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mercredi 17 mars 2010

Nasir Khusraw : La fête de l'ouverture du canal (Khalidj) au Caire

Nilomètre au Caire, datant de l'époque omeyyade, VIIIe siècle. Le nilomètre servait à mesurer les crues du Nil et prévoir la quantité des récoltes. A partir de ces données, le montant des impôts était déterminé. On trouve des nilomètres construits tout le long du Nil, jusqu'à Assouan. Photo Patrick Fromparis


Depuis la plus haute Antiquité, le Nil a joué un rôle vital pour l'Egypte, au point que c'est à ce fleuve que les égyptiens attribuaient la naissance et l'existence de leur pays. Aussi, un lien particulièrement étroit a toujours lié les égyptiens au Nil. Pour preuve, cette célébration, à l'époque fâtimide, appelée la "fête du Khalidj" qui constituait l'une des plus importantes festivités de l'année. Nasir Khusraw, qui séjourna au Caire de 1050 à 1055, nous la raconte dans son Safar Name (Livre des voyages) :
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Description de l'ouverture du canal

"Lorsqu'à l'époque de la crue, le Nil atteint la hauteur désirée, qui est celle de dix-huit guez au-dessus de son niveau pendant l'hiver, et qu'il conserve depuis le dix du mois de Sharivar jusqu'au vingt de Abammâh de l'ancien calendrier, à ce moment, les digues qui ferment les canaux grands et petits, dans toute l'étendue de l'Egypte, sont encore intactes. Le sultan [1] monte à cheval pour assister en personne à la rupture de la digue du Khalidj qui, ayant sa prise d'eau à Misr, passe par le Caire et fait partie du domaine du souverain.
Ce jour-là, on rompt dans toute l'Egypte les digues des canaux grands et petits et c'est pour les habitants la plus grande de leurs fêtes. On l'appelle la cavalcade de l'ouverture du Khalidj.
Lorsque l'époque de cette cérémonie approche, on dresse pour le sultan, à la tête du canal, un très grand pavillon en satin de Roum, couvert de broderies d'or et semé de pierreries. Tous les meubles qui se trouvent dans l'intérieur sont recouverts de cette même étoffe. Cent cavaliers peuvent se tenir à l'ombre de ce pavillon ; il est précédé d'un passage formé par des étoffes de bouqalemoun, et à côté de lui se trouve une tente ouverte. Avant la cérémonie, on bat, trois jours durant, dans les écuries du sultan, des timbales et de gros tambours et on sonne de la trompette, afin d'habituer les chevaux à ce grand bruit. Lorsque le sultan monte à cheval, il y a dans son cortège dix mille chevaux avec des selles en or, des colliers et des têtières enrichis de pierres précieuses. Tous les tapis de selle sont en satin de Roum et en bouqalemoun qui, tissé exprès n'est, par conséquent, ni coupé ni cousu. Une inscription portant le nom du sultan d'Egypte court sur les bordures de ces tapis de selle. Chaque cheval est couvert d'une cotte de mailles ou d'une armure. Un casque est placé sur le pommeau de la selle, et d'autres armes sont fixées sur la selle elle-même. On conduit aussi un grand nombre de chameaux portant des litières richement ornées, et des mulets dont les bâts sont incrustés de plaques d'or et de pierreries ; toutes les couvertures sont brodées en perles. Si je voulais décrire toutes les richesses déployées dans cette journée de l'ouverture du Khalidj, mon récit serait considérablement allongé.
Ce jour-là, toutes les troupes du sultan sont sur pied. Elles se disposent en compagnies et en détachements distincts. Chaque corps de troupes a un nom et une appellation particulière."

[Nasir nous décrit ensuite les différentes troupes au sein de l'armée : Kutama, Turcs, Persans, Noirs, serviteurs du Palais. Il évoque également tous ces princes, dignitaires et ambassades venus du monde entier (Perse, Inde, Turkestan...) pour assister à la cérémonie et rendre hommage au souverain.]

"Je reviens au récit de la rupture de la digue du Khalidj.

Le matin du jour où le sultan se rend à cette cérémonie, on engage dix mille individus pour conduire par la bride les chevaux de main dont j'ai parlé plus haut. Ils s'avancent par groupes de cent hommes et ils sont précédés de gens qui sonnent du clairon, battent du tambour et font résonner de grandes trompettes ; une compagnie de soldats marche derrière eux. Ils conduisent ainsi jusqu'à la tête du canal les chevaux qu'ils vont prendre à la porte du palais et qu'ils ramènent avec le même appareil. Chacun de ces hommes reçoit trois dirhems. Après les chevaux viennent les chameaux chargés de palanquins et de litières ; ils sont suivis par les mulets bâtés ainsi que je l'ai expliqué plus haut.
A une grande distance en arrière des soldats et des chevaux s'avançait le sultan ; c'était un jeune homme d'une belle prestance et d'une figure agréable et dont l'origine remont au prince des fidèles, Husseïn, fils d'Ali, fils d'Abu Talib. Il avait les cheveux rasés, et montait un mulet dont la selle et la bride étaient de la plus grande simplicité et n'avaient aucun ornement en or ou en argent. Il était vêtu d'une robe blanche que recouvrait une tunique ample et longue, comme la mode l'exige dans les pays arabes. Cette tunique porte en persan le nom de Dourra'ah et la robe s'appelle Dibaqi. Le prix de ce vêtement est de dix mille dinars. Le sultan portait un turban formé d'une pièce d'étoffe blanche enroulée autour de la tête, et il tenait à la main une cravache d'un grand prix. Devant lui marchaient trois cents hommes du Daïlam, tous à pied. Ils portaient un costume de brocart de Roum ; leur taille était serrée par une ceinture. Les manches de leurs robes étaient larges à la mode égyptienne. Ils avaient à la main des demi-piques et des haches ; leurs jambes étaient entourées de bandelettes.
Le porte-parasol du sultan se place auprès de lui ; il a sur la tête un turban d'une étoffe d'or enrichie de pierreries ; son costume représente la valeur de dix mille dinars maghrébins. Le parasol qu'il porte est d'une grande magnificence et couvert de pierres précieuses et de perles. Cet officier est le seul qui soit à cheval à côté du sultan que précèdent les Daïlamites.
A droite et à gauche, des eunuques portent des cassolettes dans lequelles ils font brûler de l'ambre et de l'aloès. L'étiquette exige qu'à l'approche du sultan le peuple se prosterne la face contre terre, et appelle sur lui les bénédictions divines.
Le Vizir, le Qadi al-Quda'ât [Juge des juges] et une troupe nombreuse de docteurs et de hauts fonctionnaires suivent le sultan. Ce prince se rend ainsi à la tête du Khalidj, c'est-à-dire à la prise d'eau du canal et il reste à cheval, sous le pavillon qui y est dressé, pendant l'espace d'une heure. Puis, on lui remet une demi-pique pour qu'il la lance contre la digue. Les gens du peuple se précipitent aussitôt et attaquent la digue avec des pioches, des boyaux et des pelles, jusqu'à ce qu'elle cède sous la pression exercée par l'eau qui fait alors irruption dans le canal.
Toute la population de Misr et du Caire accourt pour jouir de ce spectacle et elle se livre à toutes sortes de divertissements. La première barque, lancée dans le canal, est remplie de sourds-muets appelés en persan Koung ou Lal. On leur attribue une heureuse influence et le sultan leur fait distribuer des aumônes.
Le sultan possède vingt et un bateaux qui sont remisés dans un bassin creusé non loin du palais. Ce bassin a deux ou trois meïdan de superficie. Tous les bateaux ont cinquante guez de long sur vingt de large et sont richement décorés en or, en argent et en pierres précieuses ; les tentures sont en satin. Il faudrait, pour en faire la description, écrire un grand nombre de pages. La plupart du temps, ces bateaux sont placés dans le bassin l'un à côté de l'autre, comme des mulets dans une écurie."
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[1] Il s'agit de l'Imam-Calife al-Mustansir bi-llah (mort en 1094). On remarquera que Nasir Khusraw donne au souverain fâtimide le titre de Sultan et non de Calife. Ce qui entretien le débat de savoir si Nasir Khusraw était déjà ismaélien avant son départ pour l'Egypte ou s'il l'est devenu durant son séjour au Caire. A moins que Nasir n'utilise délibéremment le titre de Sultan pour dissimuler son appartenance à l'Ismaélisme, ce qui est fort probable vu la pratique de la taqiyya (dissimulation, secret) dans le chiisme. Aucun élément flagrant dans le Safar Nama ne nous permet de l'identifier comme un texte ismaélien.

vendredi 12 février 2010

Charles Quint à Mahdia (1) : description des remparts fâtimides

Dans l'illustration ci-dessus, nous voyons le siège de Mahdia par l'armée de Charles Quint. Même si nous n'avons pas là une représentation fidèle de Mahdia, nous pouvons néanmoins voir les principaux éléments architecturaux de la ville : les remparts ceinturant la cité palatiale, la colline près de laquelle se trouvait l'arsenal, la grande Mosquée. Le rempart maritime comportait 110 tours bastions. Un momunmental porche (Skifa Kahla) situé sur l'isthme gardait l'entrée à Mahdia. Illustration intitulée Africa olim Aphrodisium, tirée de Civites Orbis Terranum, XVIe siècle, BNF

Au début du XVIe siècle, la piraterie turque, avec notamment à sa tête le fameux Khayr al-Din Barberousse, sévit en Méditerranée. En 1534, Barberousse marque un coup d'éclat en réussissant à s'emparer d'un site aussi prestigieux et stratégique que la ville de Tunis. Afin de reprendre cette place et d'éradiquer définitivement la piraterie, Charles Quint arme une flotte puissante qu'il place sous le commandement d'André Dorie. Grâce à cette flotte, l'armée de Charles Quint reprend Tunis en 1535. Plus tard, apprenant que le corsaire turc Dragut a établi son quartier général à Mahdia d'où il lance des raids dévastateurs sur les côtes du Maghreb et de l'Italie, la flotte espagnole met les voiles sur la ville. Après un siège long de plusieurs mois, l'armée lance un assaut puissant et meurtrier sur les fortifications et réussit à s'emparer de Mahdia en 1550. Les espagnols resteront dans cette ville jusqu'en 1554, date à laquelle, avant leur départ, ils dynamiteront ses remparts afin de faire perdre à Mahdia sa caractéristique de place forte.
Marmol Carvajol, historien, écrivain et soldat, a suivi l'armée de Charles Quint dans son expédition en Afrique. Il nous a laissé, en tant que témoin oculaire, un récit de première importance sur la prise de Mahdia et de la destruction de ses fortifications par les espagnols [1].
Dans l'extrait ci-dessous, Marmol nous décrit les superbes remparts fâtimides de Mahdia :


"De la ville d'Afrique [Mahdia]

C'est une grande ville ruinée de notre temps par Charles Quint comme nous dirons ensuite. C'était l'ancienne Adrumette des Romains que Ptolémée met à trente degrés quarante minutes de longitude et à trente deux quarante minutes de latitude. Depuis ce temps-là le Calife schismatique de Kairouan la fortifia et la nomma de son nom Mahdia. Elle est bâtie comme une île sur une pointe de terre qui avance dans la mer à quatre lieues de Tobulba vers le Levant. Elle était bien murée et garnie de tours et batue des flots de la mer de tous côtés hormis en un espace de trois cent cinquante pas par où elle tenait à la terre. Mais cet endroit était occupé par un château construit dans le mur qui était massif jusqu'au cordon [2] et avait quarante pieds d'épaisseur avec six tours éloignées l'une de l'autre et massives aussi qui avançaient de quarante pieds en dehors jusqu'à la barbacane du ravelin [3]. Au haut [à l'arrière] de ce château il y avait deux murailles qui répondaient l'une à la ville et l'autre à la campagne et entre ces murailles et le vuide [vide] des tours étaient les appartements du Gouverneur et des soldats. Les quatre tours du milieu étaient carrées mais les deux autres qui étaient battues des flots de la mer étaient rondes et hautes [4]. Elles avaient toutes de petites portes couvertes de lames de fer et si basses qu'on n'y pouvait entrer qu'en se baissant de sorte que chaque tour était une forteresse séparée. En la seconde tour carrée vers le Levant était la porte principale et il n'y en avait point d'autre du côté de la terre. Cette porte avait une grande voûte obscure [5] sous la tour et six portes à la file couvertes de lames de fer et les secondes portes en entrant par dehors étaient faites de grosses barres de fer et enclavées ensemble sans aucun bois et en chacune il y avait un lion en bronze relevé en bosse qui se regardaient l'un l'autre [6]. Ces portes n'étaient pas plates mais courbées en dehors et elles avaient toutes leurs herses de fer et leurs retraites qui tombaient du haut de la tour à huit pas ou environ du haut de ce mur. Il y en avait un autre plus bas qui servait de fausse braie et avait douze pieds d'épaisseur et neuf tours si bien comparées que les trois répondaient à deux du fort. Et en celle du milieu il y avait une porte du côté tournée au Levant. La ville avait cinq mille trois cent pas de circuit et des tours de trente en trente pas. L'arsenal regardait l'Orient près d'une grande Mosquée bien bâtie qui tenait au mur. Au bout de la ville vers le Septentrion, il y a une hauteur sur laquelle s'élevait une tour qui découvrait toute la mer. Au dedans de la ville était un port fermé où l'on entrait par une voûte faite dans le mur où l'on refermait les galères et les autres petits vaisseaux [5]; mais pour les grands il y avait un hâvre raisonnable. Devant la ville du côté du Midi étaient des collines chargées de vignes et de maisons de plaisance et vers le Levant des jardins et des vergers qui s'arrosaient par le moyen de quelques puits. Les terres labourables aboutissaient à une montagne qui traverse de l'Orient au Couchant derrière laquelle il y a de grandes campagnes où errent les Arabes l'hiver parce qu'il y a de bons pâturages pour les troupeaux autour de quelques lacs qui s'y forment. Cette ville fut fort splendide lorsqu'elle était au pouvoir des Romains et fut prise avec Carthage par les successeurs de Mahomet qui la ruinèrent de fond en comble jusqu'à ce que le Mahdi la rétablit et bâtit le mur dont nous parlons et y établissant son trône la repeupla et la rendit considérable. Après sa mort, il y eut de grandes révolutions en Afrique et sur le déclin de l'empire des Califes de Kairouan quelques corsaires de Sicile se saisirent de cette place et lui donnèrent le nom d'Afrique. Les Chrétiens l'ont possédée ensuite jusqu'à ce qu'un Roi du Maroc de la lignée des Almohades la conquît. Elle a toujours été depuis au pouvoir des Mahométans sinon lorsqu'on la reprit sur Dragut. Le Comte Pedro Navarre l'avait attaquée auparavant mais les Maures la défendirent si courageusement qu'ils le firent retirer avec perte. Les habitants de cette ville étaient légers et inconstants et s'étaient révoltés plusieurs fois contre les Rois de Tunis et furent quelques temps en liberté si ce n'est lorsque Dragut s'en saisit comme nous allons dire."


Source : L'Afrique de Marmol, tome II, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, Paris, 1667, pp. 502-3.
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[1] L'Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot d'Ablancourt, Paris, 1667
[2] Le cordon est, en architecture, une grosse moulure qui court autour d'une muraille ou d'un bâtiment
[3] Les dimensions de ce mur (40 pieds qui correspondent à 11, 12 m) semblent bien trop importantes pour être vraies pour l'époque, selon L. Golvin, car une telle épaisseur n'a été retrouvée nulle part ailleurs dans le monde musulman.
[4] Deux murailles sur l'isthme gardaient l'entrée à Mahdia. La muraille du côté de la ville de Mahdia (soit la muraille intérieure) possédait 4 tours carrées et deux tours octogonales (et non rondes, comme l'écrit Marmol) aux extrêmités. C'est sur cette deuxième muraille que se trouvail le monumental porche connu sous le nom de Skifa Kahla ("le vestibule sombre")
[5] Cette voûte obscure dont parle Marmol est le fameux monumental porche appelé Skifa Kahla qui gardait l'entrée à Mahdia. Concernant l'aspect massif des portes, l'historien andalou al-Bakri (m. en 1094) écrit : "la ville d'el-Mehdiya a deux portes de fer, dans lesquelles on n'a pas fait entrer le moindre morceau de bois, chaque porte pèse mille quintaux et a trente empans de hauteur ; chacun des clous dont elles sont garnies pèse six livres, sur ces portes on a représenté plusieurs animaux." Et Ibn Hawqal qui visita Mahdia en 947 écrit pour sa part : "Elle [Mahdia] a une belle muraille, solidement fortifiée, en pierre ; celle-ci est munie de deux portes, dont je n'ai vu l'équivalent ni rien de comparable en aucun point de la terre..."
[6] Les deux tours situées de chaque côté de l'entrée du port comportaient une chaîne que l'on pouvait fermer pour empêcher les navires ennemies d'y pénétrer.

dimanche 31 janvier 2010

Pierre Loti à al-Azhar (2)

Etudiants à la mosquée d'al-Azhar, 1880

"Un centre d'Islam" (2)

"C'est un sacrilège que de prohiber la science.
Demander la science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu ;
l'enseigner, c'est faire acte de charité.
"La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi."
(Versets de Hadices)

La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne, visiter la mosquée.
Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles, c'est l'heure om s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les yeux, bien qu'un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les cribles de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages très divers ; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz ; ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du Maghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir. Mais leur expression à tous se ressemble : quelque chose d'extatique et de lointain, le même détachement, l'obstination dans le même rêve. En l'air, où se portent leurs yeux levés, c'est - toujours dans ce cadre des créneaux d'al-Azhar - le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec l'élancement des grands minarets rougeâtres, que l'on dirait empourprés par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer là cette masse de jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil Islam, garde encore de cohésion et de puissance.
La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y touvons, en même temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des musiques inattendues de petits oiseaux ; c'est la saison des couvées et, dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids, que personne ne dérange.
Un monde, cette mosquée, où des milliers d'hommes peuvent trouver place à l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de temples antiques, soutiennent les séries d'arceaux des sept nefs parallèles. La lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur la cour, et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y voient-ils pour lire, quand le soleil d'Egypte par hasard se voile ?
Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l'heure du repos, une vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant à faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai : les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec et s'étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s'étaient tenus assis à travailler toute la journée.
Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves ; les frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a inégalité dans les traitements ; les jeunes hommes de telle contrée sont presque riche, possèdent une chambre et un bon lit ; ceux d'un pays voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun d'eux ne se plaint, et ils savent s'entraider.
Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain sec de mide, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les miettes de son repas.
Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour s'exercer seul à le lire selon d'intonation consacrée. Sa voix facile et chaude, qu'il modère par descrétion, est d'un charme irrésistible dans la sonorité de cette mosquée immense, où l'on entendait plus à cette heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de l'Islam ont été familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus délicieusement rythmé que celui du Prophète ; même si le sens des versets vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant les offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d'illuminé, aux vêtements de décente misère, à beau être contenue, il semble que peu à peu elle emplisse les sept nefs désertes d'al-Azhar. On s'arrête malgré soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du silence de midi. Et - dans ce lieu si vénérable, om le délabrement, l'usure des siècles s'indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le frottement des mains - cette voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie du vieil Islam et sur la fin des temps, l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le coeur des hommes...

"La science est une religion,
la prière en est une autre.
L'étude est préférable à l'adoration.
"Allez demander partout l'instruction,
même, s'il le fallait, jusqu'en Chine."
(Versets des Hadices.)

Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des peuples et les entravant dans cette course à l'inconnu que nous nommons "le progrès". Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de l'histoire. L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec les races, et on sait quel rapide essort il a donné aux hommes sous le règne des khalifes ; lui imputer la décadence actuelle du monde musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment, par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat : c'est une loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils se réveillent.
Cette immobilité des pays du Croissant m'était chère. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible, maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc, hélas ! il faut se réveiller.
Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Egypte,où l'on sent la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la vieille université d'al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam ; on y songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des institutions millénaires ; la réforme, cependant, est en principe décidée. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pénétrer dans ce tabernacle des Fâtimides ; le Prophète n'a t-il pas dit : "Allez partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine ? " Qu'en adviendra-t-il ? Qui saurait le présager ?... Mais ceci, en tout cas, est certain : aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir, quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces regards la mystique flamme d'aujourd'hui ; et ce ne sera plus l'inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si profonde qu'ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la terre musulmane...

Pierre Loti, Un centre d'Islam, in La mort de Philae, France Loisirs, 1990

vendredi 29 janvier 2010

Pierre Loti à al-Azhar (1)


En 1907, Pierre Loti séjourne en Egypte. Il nous livre ses impressions de voyage dans La mort de Philae qui paraîtra en 1909.
Par delà les évocations toujours poétiques des lieux visités, Pierre Loti lance un véritable cri de désespoir et de haine et nous offre une description particulièrement sombre et désespérée de l'Egypte.
Cri de désespoir contre les ravages provoqués par une exploitation sans vergogne des ressources du pays par des puissances coloniales sans scrupules ; exploitation qui détruit les beautés naturelles et bouleverse un éco-système fragile qui engendre alors désordre climatique, pestilence, pollution et maladies dans le pays.
Cri de haine contre les hordes de touristes, imbéciles et arrogants, qui déferlent par bâteaux entiers dans le pays. Leur arrivée en masse ruine l'authenticité des paysages et des lieux historiques par une construction anarchique des infrastructures touristiques. Tout cela, déjà au début du XXe siècle.
Face à ces bouleversements, Pierre Loti craint pour l'Egypte. Il craint que les égyptiens ne perdent leur identité nationale et leur âme. Il dénonce le colonialisme et prend fait et cause pour le mouvement indépendantiste égyptien. On remarquera d'ailleurs dans l'extrait ci-dessous, le lien amical qui unissait Pierre Loti à Mustapha Kamil Pacha, l'un des principaux artisans de l'indépendance de l'Egypte. Mustapha Kamil mourra en 1908, peu avant la parution de La mort de Philae et c'est à lui que Pierre Loti dédiera son livre.
La mort de Philae est probablement le plus juste, le plus visionnaire et le plus poignant des récits de voyages rapportés par Pierre Loti.
Dans l'extrait ci-dessous, l'auteur nous fait visiter al-Azhar. Cette mosquée fut fondée en 972 par les Fâtimides, juste après leur conquête de l'Egypte en 969. Elle sera transformée en 988, sous le règne de l'Imam-Calife al-Aziz, en une université, l'une des premières du monde musulman. De nous jours, al-Azhar est la plus haute autorité religieuse pour les sunnites et demeure toujours l'un des établissements d'enseignement parmi les plus prestigieux dans le monde musulman.
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Un centre d'Islam (1)


"S'instruire est le devoir
de tout musulman."
Un verset des Hadices ou Paroles du Prophète.)

"Dans une rue étroite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes du Caire, en plein dédale encore serré et mystérieusement ombreux, une porte exquise s'ouvre sur l'espace libre que le soleil inonde ; elle est à deux arceaux ouvragés ; elle est surmontée d'un fronton où des arabesques s'enchevêtrent pour former des rosaces inconnues, et où de saintes écritures s'enroulent avec des complications savantes.

C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable en Islam, d'où sont parties, pendant près de mille ans, les générations de prêtres et de docteurs chargés de répandre la parole du Prophète sur les peuples, depuis le Maghreb jusqu'à la mer d'Arabie, en passant par les grands déserts. Vers la fin de notre Xe siècle, les glorieux khalifes Fatimides avaient édifié cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui devint le siège de l'université musulmane la plus renommée du monde, et que, depuis lors, tous les souverains de l'Egypte ne cessèrent de compléter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des minarets, jusqu'à faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la ville.

"Celui qui recherche l'instruction est
plus aimé de Dieu que celui qui combat
dans une guerre sainte."
(Un verset des Hadices.)

Onze heures, par une journée d'ardent soleil et de pure lumière ; Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les leçons du matin soient près de finir.

Une fois franchi le seuil de la double porte ouvragée, voici d'abord la cour, en ce moment vide comme un désert, et éblouissante de soleil. Au-delà, tout ouverte, la mosquée déploie ses arcades sans fin, qui se continuent, se répètent, se perdent très loin sous l'obscurité des plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses, d'innombrables personnages coiffés du turban, accroupis en foule pressée, récitent ou psalmodient tout bas, avec un léger balancement des reins comme pour scander leur déclamation chantante : ce sont les dix mille étudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprégner de l'immuable doctrine d'Al-Azhar.

A première vue, on les aperçoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et ici on est aveuglé de rayons ; par petits groupes attentifs, de dix ou vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils répètent docilement leurs leçons, qui depuis des siècles ont vieilli sans changer comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout à fait là-bas, dans les nefs du fond où le jour arrive à peine, comment donc y voient-ils pour déchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles écritures ?

En tout cas, gardons-nous de les troubler, - comme tant de touristes, de nous jours, ne craignent pas de le faire ; nous entrerons un peu plus tard, quand l'étude du matin sera terminée.

Cette cour, où le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un enclos sévèrement et magnifiquement arabe ; il nous a isolés soudain du temps et des choses ; il doit porter à la prière musulmane, de même que jadis nos cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. Il est vaste comme un carrousel. D'un côté, il confine à la mosquée même, et partout ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors ne s'y devine plus : des murailles de couleur fauve, où tant de siècles de soleil ont mis des tons d'ardeur, ont produigué la terre de Sienne et la sanguine ; des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austérité un peu farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement et toute couronnée de créneaux à jours, profile sur le ciel des séries de fines découpures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougeâtre du faîte, qui est là comme pour encadrer le vide si profond et si bleu au-dessus de nous, on voit pointer éperdument tout les minarets d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et bordés d'arabesques, ajourés, compliqués de galeries aériennes ; les uns presque lointains, les autres effrayants d'être si proches et d'escalader le zénith ; tous saisissants et étranges avec leurs croissants qui brillent et avec leurs bâtons tendus pour appeler les grands oiseaux de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné par toute cette beauté qui est en l'air : rien d'autre pourtant que ce carré de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchâssé dans des crénelures d'Al-Azhar, et où montent se perdre les si audacieuses tours fuselées. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent combien, sur l'imagination des jeunes prêtres qui se forment ici, doit influer le mystère de cette cour grandiose, où tout le luxe architectural ne consiste qu'en purs dessins géométriques répétés à l'infini, et ne commence d'ailleurs que très haut, sur les couronnements et les minarets en contact avec le bleu éternel.

"Tel qui instruit les ignorants est
comme un vivant parmi des morts.
"Si un jour se passe sans que j'aie
appris quelque chose qui m'approche de Dieu,
que l'aube de ce jour ne soit pas bénie."
(Versets des Hadices.)

Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel Pacha, le tribun de l'Egypte, et je dois à sa présence de n'être pas traité comme un visiteur quelconque : on s'empresse d'informer le grand maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir lui-même.
C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce : présider à l'instruction de tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes.
Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant - comme s'il s'agissait d'un fait d'intérêt actuel - sur un point controversé des événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali... Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France, m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme ! [...]
En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les unes après les autres et formant un peu labyrinthe ; plusieurs contiennent des mihrabs, qui sont, comme on sait, des espèces de portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et la patience. Par milliers de précieux manuscrits d'érudition, qui datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique pour observer le lever de la lune du Ramadan... Tout cela sent beaucoup le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le règne glorieux des Fâtimides, - et qui était alors transcendant ou même nouveau ; le Coran et tous ses commentaires ; les subtilités de la syntaxe et de la prononciation ; la jurisprudence ; la calligraphie, qui est restée chère aux Orientaux ; la versification ; enfin ces mathématiques dont les Arabes furent les inventeurs.

Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais ques des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbilon qui nous emporte."

Pierre Loti, Un centre d'Islam, in La mort de Philae, France Loisirs, 1990

samedi 23 janvier 2010

Saint-John Perse : Désert et mer


Pour Saint-John Perse, le désert est pour l'esprit comme l'envers même de la mer... :
"Cher ami,
[...]
C'est en Ouest, non en Est, que s'exerce pour moi l'aliénation chinoise, la même aliénation que crée en nous l'étrange anonymat de certaines mers. Quelque chose, en somme, d'assez extra-planétaire.

La terre ici, à l'infini, est le plus beau simulacre de mer qu'on puisse imaginer : l'envers et comme le spectre même de la mer. La hantise de mer s'y fait étrangement sentir. Une chose mystérieuse que j'ai pu moi-même constater, c'est en terre haute d'Asie et au coeur même du désert, cheval et cavalier se tournent encore d'instinct vers l'Est, où gît la table invisible de la mer et le site du sel. La contrée silencieuse fait alors à l'oreille comme un murmure lointain de mer. Et dans toutes les lamaseries mongoles ou tibétaines, où il n'est pas un homme qui ait jamais vu la mer, toute la liturgie est sur fond d'évocation de mer, les conques de mer sont associées au culte, le corail et les nacres sont ornements d'autel, et les grandes trompes sur affûts aux terrasses d'angle des temples sont utilisées pour entretenir, aux bas offices, le mugissement de l'Océan. Dans le regard des chameliers rencontrés au désert de Gobi, j'ai cru parfois surprendre comme un regard d'hommes de mer. Et j'ai d'ailleurs croisé, aux abords du désert, des charrettes nomades qui se gréaient d'une voile comme en mer. Les mouettes et sternes du Gobi, dont j'aimerais parler un jour à votre ami Hudson, entretiennent aussi la même illusion. (En fait, elles descendent de mer arctique par les bassins fluviaux de la Russie du Nord.)

Il y a, dans toutes ces nappes terrestres de la haute Chine intérieure, de vastes dépressions ou cuvettes qui s'encastrent comme d'anciens fond de mer. C'est pour l'esprit comme l'envers même de la mer : la terre qui se veut mer, ou la mer, par moquerie, qui se fait sédiment - unité retrouvée, malaise dissipé.

Cette transposition marine, familière au géologue, explique-t-elle pourquoi les anciens astronomes, penchés sur leurs meules de verre, ont été inconsciemment portés à baptiser du nom de "Mers" les grandes excavations d'écorces terrestre de la Lune et autres planètes ?"

Le Désert de Gobi (extrait d'une lettre à Conrad) in Le livre des déserts, Robert Laffont, 2006

vendredi 22 janvier 2010

Elias Canetti : Les voix de Marrakech (2)


La salive du marabout

Au cours d'une de ses flaneries dans les rues de Marrakech, Elias Canetti tombe sur un mendiant aveugle occupé à mastiquer longuement et consciencieusement. Ce personnage pique la curiosité de notre écrivain qui s'absorbe dans l'observation de son étrange manège :
"Lorsqu'il eut terminé, il se lécha les lèvres à plusieurs reprises, tendit un peu plus en avant sa main droite aux doigts raidis et, d'une voix enrouée, il prononça son appel à la charité. Je m'avançai vers lui avec une certaine timidité et je lui mis une pièce de vingt francs dans la main. Les doigts restèrent tendus. Il ne pouvait réellement les replier. Lentement, il leva la main jusqu'à sa bouche. Il pressa la pièce sur ses lèvres épaisses et la fit disparaître dans sa bouche. A peine y fut-elle, qu'il recommança de mastiquer. Il faisait passer la pièce d'une joue à l'autre ; il me semblait que je pouvais en suivre les mouvements. Par moments, elle était à gauche, à d'autres elle passait à droite et il continuait de mâcher aussi consciencieusement qu'auparavant.
J'étais à la fois étonné et rempli de doute. Je me demandais si je ne me trompais pas. Peut-être la pièce avait-elle disparu entre-temps quelque part ailleurs et ne l'avais-je pas remarqué. J'attendis de nouveau. Après qu'il eut mâché avec le même plaisir et qu'il en eut terminé, la pièce réapparut entre ses lèvres. Il la cracha dans sa main gauche qu'il avait levé. Un fort jet de salive l'accompagna. Puis il fit disparaître la pièce dans une "choukara" pendue à son côté gauche. [...]
Je ne m'aperçus pas que l'on me regardait moi aussi et je devais, certes, offrir un spectacle risible. Peut-être, qui sait, avais-je la bouche grande ouverte d'étonnement ? Car, soudain, un homme sortit de derrière son étal d'oranges, fit quelques pas vers moi et me dit d'une voix rassurante :
" C'est un marabout."
Je savais que les marabouts sont des saints hommes auxquels on attribue des pouvoirs spéciaux. Ces paroles me libérèrent de mon appréhension et je sentis aussitôt mon dégoût diminuer.
"Mais pourquoi met-il les pièces dans sa bouche ? demandai-je timidement.
- Il le fait toujours", me dit l'homme comme si c'eût été la chose la plus habituelle. Il s'éloigna de moi et alla se planter derrière ses oranges. Je m'aperçus alors, pour la première fois, que derrière chaque étalage deux ou trois paires d'yeux étaient braqués sur moi. La créature étonnante c'était moi, ce que j'avais mis bien longtemps à comprendre.
Je sentis que ce renseignement était une façon de me congédier et je ne restai pas plus longtemps. Le marabout, me dis-je, est un saint homme et tout, de ce saint homme, est saint, même sa salive. En mettant les pièces des donateurs en contact avec sa salive, il leur exprime une bénédiction spéciale et il augmente ainsi les mérites qu'ils s'acquièrent dans le ciel en faisant l'aumône. Il était, pour son compte, assuré du paradis et il avait lui-même quelque chose à donner qui était beaucoup plus nécessaire aux hommes que leurs pièces ne l'étaient pour lui."

dimanche 1 novembre 2009

Nasir Khusraw : Le Caire a la main verte


Nasir Khusraw arrive au Caire en août 1047 et y restera jusqu'en avril 1050. Sa relation de voyage le "Safar Name" contient une description particulièrement détaillée et vivante du Caire à l'époque fatimide, sous le règne de l'Imam-Calife al-Mustansir bi-llah (mort en 1094). Voici un extrait de cette description où Nasir Khusraw nous fait part d'une particularité unique, à sa connaissance, dans le monde islamique :

"
Entre autres particularités de Misr [1], on doit signaler celle-ci : quiconque veut se créer un jardin peut réaliser son désir en quelque saison que ce soit. Il est possible de se procurer et de planter en tout temps, soit des arbres chargés de fruits, soit des arbres d'agrément. Il y a des gens qui sont les courtiers de ce genre de commerce et qui fournissent immédiatement tout ce qui leur est demandé. Ils ont des arbres plantés dans des bacs, sur les terrasses de leurs maisons qui ressemblent pour la plupart à des jardins. Ces arbres sont, en général, couverts de fruits, oranges sucrées ou amères, grenades, pommes et coings. Ces courtiers ont aussi des rosiers, des basilics et des plantes odoriférantes.

Lorsqu'on le désire, des porte-faix vont prendre ces caisses avec les arbres qu'elles contiennent ; ils les attachent à des perches et les transportent à l'endroit qu'on leur indique et, après avoir vidé les caisses, ils plantent les arbres qui n'éprouvent aucun dommage. Je n'ai vu cet usage pratiqué dans aucun autre pays du monde et je n'en ai entendu parler nulle part ailleurs ; je dois ajouter qu'il est fort agréable."
Nasir Khusraw, Sefer Nameh, traduction Charles Schefer, Paris, 1881
Vous pouvez retrouver l'intégralité du Safar Nameh en cliquant ici
__________________________________
[1] Au Xe siècle, l'ancienne Fustat ainsi que les quartiers attenants d'al-Askar (ville garnison) et al-Qata'i (quartier fondé par Ibn Tûlûn) formaient la ville de Misr. Fustat au Xe siècle était devenue la deuxième ville la plus importante de l'Islam après Bagdad, notamment grâce à l'action constructrice d'Ibn Tulun qui voulait en faire une deuxième Samarra, la ville des califes abbassides. Peu avant la prise de l'Egypte par les Fatimides, le quartier d'al-Qata'i avec tous ses palais sera rasé par l'armée abbasside envoyée par Bagdad pour mettre fin à l'action sécessionniste des Tûlûnides. Il ne subsistera que la magnifique mosquée Ibn Tûlûn, l'une des plus anciennes et des plus belles du Caire. Pour faire court, disons que Misr, c'est la vieille ville, le vieux Caire, par opposition à al-Qahira (Le Caire) fondée par les Fatimides après leur conquête de l'Egypte en 969. Signalons également que pour les égyptiens, Misr désigne tout à la fois Le Caire et l'Egypte. Le terme "al-Qahira" est très rarement utilisé pour désigner la capitale. Pour tout ce qui concerne l'histoire et l'évolution géographique de la ville du Caire au cours des siècles, on se reportera à l'excellent ouvrage publié sous la direction d'André Raymond : "Le Caire", aux éditions Citadelle et Mazenod.

mardi 1 septembre 2009

Ibn Battuta, les ismaéliens et les Mamelouks

Mausolée de l'émir Karasonkour au Caire. Le mausolée est vide car le commanditaire (contrairement à ses prévisions) mourut à Maragha, en Iran, où son corps repose à côté de deux raquettes de polo, sport qu'il affectionnait particulièrement. Source : Creswell Photographic Archive, Archnet


En 1326, Ibn Battuta voyage en Syrie. C'est là qu'il entend parler des ismaéliens Il mentionne leurs forteresses et déclare y être passé. Voici l'extrait de son voyage où il rapporte cela :

"Je quittai cette ville, et je passai par le château de Kadmoûs, puis par celui de Maïnakah, celui d’Ollaïkah, dont le nom se prononce comme le nom d’unité d’ollaïk, et celui de Misyâf, et enfin par le château de Cahf. Ces forts appartiennent à une population qu’on appelle Elismâïliyah ; on les nomme aussi Elfidâouiyah ; et ils n’admettent chez eux aucune personne étrangère à leur secte. Ils sont, pour ainsi dire, les flèches du roi Nâcir, avec lesquelles il atteint les ennemis qui cherchent à lui échapper en se rendant dans l’Irâk, ou ailleurs. Ils ont une solde ; et quand le sultan veut envoyer l’un d’eux pour assassiner un de ses ennemis, il lui donne le prix de son sang ; et s’il se sauve après avoir accompli ce qu’on exigeait de lui, cette somme lui appartient ; s’il est tué, elle devient la propriété de ses fils. Ces Ismaéliens ont des couteaux empoisonnés, avec lesquels ils frappent ceux qu’on leur ordonne de tuer. Mais quelquefois leurs stratagèmes ne réussissent pas, et ils sont tués à leur tour. C’est ainsi que la chose est arrivée avec l’émir Karâsonkoûr ; car, lorsqu’il se fut enfui dans l’Irâk, le roi Nâcir expédia vers lui un certain nombre de ces Ismaéliens, qui furent massacrés, et ne purent jamais venir à bout de l’émir, lequel prenait des précautions."

Plusieurs remarques concernant ce récit :

1) Ibn Battuta indique que les ismaéliens étaient appelés "Elismâïliyah" (ismaéliens) et "Elfidaouiyah" (fédayins). Nulle part, Ibn Battuta, pourtant friand d'histoires extraordinaires et d'anecdotes croustillantes, ne mentionne le terme de Hashishiyyin ou ses dérivés, pour désigner les ismaéliens. De même, lorsqu'il évoque les fida'is, Ibn Battuta ne mentionne aucunement l'usage d'une quelconque drogue que les fida'is prendraient avant d'aller accomplir leur mission. Le terme de "hashishiyyin", on ne le trouve dans aucun texte arabe ou persan, de même que l'indication d'une éventuelle consommation de drogues par les ismaéliens. Même chez les historiens les plus hostiles à l'ismaélisme et prompts à accabler les ismaéliens de toutes sortes de turpides, il n’est jamais fait mention d’usage de drogues par la communauté. Le terme de "hashashiyyin" et ses variantes, qui ont donné le mot "Assassin" dans les langues occidentales, nous ne les trouvons que dans les textes des Croisés, sans que là-aussi un lien avec le haschisch ne soit établi. L'utilisation de ces termes employés par les Francs pour désigner les ismaéliens fait encore l'objet de débats entre les islamisants.

2) Nous constatons également à travers le récit d'Ibn Battuta que les ismaéliens de Syrie, bien après leur capitulation devant Baybars, continuent d'occuper leurs places fortes. En cela, ils ont eu beaucoup plus de chance que leurs coreligionnaires d'Iran qui ont vu leurs forteresses démantelées par les mongols et ont été massacrés sans ménagement dans certaines provinces, comme le Quhestan, où des chiffres allant jusqu'à 60 000 morts sont avancés par les chroniqueurs. Les femmes et les enfants furent vendus sur les marchés aux esclaves qui furent saturés par une arrivée massive d'esclaves en provenance des régions ismaéliennes. Rappelons que les ismaéliens furent les premières victimes des mongols lorsque Hulegu se mit en marche pour conquérir l'Iran. Le dernier Seigneur (Khudawind) d'Alamut, le jeune Imam Rukn al-Din Khurshah périt assassiné par des gardes mongols lors de son voyage en Mongolie entrepris dans le but de rencontrer Mongke.

Après avoir conquis l’Iran, les mongols poursuivirent leur progression vers l’ouest. Ils s’emparèrent de Bagdad en 1258. La ville fut livrée au pillage et le Calife ainsi que sa famille massacrés ignominieusement. Hulegu entra ensuite en Syrie et prit Alep et Damas. Les ismaéliens, désemparés par la chute d’Alamut et coupés de leur Imam, remirent aux mongols plusieurs de leurs places fortes dont Masyaf sans opposer de grande résistance. Il faut dire que les mongols avançaient précédés par leur réputation de brutes sanguinaires et impitoyables, ce qui dissuadait toute velléité de résistance. Alors que la campagne militaire battait son plein, Hulegu apprît la mort de Mongke et se replia en Azerbaïdjan ne laissant qu’une partie de son armée en Syrie avec à sa tête le général Ketbuka. Cette situation donna l’avantage aux Mamelouks qui infligèrent à l’armée mongole un revers cuisant à Ayn Djalout, en 1260. Après cette défaite, les ismaéliens prêtèrent main forte aux Mamelouks pour repousser les mongols. Ils envoyèrent des ambassades et des présents à Baybars afin de nouer des relations diplomatiques avec les nouveaux maîtres de la Syrie. Baybars, mobilisé dans sa lutte contre les Francs et les mongols, reçut de bonne grâce les émissaires et accorda aux ismaéliens le droit de demeurer dans leurs forteresses en échange de la reconnaissance de son autorité et le versement d’un tribut annuel. Baybars demanda également à bénéficier des services des fida’is dans sa lutte contre les envahisseurs ou pour réaliser ses ambitions personnelles. Sous le règne du Sultan al-Nasir Muhammad (« Roi Naçir », dans le texte d’Ibn Battuta), les ismaéliens acquirent un statut de quasi-autonomie pour leurs forteresses.

3) Au moment où Ibn Battuta visite la Syrie, les mamelouks constituent la nouvelle puissance montante de l’Islam. Leur prestige est immense dans le monde musulman. D’un côté, ils ont arrêté le rouleau compresseur mongol en infligeant à l’armée mongole sa première défaite militaire depuis Gengis Khan. De l’autre, ils ont achevé le travail de reconquête entrepris par Saladin en boutant définitivement les Croisés hors de la Terre Sainte. Les principaux artisans de cette reconquête furent le Sultan Baybars et le Sultan al-Ashraf Khalil qui après sa conquête de Saint-Jean-d’Acre sera considéré comme l’Alexandre de son temps ("Iskandar al-zaman").

Le Sultan al-Ashraf Khalif était le frère d’al-Nasir Muhammad. Il tombera assassiné en 1293 sous les coups d’une coalition d’émirs dont faisait partie l’émir Karasonkour, gouverneur de la ville d’Alep. Le Sultan al-Nasir Muhammad, par désir de vengeance, mais également par crainte de subir le même sort que son frère, poursuivit les responsables du crime. Karasonkour s'enfuit en Perse chez les mongols ilkhanides afin d'échapper aux représailles. Al-Nasir envoya à ses trousses des fida’is qui à chaque fois échouèrent dans leur mission d’éliminer l’émir. Il faut dire que Karasonkour prenait ses précautions : il ne quittait jamais sa cotte de maille, même lorsqu'il dormait. Le Sultan, agacé par ses échecs, fit émettre un décret supprimant les privilèges et les exemptions de taxes auxquels avaient droits les ismaéliens et exigea qu’ils soient logés à la même enseigne que les autres populations de la région de Hama. Néanmoins, les jours étaient comptés pour Karasonkour car le Sultan, afin de relancer les relations commerciales avec l’Egypte, signa un traité de paix avec le souverain ilkhanide de Perse, Abu Sa'id. Al-Nasir demanda ensuite au mongol dans le cadre d’un échange de prisonniers de lui remettre le fuyard. Karasonkour, craignant d'être livré au Sultan, se donna la mort en s'empoisonnant. Sa dépouille repose à présent à Maragha.

4) Nous voyons dans le texte d'Ibn Battuta, le Sultan al-Nasir Muhammad faire appel aux services des fidâ'is ismaéliens pour éliminer un adversaire, en l'occurrence ici, l'émir Karasonkour.

Le recours au service des fida'is nous montre que l'utilisation de l'assassinat comme arme pour se débarrasser de ses ennemis ou ses rivaux ne constituait pas le monopole des ismaéliens. Le grand Nizam al-Mulk, vizir du Sultan Malik Shah, préconise et justifie clairement dans son fameux ouvrage "Siyasat Namé" ("Le traité de gouvernement") le recours à l'assassinat par le souverain en vue de maintenir son autorité et la stabilité de l'Etat.

La liste est longue des sultans mamelouks qui périrent assassinés. A commencer par le premier d'entre eux, Aybak (m. 1257), suivi par Qutuz, le vainqueur d'Ayn Djalout, probablement à l'instigation de son Général, Baybars. Ce qui fait dire à Gaston Wiet dans son article sur l'Egypte dans l'Encyclopédie Universalis : "Ce qui apparaît surtout, ce sont les rivalités permanentes de ces Mamelouks, leurs querelles personnelles sanglantes ; l'audace et l'esprit d'intrigue s'y manifestent d'une façon d'autant plus accusée que la carrière des intéressés et leur existence étaient extrêmement précaires. Toutes ces dissensions arrivent à faire l'histoire, puisqu'elles intronisent ou renversent des sultans." Jean Paul Roux, dans son article « L’empire mamelouk d’Egypte », déclare au vu des violences qui marquèrent le règne des premiers sultans mamelouks que le sabre tenait lieu de droit et conclut : "Le dernier prince mamelouk, Tuman Beg, est pendu comme un vulgaire chef de bande, un chef de bande qu'il est bien, comme l'ont été tous les Mamelouks, avec ou sans génie".

Néanmoins, il convient de préciser que l'assassinat, tel que pratiqué par les ismaéliens, relevait d'une technique particulière. Il visait à marquer les esprits et à susciter un sentiment de crainte et d'effroi chez l'ennemi. Aussi, les assassinats se déroulaient souvent dans les lieux publics, en plein jour, foudroyaient les personnalités les mieux protégées. Aussi, les fida'is chargés de cette tache n'avaient que peu de chance de revenir vivants de leur mission. La plupart du temps, ils périssaient sur place, lynchés par la foule ou tués par les soldats. L'audace, le courage, le sens du devoir et du sacrifice envers la communauté dont faisaient preuve les fida'is ne manquèrent pas de susciter fascination et admiration, notamment chez les Croisés qui virent dans le geste des fida'is, le parangon de l'esprit chevaleresque, du dévouement et de la fidélité absolue qu'un serviteur doit à son Seigneur.

jeudi 6 août 2009

Maurice Barrès à Masyaf : récit de voyage

Masyaf



" Si j’avais écrit ce chapitre en 1914, au lieu d’être obligé d’en ajourner la rédaction à 1923, alors que bien des images sont embrumées dans mon esprit et recouvertes par huit années, qui nous ont, tous, fait vieillir si fort, je n’aurais pas manqué de vous décrire en détail notre caravane. Seul, Masyaf demeure, et ce battement de mon cœur, quand la sombre ruine se détacha, au loin, par-dessus le désert pierreux, et plaquée aux mon­tagnes... Walter Scott raconte qu'un roi d'Écosse, voyant un château fort, situé dans un sinistre en­tonnoir, au milieu d'un marais, s'écria : « Celui qui l'a bâti devait être brigand au fond du cœur ! » Et moi, je songeais : « Je n'ai pas perdu ma journée ; je n'ai pas perdu mon voyage. Une fois de plus, sur des récits bien incomplets, j'ai pressenti la réalité, je me suis annoncé l'étoile qui me ferait plaisir. Une fois encore, un gibier rare s'est levé dans le sen­tier de ma vie... » Dans un sentier terriblement pétré ! Je n'imaginais pas que des montagnes pussent fournir de tels lits de rocailles roulantes ! Sur cet immense cailloutis, nous nous acheminons, avec les attardements d'un amour qui, maintenant, est assuré que son objet ne lui échappera plus.
Longue et lente procession de notre caravane pour approcher de la superbe ruine, — à demi en­tourée de marais, et soulevée par son esprit roman­tique sur des rochers presque verticaux, au pied même des montagnes, dont elle n'est séparée que par l'étroit petit village.
Nous la contournons, nous la dépassons, et nous allons à travers le village camper dans une prairie, au bord d'une eau vive, contre la montagne même. Nous sommes au bout du monde, accolés à la roche pure, sous des hauteurs toutes ravinées et dépouil­lées de leur terre.
Il est une heure. Je voudrais bien prendre un peu de lait, de café, mais nous ne sommes pas au restaurant ; et de Masyaf, immobile et muette, qui sans doute nous observe, nulle aide d’abord ne nous vient.
Enfin tout s'arrange. Déjeuner.
Il fait chaud sous la tente et sous le grand ciel implacable, et ce serait l'heure de la sieste ; mais suis-je venu ici pour dormir? Un peu de courage ! En route, à pied, pour le fameux château que j'aime.

VISITE DE MASYAF

Que je suis heureux de pénétrer sous cette voûte, où passèrent tant d'hommes qui ne pensaient pas à ciel ouvert ! Je m'introduis dans l'un des do­maines les plus secrets de l'esprit oriental.
Nous gravissons dans l'intérieur du rocher et du château, vers une haute terrasse, d'où la vue s'étend à l'Est, bien au delà de Hama et de Homs, jus­qu'aux montagnes de Palmyre, m'a-t-on dit. Pour l'heure, je ne désire rien connaître de si lointain ; mon esprit s'absorbe dans cette ruine ; j'y vais, de-ci de-là, sous le splendide soleil. C'est prodigieusement émouvant, cette lumière intense, répandue avec une brutale prodigalité sur le point mystérieux dont mon imagination ne parvenait pas à dissiper les ombres.
Toute la construction est remplie d'éléments hété­rogènes : des croix, des colonnes byzantines, des colonnes gréco-romaines, que les architectes arabes sont allés chercher, je suppose, dans les démolitions des vieilles églises chrétiennes. En furetant, je dé­couvre une famille logée dans un coin de l'antique repaire. Hommes, femmes, enfants, je les associe, du mieux que je peux, à ma perquisition. D'autres Ismaéliens arrivent du village. Et, chacun se fai­sant reconnaître, me voici en face du propriétaire de la ruine, que ses clients entourent. Ah ! que je voudrais causer familièrement avec eux, et, si les secrets de jadis leur sont inconnus, tout au moins me plonger dans leur présent et y chercher des signes du passé ! […]
J'avais en poche le curieux petit livre d'Abou­Feras. Je demandai aux gens du château que de cette haute terrasse ils me fissent voir la fameuse chapelle élevée sur le lieu d'où le Vieux de la Mon­tagne regardait le roi Saladin assiéger Masyaf. Ils ne surent pas me répondre. « Quoi ! leur dis-je, vous ignorez que ce grand homme, votre Seigneur, a rempli de terreur Saladin et l'a contraint à devenir son ami? » Ils me désignèrent alors un point parmi les rochers, où je n'ai pu, à mon vif regret, faire de pèle­rinage. Je continuai à les catéchiser. Toutes mes lectures avaient pris corps et palpitaient autour de moi. Et pour finir, comme un gros pigeon s'était venu poser sur la ruine, je leur récitai le quatrain de Khayyam :
« Ce château où les souverains se succédaient à l'envi, et qui rivalisait de splendeur avec les cieux, nous avons vu une tourterelle s'y poser sur les cré­neaux en ruines et gémir : krou-krou. » […]
...C'est étrange que j'aie si peu de choses à dire d'une si belle journée. « Plénitude de bonheur, » viens-je de déchiffrer sur mon cahier de route. Et plutôt que ce mot naïf, que je transcris en m'excu­sant, que n'ai-je noté de nombreux détails ? Mais feraient-ils comprendre un état mystique de l'ima­gination et ce frémissement d'ordre musical qui, tard dans la nuit, me tint éveillé ? "

Maurice Barrès, Une enquête au pays du Levant, Plon

lundi 27 juillet 2009

Maurice Barrès à al-Kahf : récit de voyage

Promontoire du château d'al-Kahf

"De Qadmous au Kaf

Déjeuner sous la tente, et puis, à midi, la grande minute, le départ pour El Kaf. Nous traversons les petites rues de Qadmous, nous contournons de côté et d'autre des monticules, et nous voilà qui serpentons, par des pistes très rudes, dans des paysages sauvages. Toujours ces pierres qui roulent ! Vraiment des pays en démoli­tion. J'ai noté sur mes carnets que je franchis un premier col, puis un second, des hauts, des bas, des pentes raides sur des collines boisées. Au flanc d'une montagne assez importante, nous atteignons un endroit très difficile, un escalier dans le roc, qui nous hisse sur un plateau où se trouve le village de Hammam-el-Wassel, un village de Nosseïris.
Nous l'apercevons, ce sombre but de nos pensées ; nous y marchons, et soudain nous constatons qu'il occupe une hauteur que nous ne pouvons atteindre qu'en descendant pour remonter ensuite. Mais com­ment descendre ces parois lisses, ces rochers à pic ?
Il nous faut contourner la montagne, de façon à aborder, par une autre vallée, qui court du Nord au Sud, la pointe nord du promontoire, c'est-à-dire le socle du château. Et cette descente, qu'elle est difficile ! Des esca­liers, des tables de rochers, d'où les chevaux ris­quent de glisser dans l'abîme, nous mènent sur une rivière. Celle-ci traversée, nous montons une berge, que nous redescendons pour retrouver une seconde rivière. C'est à s'estropier ! Mais quand il n'y aurait pas le Vieux de la Montagne à rejoindre dans son repaire central, cette horreur de site vaudrait qu'on prît la peine de s'y venir heurter l'âme. J'ai passé les deux rivières ou torrents ; me voici à pied d’oeuvre : le château se dresse à pic, à cent cin­quante mètres au-dessus de ma tête, sur sa table de rochers. En avant ! Les Arabes me saisissent, et triomphalement poussé, tiré, porté, j'arrive sur la terrasse.
Magnifique site, au centre d'un massif inextricable de rochers et de vallées, qui en empêchent l'accès. Je parcours cet îlot rocheux, orienté de l'Est à l'Ouest, et formant promontoire au confluent de trois vallées profondes, si peu larges que les bergers se parlent de l'un à l'autre bord. Un massif d'érosion, une table elliptique, dont le grand axe peut avoir trois cents mètres au sommet, sur cinquante à soixante dans sa plus grande largeur. Je viens de voir, dans mon escalade, le débris des fortifications qui en défendaient l'approche, du Sud au Nord, par la rivière, et aussi les vestiges d'un aqueduc amenant l'eau d'une source qui jaillit, me dit-on, du tombeau d'Araki. C'était vraiment au onzième siècle un château inexpugnable, non seulement par ses abords immédiats, mais par toute la sauvagerie du pays. Passe pour un piéton de se glisser, comme nous venons de faire, sur ces bancs de calcaire dénudé et sur ces lits de pierrailles ! Quant à des troupes, guettées, harcelées par des embuscades, jamais elles n'arriveraient jusqu'ici.
Mustapha Barbar, gouverneur de Tripoli, a ruiné définitivement le château, il y a cent vingt-cinq ans. Rien n'en subsiste que son assiette colossale, une table rase, où quelques vestiges attestent un grand passé. Mais c'est l'horizon du Vieux de la Mon­tagne!
Je vais de long en large sur cette terrasse du Kaf. Mes amis se sont dispersés où la curiosité les menait. Je n'ai que de courts instants à passer dans ce lieu grandiose, si dévasté, si muet. Combien j'y vou­drais discerner sa figure, sa voix, ses pensées !
De tout cela, que reste-t-il dans l'imagination des Ismaéliens? Dès notre arrivée, dans le bas, près de la rivière, ils m'ont fait voir une inscription en caractères arabes ; puis une seconde, sur le rocher qui porte les premières pierres ; une troisième, enfin, sur le sommet, à gauche de la porte d'accès. La seconde inscription, ils me la traduisent : « Ce bain béni a été construit... Gouvernement Hasan d'Ala­mont étant... » Qu'est-ce que cela veut dire? Le Père Colangette lit : « Ce bain béni a été construit sous l'autorité de Hasan d'Alamout...
Quelle émotion pour moi de lire sur place ces deux mots ! Et puis de saluer, en dehors de la forteresse, devant la côte Nord-Est, le tombeau de Rachid­eddin !"

Maurice Barrès, Une enquête au pays du Levant, Plon

dimanche 19 juillet 2009

Maurice Barrès à Qadmous : récit de voyage

La région de Qadmous : un enhevêtrement de collines découpées en terrasses pour la culture de l'olivier. Nombre de ces collines portent sur leurs sommets des tombeaux de chefs croisés ou arabes ou encore de saints


"De Masyaf à Qadmous

La charmante messe s'achève auprès de la ri­vière ; nos tentes s'affaissent sur la prairie ; les juments et les étalons hennissent, car nous sommes au printemps ; le carillon des mules commence, et voici le moudir et les notables qui nous apportent leurs aimables adieux.
A cheval, en file indienne, nous traversons Masyaf. D'un dernier regard, j'aime la belle forteresse et ce coin perdu, où je suis venu vérifier mes rêves et les transmuer en données positives. Puis, tout droit, nous attaquons la haute montagne.
Une petite croupe, un ravin, et l'ayant longé et traversé, nous nous trouvons en présence d'un nou­vel étage de rochers, où serpente une nouvelle val­lée, jusqu'à ce que nous arrivions sur un plateau broussailleux. On le descend à l'Ouest, on franchit un ruisseau qui coule du Sud au Nord, puis l'on gravit, au long d'une petite gorge, pendant deux heures, des éboulis et des broussailles. Et c'est alors un nouveau plateau, dont nous suivons les sinuo­sités pour gagner une colline où commence la « route carrossable ».
Quelle description difficile ! Sûrement, je manque d'imagination topographique. C'est qu'au milieu de cette immense pierraille qui roule sous nos pieds, et dans cet enchevêtrement de vallées, sous ce soleil infernal, je ne pense qu'à voir, après Masyaf, Qad­mous. Il ne faut me demander que la description de cette obsession d'amoureux. Sur mon carnet, tout est confusion, sauf trois lignes : « Traversée pénible de la chaîne des Ansariés ; terrain rocheux, légèrement boisé et sans eau. Arrivée à onze heures à Aïn-Hassan, petite source où nous sommes heu­reux de nous asseoir, tandis qu'un berger qui s'ap­proche nous vend du lait de ses chèvres. »
A cette heure du déjeuner, nous sommes dans la grande montagne, où les masses de calcaire alter­nent avec les bancs d'argile. L'horizon est immense, terminé par la mer. Notre route dorénavant va ser­penter sur une espèce de plateau un peu accidenté, jusqu'à ce qu'elle descende franchement à Qad­mous. Mais si large que soit la vue, ce Qadmous nous demeure masqué par une colline à notre droite, et ne surgira qu'une demi-heure avant notre arrivée, faible ruine sur un haut massif de soulèvement, autour duquel les terrains ont été emportés. Un grand paysage théâtral...
A. cette minute de l'apparition, vers une heure de l'après-midi, nous sommes abordés en fantasia par la plus brillante escouade de cavaliers. A sa tête, Abdallah Elias, jeune homme d'excellentes manières et parlant le français, qui est employé à la régie des tabacs de Lattaquieh. Il vient d'apporter au Moudir de Qadmous, de la part du Caimakan de Banias, Hussein Effendi Massarani, l'ordre de nous rendre de grands honneurs. Et nous ayant exprimé fort galamment son intention de nous accompagner jusqu'à Tartous, il prend sur l'heure la direction de notre caravane.


Qadmous

Belle entrée dans Qadmous. Nous passons sans nous arrêter auprès de nos tentes, déjà toutes dres­sées, car elles nous ont devancés tandis que nous déjeunions, et Abdallah nous conduit tout droit chez un notable ismaélien, Mohammed Taha Effendi, qui veut bien nous prier à dîner.
Ses invités sont là ; on palabre, les heures s'écou­lent, je ne vois rien venir...
— Enfin, dis-je, qu'est-ce qu'on attend?
— Que vous daigniez donner vos ordres, me fait répondre en s'inclinant mon hôte.
Je ne vais pas vous décrire les plateaux qu'on apporte alors, chargés d'une ou deux douzaines de curiosités de bouche, prodigieusement parfumées. Essayons plutôt de rétablir la conversation.
— Vous me montrerez votre château, dis-je aux Qadmousiens.
Et tous de me donner des renseignements qui complètent ceux que j'ai recueillis à Masyaf. Quand les Nosseïris se furent emparés du château de Masyaf, ils vinrent assiéger celui de Qadmous. Un Ismaélien de Khawabi, dont ils me donnent le nom, que je vais sûrement estropier, le cheikh Ali-el-Hadj, courut prévenir Alep, Homs, Hama. Mais là-bas on perdit du temps ; le gouvernement ottoman, avant d'envoyer Youssouf Pacha et des troupes, fit prendre par les savants, par les grands cheikhs, une fatwa, une décision pour établir que les Ismaéliens sont musulmans. Les gens de Qadmous, qui ne voyaient rien venir, qui ne savaient même pas qu'on s'occupât d'eux, se rendirent aux Nosseïris, à condition que leur vie serait sauve ; et ils quit­tèrent le pays. Sur les entrefaites, Youssouf Pacha arriva, bombarda la forteresse, chassa les Nosseïris, et commença à ramener les Ismaéliens. Mais la for­teresse resta demi-détruite, et bientôt sa ruine fut achevée par Ibrahim Pacha, qui n'entendait pas laisser de refuges aux indigènes...
(Ainsi en Orient, en France, en Allemagne, les burgs sont tous morts de la même manière et par un effet du même dessein politique. Partout le pou­voir central a voulu désarmer et rendre impos­sible la vie politique locale.) [...]

Nous campons sous la tente, à l'entrée du village, au pied du tertre qui porte le château de Qadmous. Le plus profond et le plus agreste repos. Je le dirai une fois pour toutes, et d'une manière paisible et générale, afin d'éviter l'apparence même d'un re­proche envers aucun de ces hôtes qui nous accueil­lent de leur mieux : c'est vraiment triste qu'en Orient les nuits appartiennent aux moustiques et aux punaises. Écoutez la chanson cruelle de ceux-là, et voyez la marche horrible de celles-ci ! Par cen­taines, ils tourbillonnent dans l'air, tandis qu'elles s'avancent en silence sur les murs, au plafond, dans tous les plis de toutes les étoffes, des plus somp­tueuses et des plus misérables. Quel dégoût ! Ah ! ce n'est pas en Asie, à ma connaissance du moins, que nos nuits deviennent la plus belle moitié de notre vie. Restent les campements : sous la tente, trêve de reproches ! Propreté, silence, large et pure res­piration ! Un tel régime, c'est bien-être, guéri­son, oubli, apaisement physique et moral, retour à nos destinées premières et peut-être les plus vraies.
Au réveil, avec le Moudir et plusieurs notables, je suis allé visiter le château, ou du moins le haut du rocher que le château occupait jusqu'aux premières années du dix-neuvième siècle. C'est un massif d'une centaine de mètres, à la pointe de l'angle dessiné par deux vallées qui se rejoignent. Ce mas­sif, séparé de sa base par une dépression, a la forme d'un oeuf, d'une ellipse allongée, dont le dessus a été aplani par l'architecte du château. Tout autour, sauf du côté Nord, où l'on accède plus aisément du village, de profonds ravins l'enserrent, qui doivent débiter beaucoup d'eau en hiver. L'horizon est fermé par des montagnes calcaires, entres les­quelles, à l'Orient, par plusieurs brèches, on aperçoit la mer et les hauteurs de l'île de Chypre.
Sur cette terrasse, mi-naturelle, mi-taillée dans le roc, à la place du château anéanti, quelques pauvres maisons, quelques mûriers chétifs qui ont su trouver un peu de terre végétale. Vif étonnement, pour un Français, d'y trouver un vieux canon à fleur de lis. Que fait-il là ?
Le grand vent, un immense espace à surveiller, le silence, et ma curiosité qui ne sait où se renseigner. Je regarde au-dessous de moi cet inextricable enche­vêtrement de vallées, où des restes de murs me font comprendre que jadis les avancées du château les fermaient. Mais que puis-je saisir des intérêts, des passions, de l'intelligence qui animaient cet horizon ruiné ?
Je cause avec plusieurs Ismaéliens, dont l'émir Tamer Ali. Ils me racontent que le seigneur Rachid­eddin Sinan demeura quelque temps à Qadmous dans une maison éclairée par une grande fenêtre. Si quelqu'un de ses compagnons voulait entreprendre une affaire, un voyage, il venait y réfléchir devant cette fenêtre. Et le seigneur le voyait. Au bout de peu, un serviteur sortait et disait à l'homme : « Ton affaire réussira, » ou bien « Ton voyage échouera ! » Et celui-ci, selon cette réponse, abandonnait ou exécutait son projet.
Souvent, la nuit, le seigneur Rachid montait au sommet des montagnes voisines, et laissant son cheval à son écuyer, il se tenait dans la solitude. Une nuit, l'écuyer s'enhardit jusqu'à s'approcher, et voici qu'il vit un oiseau vert aux grandes ailes qui causait avec le seigneur. Un peu avant l'aube, l'oiseau s'étant envolé, le seigneur se leva et rejoi­gnit son cheval. L'écuyer osa alors l'interroger sur cet oiseau vert. « C'est, répondit Rachid, le seigneur Hasan Aladhikrihis-Salâm, le Grand-Maître de Perse, qui vient me demander assistance. » [...]
Des montagnes voisines se détachent, çà et là, plusieurs pitons ; l'Émir m'indique l'un d'eux, tout près de nous, au Nord, qui porte, me dit-il, le tom­beau de Mollah-Hasan, le fils de Rachid-eddin Sinan. Il domine le pays, et je vois avec plaisir que j'ai passé ma nuit dans une dépression, entre la forte­resse et ce tombeau du fils de l'homme que j'admire.
Les hauts lieux dont ce pays est semé, m'explique encore l'Émir, s'appellent Mazar. Un certain nombre d'entre eux sont nommés Gharbi, ce qui veut dire occidental, et renferment des restes d'Européens, de chefs croisés ; ou bien encore on y voit des ins­criptions romaines.
Rachid-eddin est enterré au Kaf, où je vais aller tout à l'heure. L'Émir le tient pour un chef poli­tique, non pour un chef religieux. Son tombeau, auprès duquel subsistent des vestiges de maison, est une coupole en très bon état avec un caveau. On y va beaucoup dans la saison d'été, et en arri­vant on égorge des moutons. On y met des lampes, la veille de chaque vendredi, et des chiffons bleus. Il s'y produit souvent des miracles. Sur le tombeau aussi de Mollah-Hasan, le fils de Rachid-eddin, on met des lumières, le jeudi soir, et des chiffons bleus. Nulle inscription ne s'y trouve.
Plusieurs Ismaéliens se sont groupés autour de l'Émir qui me donne ces explications. Je reviens sur ce qu'il m'a dit de Sinan, et je lui demande :
— Vraiment, Rachid-eddin Sinan n'était pas un chef religieux ? Je croyais qu'il se faisait adorer comme un dieu?
— C'était un chef politique.
— Où donc est le dieu ?
Nulle réponse.
— Récitez-vous des poésies spéciales ? (je n'ose dire des prières.)
Les visages se ferment, et au bout d'un instant, l'Émir me répond :
— Non.
Des enfants nous suivent et nous présentent des monnaies byzantines qu'ils désirent me vendre."

Extrait tiré de Une enquête aux pays du Levant, Maurice Barrès, Plon, pp. 228-239

vendredi 10 juillet 2009

Maurice Barrès à Khawabi : récit de voyage

Khawabi


"Au matin, à huit heures, départ de Banias pour Khawabi. Nous suivons la mer, par des sentiers faciles, au pied du château de Marqab. La chaleur, déjà remarquable, grandit terriblement, lorsque, pour éviter les sinuosités du rivage, nous coupons au court, à travers des terres volcaniques où la brise marine cesse de nous rafraîchir.
Vers onze heures, nous atteignons la halte du déjeuner, les jardins du pont Kharab : quelques arbres, auprès d'une source et d'un champ de blé. Un beau figuier met son ombre sur nos tapis éten­dus. C'est un figuier non greffé, mais on y fait grim­per un petit enfant qui sait choisir les fruits. Sous les arbres voisins, les chevaux remuent leurs grandes queues pour chasser les mouches. Avec eux sont assis les gendarmes et les Moukres. A mesure que chacun de nous s'est servi, on leur passe les plats de poulet, de légumes froids et de laitage, tout un charmant festin qu'a voulu nous offrir la famille d'Adballah Elias.
Dans les arbres, un oiseau, d'autant de coeur qu'un rossignol, chante à demi endormi. Un âne brait au loin.
Pas de sieste. En route. Nous traversons une rivière où il y a des arbres et de l'eau très claire, et nous commençons à gravir des collines assez raides, pour parvenir à un vaste plateau où le terrain, de calcaire devient volcanique, sans cesser d'être pierreux. Nous suivons ses ondulations acci­dentées. Rien que le bruit des pas de nos che­vaux à la file. L'insolation nous menace, mais que cette vie animale est belle ! Je me fais toute une morale, à part moi, pour m'inciter à mépriser ma fatigue et à jouir de ces minutes paisibles. Quand Mahomet fit son voyage de Syrie, deux anges lui formaient un abri de leurs ailes contre l'ardeur du soleil. La jeune Khadidjah en ayant été infor­mée offrit sa main à Mahomet. Ni les anges, ni la jeune Khadidjah ne m'apporteront leurs faveurs.
Une heure et demie après avoir quitté la rivière, nous arrivons au village grec orthodoxe d'El-Sanda. Tandis que les paysans nous apportent du sirop de mûres, les mulets se roulent à terre et s'attirent une bastonnade générale.
Maintenant, par une série de lacets, dans les ter­rains volcaniques, et dans un véritable petit bois, on descend une très forte pente, pour arriver, dans le fond de la vallée, à un ruisseau. Là, notre guide indécis s'arrête. Il ne sait plus sa direction. Une paysanne providentielle surgit, qui vient puiser de l'eau. Mais la menteuse, la prudente, la sotte, n'a jamais entendu parler de Khawabi ! Autre provi­dence : soudain apparaît une escouade de jeunes cavaliers. A leur tête, le fils du Moudir de Khawabi. Ce Moudir se nomme Achmed Bey al-Mahmoud, et son fils, Abdel-Khader. Ils viennent d'être préve­nus par nos conducteurs de bagages qui, eux, sont déjà arrivés, et ils accourent à notre rencontre.
Il est six heures du soir ; ces jeunes gens font une charmante fantasia dans le lit de la rivière, et je les applaudis, tout en me disant in petto que je ne leur cède pas en fantaisie, moi qui viens, par cette chaleur, admirer ici leur équitation !
Et tous ensemble, de repartir. Nous chevauchons dans le ruisseau même, et rejoignons ainsi le lit des­séché d'un torrent, que nous remontons, puis un petit sentier périlleux. Soudain, dans le ciel, par une échancrure de vallée, entre les montagnes fa­rouches, apparaît Khawabi. Des constructions sur un rocher, entouré lui-même, de quatre côtés, par quatre montagnes qui le surplombent de quatre à cinq cents mètres. Quelle beauté, cette dure solitude guerrière ! Le long du mince sentier serpentant à pic, au-dessus de la profonde rivière, nous appro­chons dans le soir, et déjà nous pouvons voir la population debout sur les murs qui nous attend. A ce moment, j'ai écrit sur mon carnet deux lignes que j'y retrouve en riant : « J'aperçus Khawabi à la fin du jour dans le ciel, et j'éprouve de l'enthou­siasme ! »
Au pied du rocher qui porte la forteresse, devenue elle-même le village, nous trouvons les notables et, devant eux, le moudir, Achmed Bey al-Mahmoud, gros bonhomme à l'air jovial, une sorte de Toulou­sain, qui soudain me rappelle l'ancien ministre Constans. Ils nous disent que, là-haut, il n'y aurait pas de place pour nous, et qu'ils ont fait établir nos tentes en bas, dans un champ d'oliviers, où ils nous conduisent.
Fort excité par le désir de voir Khawabi, je décide que nous n'attendrons pas au lendemain matin, et que nous allons sur l'heure, dans le cré­puscule, gravir à pied la rude côte, avec le Moudir, à qui nous ferons d'abord notre visite.
On entre dans le château par une porte pareille à celle de Marqab. Ce sombre porche franchi, me voici à ciel ouvert (un ciel déjà plein de nuit) dans l'enceinte fortifiée. Une rue y est construite, où je fais quelques pas. Puis à droite, l'escalier et la mai­son du Moudir. Son salon : tout un orientalisme de pacotille allemande. Sur un marbre, devant une glace, une collection de lampes à pétrole en cristal. On sert des verres d'orangeade et le café.
Nous reprenons la visite du village, dans le château. Une seule rue, en rumeur, pleine d'ânes et d'enfants qu'épouvante notre vue. Des femmes bravent la défense de nous approcher, jetées vers nous par la curiosité. Les hommes, très sombres, répondent pourtant à nos « bonjours, messieurs » et à nos saluts. Cette rue finit très vite en cul-de- sac. Il nous faut revenir par le même chemin, sous la même voûte, si noire maintenant qu'on doit y allumer des allumettes. Nous redescendons le long escalier, et trouvons, sous nos oliviers, les tentes dressées.
Je m'en vais, de fatigue, me coucher sans dîner."
Maurice Barrès, Une enquête aux pays du Levant, Plon, 1923