Mahdia, l'armée espagnole de Charles Quint lance l'assaut final sur la ville. Ecoutons Marmol Carvajal, notre témoin oculaire de ces événements, nous conter cet assaut terrible et sanglant :

"Le dixième de Septembre au point du jour, les compagnies qui devaient donner l'assaut, entrèrent pas à pas dans les tranchées, baillant leurs drapeaux, afin que les ennemis ne se doutassent de rien, et laissant d'autres compagnies en garde aux bastions et aux tranchées du côté de la terre. Après midi, André Dorie commença à environner la ville du côté de la mer, avec toutes ses galères, et les soldats s'étant confessés et communiés, pour gagner le grand Jubilé que Sa Sainteté leur avait envoyé ce jour-là, et s'étant recommandés à Notre Seigneur et à Sa Bienheureuse Mère, ils prirent pour mot l'Apôtre qui est le grand Patron d'Espagne et au bruit de la trompette, et d'un coup de couleuvrine, qu'on fit tirer pour signal, ils montèrent de trois côtés à l'assaut, pour faire diversion : les Chevaliers de Malte avec quelques compagnies, du côté de la vieille batterie vers le Couchant ; d'autres à la nouvelle de l'autre côté, et les autres de celui de la mer, en coulant le long de la tour, et entrant dans l'eau. Ceux qui ne purent passer par le chemin fait des ruines de la tour entrèrent par la brèche du côté de la mer. Les ennemis accoururent à la défense de leurs murailles, et la furie de l'artillerie était si grande de part et d'autre, que les tempêtes et les tonnerres n'ont point plus d'épouvante ni plus de bruit. Les Chrétiens étaient accablés d'un orage de dards, et les coups qui donnaient dans le sable, faisaient voler tant de poussière, qu'on ne voyait goutte, de sorte qu'avant qu'on fût arrivé à la brèche il y eut plus de trois cents soldats de tués et un des principaux Officiers reçut deux coups d'arquebuse dans la cuisse. Mais la valeur des Espagnols surmonta les feux et les traits des ennemis si bien que passant sur les corps de leurs compagnons, ils montèrent sur la brèche et après une résistance opiniâtre, ils gagnèrent la tour du coin vers le Levant et arrachant l'enseigne Turque y plantèrent la leur. On ne pût entrer de l'autre côté à cause du précipice qui était auprès du mur comme le Maure avait dit. Quelques soldats arrivèrent au parapet et, tuant un Turc qui leur en voulait défendre l'entrée, passèrent dessus et allèrent rejoindre les autres entrés par la porte de la mer. Car quelques uns y étaient déjà passés, après quoi, un Enseigne arbora son drapeau sur une tour et quelques soldats et quelques mariniers abordant avec des esquifs entrèrent par les canonnières ou embrasures des tours. Les ennemis défendaient, en désespérés, non seulement la ville et les murailles mais les rues et les maisons, et les Turcs voyant la ville prise se retirèrent au château et au logis de la Douane vis-à-vis de la porte d'où, à coups de mousquets et de flèches, ils incommodèrent fort les Chrétiens qui combattaient dans la rue et tuèrent un Capitaine Espagnol d'une mousquetade à la tête. Comme le Viceroy vit le combat échauffé dans la ville, il fit entrer les arquebusiers des compagnies qui étaient dehors parce que rien ne branlait à la campagne, ce qui acheva la défaite des ennemis. Il mourut ce jour là sept cents Turcs ou Maures ; mais ceux-ci se signalèrent plus que les autres. Il y eut dix mille captifs de tous âges et de tout sexe et le butin fut très grand tant en meubles qu'en argent et en pierreries. Il y périt quatre cents Chrétiens mais il y en eut plus de cinq cents blessés.[...]
Cette victoire gagnée le fils du Viceroy de Naples fit enterrer dans un fossé tous les Chrétiens mort pour en ôter la vue et la satisfaction aux ennemis et fit porter les blessés aux maisons qui étaient au camp ; ensuite de quoi l'on consacra la Mosquée par de grandes salves et l'on rendit les actions de grâces à Dieu de cette victoire."

Source : L'Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, 1667, Paris, pp. 516-17

vendredi 12 février 2010

Charles Quint à Mahdia (1) : description des remparts fâtimides

Dans l'illustration ci-dessus, nous voyons le siège de Mahdia par l'armée de Charles Quint. Même si nous n'avons pas là une représentation fidèle de Mahdia, nous pouvons néanmoins voir les principaux éléments architecturaux de la ville : les remparts ceinturant la cité palatiale, la colline près de laquelle se trouvait l'arsenal, la grande Mosquée. Le rempart maritime comportait 110 tours bastions. Un momunmental porche (Skifa Kahla) situé sur l'isthme gardait l'entrée à Mahdia. Illustration intitulée Africa olim Aphrodisium, tirée de Civites Orbis Terranum, XVIe siècle, BNF

Au début du XVIe siècle, la piraterie turque, avec notamment à sa tête le fameux Khayr al-Din Barberousse, sévit en Méditerranée. En 1534, Barberousse marque un coup d'éclat en réussissant à s'emparer d'un site aussi prestigieux et stratégique que la ville de Tunis. Afin de reprendre cette place et d'éradiquer définitivement la piraterie, Charles Quint arme une flotte puissante qu'il place sous le commandement d'André Dorie. Grâce à cette flotte, l'armée de Charles Quint reprend Tunis en 1535. Plus tard, apprenant que le corsaire turc Dragut a établi son quartier général à Mahdia d'où il lance des raids dévastateurs sur les côtes du Maghreb et de l'Italie, la flotte espagnole met les voiles sur la ville. Après un siège long de plusieurs mois, l'armée lance un assaut puissant et meurtrier sur les fortifications et réussit à s'emparer de Mahdia en 1550. Les espagnols resteront dans cette ville jusqu'en 1554, date à laquelle, avant leur départ, ils dynamiteront ses remparts afin de faire perdre à Mahdia sa caractéristique de place forte.
Marmol Carvajol, historien, écrivain et soldat, a suivi l'armée de Charles Quint dans son expédition en Afrique. Il nous a laissé, en tant que témoin oculaire, un récit de première importance sur la prise de Mahdia et de la destruction de ses fortifications par les espagnols [1].
Dans l'extrait ci-dessous, Marmol nous décrit les superbes remparts fâtimides de Mahdia :


"De la ville d'Afrique [Mahdia]

C'est une grande ville ruinée de notre temps par Charles Quint comme nous dirons ensuite. C'était l'ancienne Adrumette des Romains que Ptolémée met à trente degrés quarante minutes de longitude et à trente deux quarante minutes de latitude. Depuis ce temps-là le Calife schismatique de Kairouan la fortifia et la nomma de son nom Mahdia. Elle est bâtie comme une île sur une pointe de terre qui avance dans la mer à quatre lieues de Tobulba vers le Levant. Elle était bien murée et garnie de tours et batue des flots de la mer de tous côtés hormis en un espace de trois cent cinquante pas par où elle tenait à la terre. Mais cet endroit était occupé par un château construit dans le mur qui était massif jusqu'au cordon [2] et avait quarante pieds d'épaisseur avec six tours éloignées l'une de l'autre et massives aussi qui avançaient de quarante pieds en dehors jusqu'à la barbacane du ravelin [3]. Au haut [à l'arrière] de ce château il y avait deux murailles qui répondaient l'une à la ville et l'autre à la campagne et entre ces murailles et le vuide [vide] des tours étaient les appartements du Gouverneur et des soldats. Les quatre tours du milieu étaient carrées mais les deux autres qui étaient battues des flots de la mer étaient rondes et hautes [4]. Elles avaient toutes de petites portes couvertes de lames de fer et si basses qu'on n'y pouvait entrer qu'en se baissant de sorte que chaque tour était une forteresse séparée. En la seconde tour carrée vers le Levant était la porte principale et il n'y en avait point d'autre du côté de la terre. Cette porte avait une grande voûte obscure [5] sous la tour et six portes à la file couvertes de lames de fer et les secondes portes en entrant par dehors étaient faites de grosses barres de fer et enclavées ensemble sans aucun bois et en chacune il y avait un lion en bronze relevé en bosse qui se regardaient l'un l'autre [6]. Ces portes n'étaient pas plates mais courbées en dehors et elles avaient toutes leurs herses de fer et leurs retraites qui tombaient du haut de la tour à huit pas ou environ du haut de ce mur. Il y en avait un autre plus bas qui servait de fausse braie et avait douze pieds d'épaisseur et neuf tours si bien comparées que les trois répondaient à deux du fort. Et en celle du milieu il y avait une porte du côté tournée au Levant. La ville avait cinq mille trois cent pas de circuit et des tours de trente en trente pas. L'arsenal regardait l'Orient près d'une grande Mosquée bien bâtie qui tenait au mur. Au bout de la ville vers le Septentrion, il y a une hauteur sur laquelle s'élevait une tour qui découvrait toute la mer. Au dedans de la ville était un port fermé où l'on entrait par une voûte faite dans le mur où l'on refermait les galères et les autres petits vaisseaux [5]; mais pour les grands il y avait un hâvre raisonnable. Devant la ville du côté du Midi étaient des collines chargées de vignes et de maisons de plaisance et vers le Levant des jardins et des vergers qui s'arrosaient par le moyen de quelques puits. Les terres labourables aboutissaient à une montagne qui traverse de l'Orient au Couchant derrière laquelle il y a de grandes campagnes où errent les Arabes l'hiver parce qu'il y a de bons pâturages pour les troupeaux autour de quelques lacs qui s'y forment. Cette ville fut fort splendide lorsqu'elle était au pouvoir des Romains et fut prise avec Carthage par les successeurs de Mahomet qui la ruinèrent de fond en comble jusqu'à ce que le Mahdi la rétablit et bâtit le mur dont nous parlons et y établissant son trône la repeupla et la rendit considérable. Après sa mort, il y eut de grandes révolutions en Afrique et sur le déclin de l'empire des Califes de Kairouan quelques corsaires de Sicile se saisirent de cette place et lui donnèrent le nom d'Afrique. Les Chrétiens l'ont possédée ensuite jusqu'à ce qu'un Roi du Maroc de la lignée des Almohades la conquît. Elle a toujours été depuis au pouvoir des Mahométans sinon lorsqu'on la reprit sur Dragut. Le Comte Pedro Navarre l'avait attaquée auparavant mais les Maures la défendirent si courageusement qu'ils le firent retirer avec perte. Les habitants de cette ville étaient légers et inconstants et s'étaient révoltés plusieurs fois contre les Rois de Tunis et furent quelques temps en liberté si ce n'est lorsque Dragut s'en saisit comme nous allons dire."


Source : L'Afrique de Marmol, tome II, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, Paris, 1667, pp. 502-3.
____________________
[1] L'Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, Paris, 1667
[2] Le cordon est, en architecture, une grosse moulure qui court autour d'une muraille ou d'un bâtiment
[3] Les dimensions de ce mur (40 pieds qui correspondent à 11, 12 m) semblent bien trop importantes pour être vraies pour l'époque, selon L. Golvin, car une telle épaisseur n'a été retrouvée nulle part ailleurs dans le monde musulman.
[4] Deux murailles sur l'isthme gardaient l'entrée à Mahdia. La muraille du côté de la ville de Mahdia (soit la muraille intérieure) possédait 4 tours carrées et deux tours octogonales (et non rondes, comme l'écrit Marmol) aux extrêmités. C'est sur cette deuxième muraille que se trouvail le monumental porche connu sous le nom de Skifa Kahla ("le vestibule sombre")
[5] Cette voûte obscure dont parle Marmol est le fameux monumental porche appelé Skifa Kahla qui gardait l'entrée à Mahdia. Concernant l'aspect massif des portes, l'historien andalou al-Bakri (m. en 1094) écrit : "la ville d'el-Mehdiya a deux portes de fer, dans lesquelles on n'a pas fait entrer le moindre morceau de bois, chaque porte pèse mille quintaux et a trente empans de hauteur ; chacun des clous dont elles sont garnies pèse six livres, sur ces portes on a représenté plusieurs animaux." Et Ibn Hawqal qui visita Mahdia en 947 écrit pour sa part : "Elle [Mahdia] a une belle muraille, solidement fortifiée, en pierre ; celle-ci est munie de deux portes, dont je n'ai vu l'équivalent ni rien de comparable en aucun point de la terre..."
[6] Les deux tours situées de chaque côté de l'entrée du port comportaient une chaîne que l'on pouvait fermer pour empêcher les navires ennemies d'y pénétrer.

mercredi 10 février 2010

Moncef Ghachem : promenade et pêche à Mahdia

Mahdia, place du Caire. Aquarelle de Jean Camille Louit, 2007


"Après la sieste venait la promenade jusqu'au centre de la ville. Le brouhaha des terrasses de cafés et les voix rugueuses des pêcheurs de sardines parlant en sicilo-tunisien... Leurs éclats de rire et les chats rôdant entre les couffins qui contenaient leur dîner de mer, généralement composé de poisson frit à la sauce tomate... L'enfant au visage de houri avec son plateau de jasmin passant parmi les tables chargées de verres de thé à la menthe et de limonade fraîche... Le clochard du port, ivre comme toujours, titubant sur les marches du café... La radio déversait à longueur de soirée la dernière chanson d'Oum Kalthoum pour le plus grand plaisir de quelques consommateurs solitaires, retirés à l'ombre des pins maritimes, en face du café... Les histoires abracadabrantes des jeunes oisifs sur le seuil du débit de tabac... Le paquet ouvert d'un air indifférent et les amandes impudiquement croquées... Puis le bruit des moteurs des sardiniers dans le port voisin, leur cohue colorée à son entrée, entre les phares, leur alignement graduel vers l'est où sont les myriades de bancs argentés et tous les trésors de la nuit marine...
Alors, il faisait bon aller manger un brik à l'oeuf chez le gargotier Sola, en face de l'unique salle de cinéma de la ville. Et voir, s'il me restait une pièce au fond de la poche, le western qui passait ce soir-là, L'homme qui tua Liberty Valence ou La chevauchée fantastique, pour, à la fin, quitter la salle obscure les poings serrés, prêt à régler son compte à quelque garnement de la vieille cité. Mais la nuit tenait les rues vides et les ruelles infréquentables à force de silence et d'obscurité. La plupart des enfants dormaient, les hommes étaient en haute mer, et les femmes veillaient tendrement sur le sommeil des uns et la bravoure des autres. Parfois, cependant, les chants d'une fête féminine coupaient à la nuit son habit de mutisme bleu. Et toujours, au-delà du cimetière, sur l'horizon tangant de la mer, les bracelets de lumières dorées, groupées ou éparpillées vers l'est et vers le sud, des lamparos, car de robustes gaillards ramaient...
Demain à l'aube, si mon père ne nous appelait pas pour charger la senne sur la barque, ou ramasser les faux éperlans ou prêtres aux environs de la rive, il faudrait se rendre au port avec Snéguel, pour acquérir une caisse de saurels ou de sardines et en amorcer les hameçons des palangres sous la voile dressée de notre César magnifiquement peinte en rouge et blanc.
Et ainsi, la pêche aux dentés dans les Rochers de l'Est, dans la Fosse de Salacta ou à la Pointe de Dimas tendait ses fils au rythme d'une vie laborieuse. qui quémendait à la mer quelques lots de ses peuplades, ou à ses jardins escarpés et à ses villes englouties, quelques dons fabuleux. Entre les mains habiles de mon père, un poisson des profondeurs se débattait. Dans la cale, un congre ou un ange de mer froufroutait. Un oiseau tournoyait, fendant l'air de son bec agité. Il suivrait de ses cris et de ses plongeons la trace de notre retour jusqu'à la crique du port enclavé. Snéguel chantonnait. Tout autour de sa nuque, des perles de sueur brillaient. A son habituelle rengaine, mon père souriait. Sous son coude, la barre du gouvernail était immobilisée.
Mets ta main là ou j'enferme mon secret.
C'est César qui y est ancrée,
pleine à ras bord de beaux dentés."
Moncef Ghachem, L'Epervier. Des nouvelles de Mahdia, L'Arganier

Moncef Ghachem : L'Epervier. Des nouvelles de Mahdia


Quatrième de couverture du livre L'Epervier de Moncef Ghachem, chez L'Arganier :
A la fois récits de vies, évocations poétiques et profession de foi poétique, ce recueil n'a au fond qu'un personnage central, le port de Mahdia, sur la côte tunisienne, car c'est de ses eaux généreuses que sont nés l'homme et le poète, son histoire et son inspiration.
Parcouru d'éclats de voix, de fulgurances et de douceurs, le livre est animé par une galerie de personnages qui touchent à l'universel. On y croise El-Bey le Père, pêcheur au grand coeur ; Si El-Hédi, l'instituteur éveilleur de conscience ; Jilani le Tigre, clochard et conteur mais aussi Jean-Paul Belmondo en légionnaire ; Yannis Ritsos, poète de la "grécité"... et tant d'autres que Ghachem, enfant et patriarche, a saisi dans le filet de sa prose.
Moncef Ghachem est né en 1946 à Mahdia. Fils et petit-fils de pêcheur, il devient journaliste littéraire pour de nombreuses revues, traducteur en arabe de poésie - Yannis Ritsos, René Char, Henri Michaux, Eugène Guillevic, Lorand Gaspar ou Michel Butor -, et surtout poète lui-même. Un poète dont l'oeuvre a été récompensé à de nombreuses reprises : prix Mirabilia 1991 de la poésie francophone, "Découverte" du prix Albert Camus 1994 (pour L'Epervier justement), mention spéciale du Grand Prix Léopold Sédar Senghor 2006,...

samedi 6 février 2010

La fondation de Mahdia

Vue satellite de Mahdia. C'est sur la presqu'île que furent bâtis, sous les ordres d'al-Mahdi, le palais du Calife, les bâtiments administratifs, la grande mosquée, le port et l'arsenal. La péninsule était ceinturée par une puissante muraille et un monumental porche (Skifa Kahla) situé sur l'isthme gardait l'entrée à la ville palatiale.


La fondation de Mahdia :

La ville de Mahdia, dans l'actuelle Tunisie, tient son nom de son fondateur Ubayd Allah al-Mahdi (encore appelé Muhammad al-Mahdi) qui après avoir choisi son site et ordonné sa construction, s'y installa en 921.
Si tous les auteurs arabes s'accordent pour attribuer la paternité de la fondation de Mahdia à Ubayd Allah, en revanche, ils divergent de quelques années concernant la date de début et de fin des travaux. Néanmoins, la plupart tombent d'accord pour avancer la date de 915-16 pour le commencement des travaux et de 918 pour celui de l'achèvement.

Les chroniqueurs nous apprennent également qu'al-Mahdi chercha longuement un emplacement idéal pour sa nouvelle capitale avant d'arrêter finalement son choix sur la presqu'île de Jummi (ou Jumma). L'historien tunisois Abd Allah al-Tijani qui vécut à Mahdia au début du XIVe siècle, écrit :
"Ubayd Allah al-Mahdi sortit (de Raqqada) en l'an 912, il se dirigea vers la ville de Tunis et il visita Carthage, puis il passa dans d'autres villes du Sahel cherchant un endroit de la côte où il pourrait fonder une ville et où il pourrait se retrancher lui et ses descendants...Il ne trouva pas d'endroit meilleur que celui où devait se trouver Mahdia et il traça alors les plans de son palais..." [1]

Le grand historien Ibn Khaldoun nous rapporte un récit plus détaillé de la construction de Mahdia et les raisons qui poussèrent le souverain à l'édifier :
"La perspective du danger auquel l'empire serait opposé dans le cas où les Kharidjites (de l'Ifiqiya) prendraient les armes, décida le Mahdi à fonder sur le bord de la mer une ville qui pût servir d'asile aux membres de sa famille. L'on rapporte, à ce sujet, qu'il prononça les paroles suivantes : je bâtirai cette ville pour que les Fâtimides puissent s'y réfugier pendant une courte durée de temps. Il me semble les y voir, ainsi que l'endroit en dehors des murailles où l'homme à l'âne viendra s'arrêter. Il se rendit lui-même sur la côte afin de choisir un emplacement pour sa nouvelle capitale, et, après avoir visité Tunis et Carthage, il vint à une péninsule ayant la forme d'une main avec le poignet ; ce fut là qu'il fonda la ville qui devait être le siège du gouvernement. Une forte muraille garnie de portes de fer, l'entourait de tous les côtés. On commença les travaux vers la fin de l'an 303 (juin 916). Il fit tailler dans la colline un arsenal qui pouvait contenir cent galères ; des citernes et des silos y furent creusés par son ordre, des maisons et des palais s'y élevèrent et tout ce travail fut achevé en l'an 918-19. Après avoir mené à terme cette entreprise, il s'écria : "je suis maintenant tranquille sur le sort des Fâtimides !" [2]

Ce texte d'Ibn Khaldoun appelle plusieurs remarques :
- il récapitule l'essentiel des informations que l'on trouve chez la plupart des auteurs arabes, à savoir : la recherche du site, la volonté de construire une capitale par mesure de sécurité, la prémonition du Mahdi concernant l'homme à l'âne et enfin l'élévation de puissantes murailles autour de la ville ;
- Ibn Khaldoun évoque la perspective du danger kharidjite comme motif de construction de Mahdia ; cette révolte kharidjite menée par le charismatique boîteux Abu Yazid, surnommé "l'homme à l'âne", fut à deux doigts d'emporter la dynastie fâtimide sous le règne d'al-Qa'im (r. 934-946), le successeur du Mahdi ; les troupes kharidjites parvinrent alors aux pieds de la muraille de Mahdia qui subit un siège long de plusieurs mois jusqu'à ce qu'une sortie audacieuse des assiégés ne mette en déroute les insurgés ;
- la curieuse histoire concernant la prémonition qu'aurait eue le Mahdi de la révolte de l'homme à l'âne ; cette légende nous la trouvons mentionnée également chez d'autres auteurs mais sa naissance demeure un mystère ;
- Notons enfin la comparaison du site de Mahdia avec la forme d'une main et son poignet ; le géographe al-Muqaddasi soulignait quant à lui qu'on ne pouvait pénétrer dans la ville que par un chemin étroit "comme une lanière de chaussure".

Contexte historique et raisons de la fondation de Mahdia :

Les Fâtimides accédèrent au pouvoir en Ifriqiya, en 909, en s'emparant de Raqqada, la capitale de la dynastie régnante des Aghlabides, située près de Kairouan.
Cette accession au pouvoir provoqua dans le monde musulman une véritable onde de choc et bouleversa l'échiquier politique dans le Maghreb. Avec les Fâtimides, les chiites parvenaient pour la première fois au pouvoir dans le monde arabe, et un Califat rival de celui des Abbassides installé à Bagdad, était proclamé à Raqqada. Autre fait marquant, pour la première fois depuis la conquête arabe, les berbères relevaient la tête et prenaient le dessus sur les arabes dans le Maghreb. C'est, en effet, à la tête d'une armée composée de berbères de la tribu des Kutama, convertie à l'Ismaélisme, que le da'i Abu Abdallah al-Shi'i conquit Raqqada et mit en déroute les troupes aghlabides.
La prise de pouvoir fut, comme l'on pouvait s'y attendre, suivie d'une grande instabilité politique. Des révoltes éclatèrent un peu partout en Ifriqiya. Dans les grandes villes, peuplées essentiellement d'arabes sunnites, des massacres de chiites et de berbères furent perpétrés, comme à Kairouan en 912-13. Dans les montagnes de l'Aurès, pourtant peuplées de berbères, des insurrections se produisirent là-aussi. La prééminence des Kutama exacerbait et envenimait les rivalités et les jalousies déjà anciennes entre les tribus. Mais le plus grand danger pour le Mahdi lui vint de son propre camp. Le da'i Abu Abdallah al-Shi'i, aiguilloné par son frère, avait rejeté son allégeance envers son ancien maître et réclamait à présent le pouvoir pour lui-même. Les deux frères fomentèrent une conjuration visant à renverser le nouveau souverain. Ubayd Allah réagit énergiquement et se révéla à la hauteur de sa nouvelle fonction de calife. Il envoya ses fidèles Kutama rétablir l'ordre dans les foyers d'insurrection et rassura les populations des villes en garantissant la tolérance religieuse à toutes les communautés confessionnelles. La conspiration du da'i échoua et l'on retrouva les deux frères assassinés dans des circonstances mystérieuses.
Nous pouvons vraisemblablement admettre que ce climat d'insécurité ait poussé Ubayd Allah à fonder une nouvelle capitale, située loin des montagnes de l'Aurès et des anciens centres du pouvoir. Le choix du site pour Mahdia constitue un véritable coup de génie du souverain fâtimide, comme nous le confirme l'archéologue et géographe, E. F. Gautier qui nous décrit les atouts exceptionnels de sa situation :
" Ce golfe des Syrtes y est unique : une mer semée d'îles, sans profondeur, sur un socle continental qui s'étend loin, vivifiée par une marée sensible. Le Maugrebin, partout ailleurs terrien indécrottable, devient ici un marin. Il y a là un liseré de population amphibie qui vit largement de ses olivettes et de sa pêche... Dans ce pays unique, le site de Mahdia l'est aussi. Sur cette côte des Syrtes, très empâtée, on trouverait difficilement un autre promontoire péninsulaire comme celui de Mahdia, aussi long et mince, et rattaché à la terre par un "poignet" aussi fin. Pour y placer la capitale d'un empire, il faut évidemment tenir la mer. Mais les Arbélites, maîtres de la Sicile, avaient nécessairement laissé une flotte à leurs successeurs. Ce point réglé, le choix de Mahdia était très intelligent. Mettez derrière de solides remparts, de tenaces fantassins kabyles. Nul ne pourra empêcher la population amphibie de la côte de vaquer au ravitaillement. Et pas de populace de grande ville à nourrir et à tenir en respect. C'est imprenable, un autre Ikdjan [3], mais bien mieux adapté aux nécessités et aux responsabilités nouvelles". [4]

Mahdia fut ceinturée par une puissante muraille qui courait le long de tout le rivage de la péninsule. La muraille était renforcée à intervalle régulier par des tours fortifiées. Un monumental porche (la Skifa Kahla), situé à l'entrée de la presqu'île et comportant des portes massives en fer, gardait l'entrée de Mahdia. La ville palatiale était ainsi défendue de tout péril venant de la terre comme de la mer. Plusieurs sources nous rapportent le soulagement du Mahdia en voyant sa capitale terminée : "Je suis maintenant tranquille sur le sort des Fâtimides" ou encore : "Maintenant, je suis tranquille sur le sort des filles fâtimides." [5]
Ajoutons également que le choix du site de Mahdia, en bordure du littoral, avait également pour but, outre les raisons de sécurité que nous avons évoquées, de permettre à Ubayd Allah de réaliser son grand dessin de conquête de l'Orient, avec dans un premier temps la prise de l'Egypte et à terme celle de Bagdad elle-même. L'ancien port punique qui existait sur le site fut creusé et considérablement agrandi. Ibn Khaldoun nous dit qu'il pouvait recevoir jusqu'à cent galères. Grâce à ce port, Mahdia devint, au niveau des échanges commerciaux, le port le plus actif du Maghreb. Un arsenal fut construit dans la colline située près du port. Les Fâtimides purent ainsi s'équiper d'une flotte militaire puissante. Elle assura à la dynastie la suprématie en Méditerranée pendant un demi-siècle. Le poète Ibn Hânî nous a laissé dans son recueil de poésie une description particulièrement vivante et enthousiaste de la flotte fâtimide.

________________________________
[1] [2] [5] Lucien Golvin, Mahdya à la période Fatimide, in Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, N° 27, 1979, pp. 75-98
[3] Ikdjan était le fief des berbères Kutama et c'est en ce lieu que le da'i Abu Abd Allah al-Shi'i avait élu résidence et en avait fait le centre de la prédication ismaélienne (dâr al-hijra).
[4] Farhad Dachraoui, Le califat fatimide au Maghreb, Tunis, 1981, p. 386. (Cette thèse du savant tunisien Farhad Dachraoui, présentée en 1970 à la Sorbonne, est la référence essentielle et incontournable pour qui s'intéresse à la période fatimide au Maghreb).



lundi 28 décembre 2009

Alexandre Lézine : "La Grande Mosquée de Mahdia"


Alexandre Lézine (1906-1972), archéologue et directeur des monuments historiques de Tunisie, mena au début des années 1960 des fouilles archéologiques importantes à la Grande Mosquée de Mahdia. Les résultats de ses recherches permirent de dégager le plan originel et de restaurer la mosquée selon son état lors de sa construction en 916 par l'Imam et premier calife fatimide Muhammad al-Mahdi, encore appelé Ubayd Allah al-Mahdi (règne de 909 à 934).
Le texte ci-dessous est le compte-rendu par Alexandre Lézine lui-même des travaux de dégagement effectués à la Grande Mosquée de Mahdia. L'archéologue nous détaille l'architecture de cette mosquée et les principales modifications que le bâtiment a subies au cours des siècles. Les lecteurs peuvent retrouver l'article en cliquant
ici. Ils constateront que j'ai supprimé quelques notes de pages alourdissant le texte et que j'ai rectifié au niveau de la partie concernant l'histoire de la mosquée, l'erreur typographique indiquant comme troisième, le deuxième état de la mosquée. Les lecteurs intéressés pourront avoir une vue d'ensemble abrégée de la mosquée et admirer avec précision quelques uns de ses éléments d'architecture en cliquant ici.

"En 1960 et 1961, la grande mosquée de Mahdia a fait l'objet d'importants travaux de dégagement et de fouilles qui ont apporté tout un ensemble d'informations nouvelles sur son compte [1].
La façade du Xe siècle


L'enlèvement des terres, devant cette façade (qui était enterrée de plus d'un mètre) a permis de rendre au porche monumental ses véritables proportions. Des banquettes [2] de maçonnerie, adossées au bas du mur, ont été remises au jour. Elles ne datent pas du temps des Fatimides, mais seulement de la deuxième moitié du XIe siècle. Les deux portes secondaires, percées dans le mur de part et d'autre du porche, ont été refaites à la même époque.
Aux deux extrêmités, la façade est flanquée de grosses tours d'angle à peu près carrées et dont les parements présentent un léger fruit. Elles contiennent, toutes les deux, des citernes cylindriques, voûtées en coupole, qui recevaient les eaux pluviales des terrasses de la mosquée.
Ces tours ne sont donc pas les bases de minarets disparus comme on l'avait supposé autrefois.
Cet emplacement particulier des réservoirs d'eau s'explique par la très faible élévation, au-dessus du niveau de la mer, du sol de la grande cour [3]. Il était impossible d'aménager ici des citernes enterrées semblables à celles que l'on trouve sous le dallage de la cour, dans tant d'autres mosquées.
La salle de prières


La salle de prières du XIXe siècle a été détruite en 1960. Les fouilles effectuées à son emplacement ont remis au jour les fondations de la salle de prière primitive et les murs arasés des différentes différentes modifications qu'elle avait subies au cours d'un millénaire.
Le mur de la qibla, dans lequel était creusé le mihrab décoré de coquilles, que M. Georges Marçais avait découvert autrefois, n'est pas celui du Xe siècle. Les arasements des murs latéraux de la salle primitive se prolongent, en effet, vers le Sud, au-delà de son alignement.
On a découvert, en outre - en démontant le mur de la qibla - les vestiges de deux gros piliers polylobés qui étaient dissimulés dans son épaisseur, de part et d'autre du mihrab à coquilles.
La découverte de ces piliers présentait un double intérêt. Un nouveau type de support - inconnu jusque-là en Ifriqiya - prenait place dans le répertoire des formes architecturales. Par ailleurs, elle rendait possible la restitution du plan de la salle ubaydite, les fondations de tous les autres points d'appui intérieurs ayant été retrouvées [4].
Les piliers polylobés étaient destinés à supporter la coupole placée en avant du mihrab primitif. Leur écartement est donc égal à la longueur d'un côté du carré dans lequel s'inscrivait cette dernière. A partir de là, une simple construction graphique permettait de rétablir l'alignement du mur de la qibla.
La salle de prière fatimide occupait toute la longueur du terrain [5]. Elle était divisée en neuf nef, celle du centre étant plus large que les autres. Un transept, de même largeur que la nef axiale, s'étendait le long du mur de la qibla. Une coupole se trouvait à l'intersection de ces deux éléments majeurs de la composition. Les nefs comportaient trois travées d'arcs reposant sur des colonnes jumelées.
La salle était couverte d'une terrasse à solivage en bois [6]. La hauteur de la nef centrale et du transept devait être nettement supérieure à celle des nefs latérales.
Une simple couche de mortier de chaux tenait lieu de pavement au sanctuaire.
La grande cour, à peu près carrée, était bordée de portiques sur les quatre côtés. Ces galeries, plafonnées en bois, étaient constituées par des arcs reposant sur des colonnes simples, au Nord, à l'Est et à l'Ouest, et jumelées, au Sud, c'est-à-dire devant la salle de prières.
(L'unité de mesure utilisée par le constructeur fatimide était une coudée de 54 cm. Ce n'est autre que la coudée du nilomètre du Caire) [7].


Histoire de la mosquée

L'étude des vestiges permet de reconnaître six états différents du monument, si l'on néglige les modifications de détail.
Une première réfection de la salle de prières est prouvée par une surélévation de 10 centimètres du sol et la présence à ce niveau de déchets de brique cuite qui attestent une modification des super-structures. On peut penser qu'il s'agit des vestiges de voûtes légères qui auraient remplacé les plafonds en bois - sans doute à la suite d'un incendie. Il n'est malheureusement pas possible de déterminer la date de cette réfection qui n'a apporté aucune modification au plan primitif [8].
Dans un deuxième état, en revanche, le plan subit une importante altération. Le mur de la qibla est reconstruit à 6 m. 20 au Nord de son premier alignement. Privée désormais de transept, la salle est limitée à trois travées en profondeur. Une nouvelle coupole - supportée cette fois par des faisceaux de colonnes antiques - est construite en avant du mihrab à coquilles.
La cause du rétrécissement de la salle est facile à déterminer. Les enrochements qui supportaient l'extrémité sud de la plate-forme artificielle, gagnée sur la mer pour recevoir la mosquée, n'ont pas résisté à l'action destructrice des vagues.
Au cours de la même campagne de travaux, le portique nord de la cour a été transformé [9] ; on a modifié les deux portes secondaires de la façade et aménagé des banquettes de repos devant celle-ci.
Ce deuxième état de la mosquée est caractérisé par l'apparition de formes architecturales nouvelles [10] et la modification des procédés de construction. La pierre de taille est différente (elle est plus blanche), sa mise en oeuvre également. La composition du mortier a changé : il comporte une forte proportion de cendre.
Nous savons que la ville a connu, entre 948 et 1057, une période de semi-abandon, au profit de Sabra Mansuriya. Les monuments publics se dégradèrent alors, faute de soins [11].
[Le troisième état de la mosquée débute avec] le retour des Zirides à Mahdia, en 1057, sous la pression des Hilaliens. Il a marqué le début d'une renaissance de l'ancienne capitale.
Le troisième état de la mosquée peut d'autant mieux être daté de cette période qu'elle paraît convenir particulièrement bien au style du mihrab à coquilles [12].
Dans un quatrième état, la salle de prières est agrandie vers le Nord, au détriment du portique sud. La construction est beaucoup moins soignée qu'auparavant. Cet agrandissement a sans doute été imposé par l'accroissement démographique que la cité a connu à la fin du XIe siècle par suite de l'insécurité croissante des campagnes.
En 1088, Mahdia fut prise, pillée et incendiée par les chrétiens. La reconstruction du quatrième état pourrait être rattachée à ce événement historique.
Le cinquième état de la mosquée est tout différent. La grand salle de prières est détruite et abansonnée. Une nouvelle salle, petite et assez misérable, est construite au milieu de la grande cour. L'emplacement de la grande salle est utilisée comme cimetière pendant un temps très court [13].
Cette modification de l'état des lieux est sans doute imputable aux destructions qu'effectuèrent les troupes de Charles Quint, en 1553, avant d'abandonner la place forte.
Le sixième état est celui que nos prédecesseurs ont connu et dont K.A.C. Creswell a publié le plan.


Conclusion

Les nouvelles découvertes faites à Mahdia, permettent d'apporter quelques précisions à nos connaissances sur l'architecture ifriqiyenne du Xe siècle.
La place de la mosquée fatimide s'inspire directement de la grande mosquée de Kairouan. Il nous fournit le chaînon manquant de la filiation que l'on pressentait entre les mosquées maghrébines à nef centrale dominante et les premières réalisations des Fatimides en Egypte.
Le porche monumental, en revanche, est bien un innovation. Il résulte d'une particularité de la doctrine chiite. Cette mosquée diffère essentiellement des autres en cela qu'elle est, en premier lieu, bâtie pour un seul homme. C'est la "mosquée de l'Imam", le chef des Croyants et le Mahdi. Le caractère majestueux, voire triomphal, de l'entrée est en rapport direct avec la qualité d'un pareil personnage.
Le porche monumental occupe la positon centrale qui est celle du minaret de Kairouan.
Le minaret réapparaïtra à cette même place dans les mosquées, après le retour des Zirides à "l'orthodoxie". On peut donc penser que l'appel à la prière était lancé, à Mahdia, du haut de la terrasse du porche qui était le point le plus élevé de la façade.
Les piliers polylobés qui supportaient la coupole fatimide n'ont pas fait école en Ifriqiya. Ce type de support n'était pas tout à fait inconnu auparavant. Les Omeyyades de Syrie l'avaient utilisé au VIIIe siècle. Mais il faut observer que des piliers trilobés sont déjà attestés en Afrique dans des basiliques paléo-chrétiennes.
On croyait autrefois que l'utilisation de la voûte d'arêtes s'était généralisée en Afrique sous la domination fatimide.
Cette conception doit être révisée. Pas plus dans la grande mosquée que dans les autres monuments fatimides de Mahdia, on ne trouve la moindre voûte à quartiers. Ce ne sont partout que des plafonds en bois ou des voûtes en berceau sur doubleaux, en tous points semblables à celle des monuments ifriqiyens des deux siècles précédents.
En fait, l'architecture fatimide, très sobre dans le domaine de la décoration, continue, plus encore qu'on ne le croyait, celle du siècle précédent. C'est essentiellement un art de la transition.
A la lumière des découvertes récentes on doit rendre aujourd'hui aux Zirides la paternité de certaines innovations que l'on attribuait auparavant à leurs prédecesseurs.
M. Gaston Wiet souligne que cet exposé est le résultat d'une étude minutieuse. Toutes les périodes de l'histoire de Mahdia se retrouvent sur le monument. Il est convaincu que les Fatimides ont employé exclusivement la voûte en berceau et jamais la voûte en d'arêtes.
M. Georges Marçais s'associe à l'observation de M. Wiet et adopte, en ce qui concerne les différents siècles de la construction, les conclusions de M. Lézine, notamment la filiation avec Kairouan.
________________________
[1] Les monuments fatimides de Mahdia ont été étudiés par Georges Marçais dans L'architecture musulmane de l'Occident.
[2] Hauteur 0, 90 mètres pour ces banquettes. Des banquettes analogues existent devant les façades orientales des mosquées de Kairouan et de Sfax. On dit encore aujourd'hui à Mahdia qu'il est salutaire de se reposer à l'ombre de la mosquée.
[3] Actuellement 1, 50 mètres environ
[4] Tous les autres points d'appui étaient des colonnes antiques remployées, en marbre ou en granit. Les bases et les chapiteaux s'échelonnent du IIe au VIe siècle de notre ère.
[5] Soit 54 mètres (100 coudées fatimides) à l'intérieur des murs.
[6] Ce qui est attesté à la fois par le grand écartement des points d'appui et des restes de bois calciné retrouvés dans la fouille.
[7] Cette coudée de 0, 54 cm était en usage en Mésopotamie depuis la plus haute antiquité.
[8] On peut toutefois penser que cette réfection est antérieure à 948, date du transfert de la cour à Sabra Mansuriya, ville qui fut fondée par l'Imam-Calife al-Mansur suite à sa victoire sur Abu Yazid (surnommé "l'homme à l'âne").
[9] Des arcades à piliers ont remplacé les arcs sur colonnes fatimides. Le portique a été couvert de voûtes d'arêtes en moellons.
[10] Arcs brisés des portes et du portique nord. Voûtes d'arêtes en moellons.
[11] Les chroniqueurs ont mentionné - pour cette période - la ruine complète et l'abandon du faubourg de Zuwaila. Comparer la déchéance de Raqqada après l'installation d'Ubayd Allah à Mahdia.
[12] Deux mihrabs de Monastir - dont l'un est daté de l'an 1000 - comportent sur leur tambour un décor de niches plates à celles du porche de Mahdia. Le mihrab primitif de la capitale fatimide a dû servir de modèle à toute cette série. Le mihrab à coquilles, en revanche, doit être rapproché des monuments de l'architecture hamdanite.
[13] On y a retrouvé une trentaine de squelette. Deux d'entre eux étaient inhumés dans la niche du mihrab sous des fragments de jarre. On a reconnu plusieurs squelettes d'enfants.