jeudi 25 juin 2009
L'Imam Djafar al-Sadiq et l'alchimie
JABIR IBN HAYYAN ET DJAFAR AL-SADIQ : L'ALCHIMISTE ET SON MAÎTRE
Jabir ibn Hayyan est le plus célèbre alchimiste de l'Islam. Il est considéré comme le père de la chimie arabe. Un corpus impressionnant s'élevant à plusieurs milliers de volumes lui est attribué. Il fut le disciple de Djafar al-Sadiq, et c'est à lui que Jabir ibn Hayyan attribue la paternité de ses oeuvres, lui-même n'ayant été que le scribe de l'Imam. Ainsi, parlant de ses livres, les "Cinq cents livres" et des "Kitab al-Khamsumiyat", Jabir va jusqu'à dire qu'"ils ne contiennent rien qui vienne de moi ; je n'en suis pour ainsi dire que le copiste". Et ailleurs : "De par la science qu'il m'a confiée, je procède de Djafar comme le fils du père, relié à lui comme la moitié au double..."
Jabir ibn Hayyan est né vers 721 à Tûs dans le Khorassan. Il s'installa à Médine où il devint le fidèle et le disciple de Djafar al-Sadiq. Il mourut à Kufa vers 815.
Jabir ibn Hayyan est considéré comme le père de la chimie arabe en ce sens qu'il est le premier à pratiquer cette discipline de manière scientifique et qu'il insista particulièrement sur l'importance de l'expérimentation. On lui attribue l'invention d'un grand nombre d'équipements de laboratoire tel que l'alambic, et la découverte de produits chimiques tels que l'acide chlorhydrique, l'acide nitrique, ainsi que du procédé de la distillation.
Les musulmans commencèrent à s'intéresser à l'alchime dès le début du VIIIe siècle. Au milieu de ce siècle, on voit l'apparition d'une école d'alchimistes de tendance chiite, autour de la personne de Jabir, à Médine. Les premiers traités sont alors rédigés. Au IXe siècle, cette école s'enrichit de la tradition alchimique grecque. C'est au Xe siècle que le corpus définitif de l'œuvre de Jabir est compilé.Le but de l'alchimie est d'obtenir à travers de savantes et obscures manipulations l'Elixir permettant de transmuter les corps grossiers et sans valeur en objets purs et précieux tels que l'or. Mais, Jabir donne à cette opération une portée métaphysique et spirituelle. Il s'agit en réalité de purifier l'âme de toutes ses imperfections et ses grossièretés. Pour Jabir, l'Elixir divin permettant de purifier l'âme est l'Imam qui par son enseignement gnostique et sa grâce disperse l'ignorance dans laquelle se trouve l'âme, l'illumine, la purifie de la souillure et la rend apte à contempler les réalités divines. Dans son traité "Les Cinq cents", Jabir identifie explicitement l'Elixir suprême, permettant la transmutation des métaux vils en argent et en or, à la personne de l'Imam. Il écrit : "Sache, ô mon frère, que l'Eau, lorsqu'elle est mêlée à la Teinture et à l'Huile de façon complète, se rubéfie, se fige et devient semblable à un grain de corail. Lorsqu'elle atteint ce stade et est devenue une matière faiblement fusible, rapidement cérifiée, pénétrant dans tous les métaux, alors s'il en est bien ainsi, c'est cela l'Imam."
Jabir déclare quant au rôle joué par l'Imam Djafar auprès des alchimistes : "Dieu nous a exaucé, nous a accordé une grâce dont Il a privé d'autres, par pure libéralité et gracieuse bienveillance et non par mérite de notre part [...]. Nous Lui rendons grâce de nous avoir élu parmi ses fidèles, de nous avoir accordé toute la science du meilleur des hommes de son temps, le plus digne d'être aimé, celui qu'Il s'est choisi, qu'Il a élu, à qui Il a attribué l'Imamat et le degré de la prophétie, ainsi que la science des choses cachées qu'Il a interdites à ses créatures excepté à l'Imam qu'Il a institué pour eux ; ce afin que l'Imam soit un flambeau les éclairant et les guidant dans les ténèbres sur terre et sur mer, une autorité qui les dirige et leur évite ainsi d'errer. Cet homme, c'est mon Seigneur Djafar al-Sadiq, le fils de Muhammad, qu'il prie sur nous, le Prince des hommes de son époque et le meilleur d'entre eux."
Quant aux raisons qui poussèrent Jabir à écrire ses livres sur la science alchimique, il déclare "J'ai fait cela afin que mon seigneur - sur lui le salut - sache que je n'ai point été économe, avare ou énigmatique dans mon discours ; peut-être me délivrera-t-il alors de la souillure de ce monde." Le chiisme fait de la transmission du savoir un devoir pour les fidèles et un acte vertueux. La charité ne se limite pas aux moyens matériels, mais s'étend sur le spirituel et l'intellectuel. Le savant doit se montrer généreux avec son savoir et le transmettre à ceux qui en sont dépourvus. Ali avait déclaré : "La connaissance est une richesse qui quand on la partage s'accroît."
L'Imam Muhammad al-Baqir
L'Imam Zayn al-'Abidin désigna son fils Muhammad surnommé "al-Baqir" (dimunitif de "baqir al-ilm", "Celui qui disséque la connaissance pour mieux la révéler"), pour lui succéder. Al-Baqir jeta les bases de la théorie de l'Imamat et définit ses principes fondamentaux. Cette élaboration, il fut amené à la faire devant la multiplication des prétendants à la succession de Ali en tant que "Imam", c'est à dire "Guide" ou « Chef ». Parmi ces prétendants, Zayd, son propre demi-frère qui proclamait que n'importe quel descendant de Ali qui revendiquait les armes à la main la fonction d'Imam et se battait pour ses droits pouvait être proclamé Imam. C'était la notion de "khuruj" ("se battre pour faire valoir ses droits").
A cette notion de khuruj, al-Baqir répondit en évoquant la notion fondamentale du Nass, c'est à dire la désignation explicite par l'Imam en fonction de son successeur, tout comme le Prophète avait par voie de Nass désigné Ali comme son successeur à Ghadir Khumm. Seul le successeur désigné explicitement pouvait être Imam, et nul autre quand bien même il serait un descendant de l'Imam. L'Imamat ne dépendait pas d'une revendication personnelle, ni même du bon vouloir des fidèles. La désignation de l'Imam par voie de Nass relève d'une décision divine et c'est elle qui confère l'Imamat au successeur désigné et l'investit de cette fonction. C'était par ordre divin que le Prophète avait procédé à la désignation de Ali. Ainsi, l'Imamat est d'origine divine. Al-Baqir poursuit en élaborant une autre notion essentielle, concomitante à la fonction d'Imam, c'est la notion du 'ilm, la Connaissance. Avec le Nass, l'Imam devient détenteur des connaissances ésotériques ou spirituelles du Coran. Aussi, il en est l'interprète infaillible (isma') par excellence. Cette infaillibilité fait que l'Imam est un être pur (ma'sum), exempt de toute souillure, et par conséquent le plus apte à guider les fidèles sur le droit chemin. Ceux qui prennent pour Imam une personne autre que celle désignée par Nass prennent en fait pour guide un aveugle pour conduire d'autres aveugles. Al-Baqir précise que l'Imamat se situe exclusivement dans la descendance du Prophète, qu'il est une institution divine, qu'il ne relève pas d'une élection humaine ou d'une revendication. La fonction d'Imam est inhérente à l'Imam et permanente dans la descendance du Prophète, contrairement au Califat qui est de nature humaine et passagère. En tant que tel, le Califat ne peut demeurer d'une manière permanente aux mains d'une même famille ou d'une même personne pour l'éternité. L'Imamat est consubstantiel pour l'éternité aux Ahl al-Bayt, la Famille du Prophète et ses descendants désignés à l'Imamat.
L'Imam al-Baqir s'appuie sur le Coran et les hadiths prophétiques pour légitimer, soutenir et démontrer ses affirmations sur l'Imamat et la précellence de la Famille du Prophète. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail de versets cités par l'Imam pour légitimer l'Imamat mais il convient de dire que pour chaque fonction, qualité ou attribut de l'Imam, al-Baqir s'appuie sur le Coran et en appelle aux hadiths pour confirmer et corroborer ses dires.
Les enseignements de l'Imam al-Baqir ont contribué à la formation de la jurisprudence, du tafsir (interprétation du Coran), des hadiths, du droit chiite.
L'Imam Zayn al-Abidin
A partir de la mort de Husayn, ses successeurs, jusqu'à la mort de l'Imam Djafar al-Sadiq en 765, adoptèrent une attitude de quiétisme politique. Ils s'abstinrent d'apporter leur soutien aux nombreux mouvements insurrectionnels qui virent le jour pour défendre la cause des Alides ou venger la mort de Husayn. Le fils de Husayn qui avait échappé au massacre de Karbala, Ali, surnommé "Zayn al-Abidin" ("l'Ornement de dévots") mena une vie retirée et paisible à Médine. Il se consacra à l'enseignement du Coran et aux actes de dévotion. Aussi est-il également appelé "al-Sajjad", "Celui qui se prosterne". Il joua un rôle de premier plan en tant que traditionniste dans la collecte et la transmission des hadiths (Parole, Tradition du Prophète). Il faisait non seulement partie de la Famille du Prophète, mais avait côtoyé des personnes qui furent en contact direct avec Muhammad. Aussi, les paroles du Prophète qu'il pouvait rapporter faisait de lui une source inestimable en matière de fiabilité et de fidélité dans la transmission des hadiths. L'augmentation exponentielle du nombre des musulmans et la complexité des problèmes auxquelles ils pouvaient être confrontés sans trouver une réponse appropriée dans le Coran contraignirent les savants à se tourner vers la vie du Prophète afin de trouver des solutions adaptées aux problèmes rencontrés. Ainsi commença un vaste travail d'enquête concernant tous les aspects de la vie quotidienne du Prophète afin que ses faits et gestes soient consignés par écrit pour qu'ils servent d'exemples aux musulmans. Les croyants en reproduisant les gestes du Prophète seraient sûrs d'accomplir des actions agréées par Dieu. Les croyants effectuèrent cette démarche car le Coran leur propose le Prophète comme un modèle à suivre : "Vous avez dans le Prophète de Dieu un beau modèle (al-uswa al-husna) pour quiconque espère en Dieu et au Jour dernier et invoque Dieu fréquemment" (33, 21), ou encore "Et tu es certes d'une moralité éminente" (68, 4). Le recueil des Traditions avait également pour but de fournir aux savants juristes (ulémas) le matériau nécessaire sur lequel ils pourraient s'appuyer pour élaborer la loi islamique (sharia) afin d'édifier une société régie selon les lois de Dieu et de Son Prophète. En Islam, les deux sources de loi essentielles sont le Coran et la Tradition du Prophète. Lorsque les deux demeurent muets face à un cas alors les juristes se tournent vers l'ijma (le consensus des savants) et le qiyas (le raisonnement par analogie) pour émettre un avis juridique. Zayn al-Abindin vécut durant la période appelée "des sept juristes de Médine", ces juristes éminents qui se consacrèrent à la collecte des Traditions prophétiques et mirent en place les bases de la jurisprudence (fiqh). Parmi ces ulémas, nous trouvons al-Musayyab, mais aussi al-Zuhri qui bien qu'étant un familier de la cour omeyyade tenait l'Imam dans une haute estime. C'est même lui qui décerna à l'Imam le qualificatif honorifique de "Zayn al-Abidin". L'Imam par sa piété, son enseignement et sa science avait acquis une réputation d'homme saint et était vénéré par les musulmans. Une anecdote fréquemment citée illustre l'estime et la considération que les gens lui portaient. Au cours d'un pèlerinage, le prince omeyyade Hisham , fils du Calife Abd al-Malik, essayait vainement tout en faisant les processions rituelles autour de la Ka'ba de se rapprocher de la Pierre noire enchâssée à l'un des angles du cube afin de la toucher et de l'embrasser comme il est recommandé selon le rituel du pèlerinage. Ne parvenant pas à s'approcher de la Pierre, il se mit à l'écart, excédé, et attendit que la foule fut moins dense. Lorsque se présenta Zayn al-Abidin, les gens s'écartèrent respectueusement sur son passage et lui firent un chemin jusqu'à la relique sacrée qu'il put honorer en la touchant et en l'embrassant. Hisham, feignant d'ignorer l'identité de l'Imam, demanda : "Qui est-ce donc ?". Mal lui en prit car sa question reçut de la part du grand poète Farazdaq qui l'accompagnait une réponse cinglante sous la forme d'un panégyrique improvisé sur le champ. Cet éloge de Farazdaq est considéré comme un chef d'œuvre de la poésie arabe.
L'Imam poursuivit vaille que vaille dans son attitude quiétiste en dépit des sollicitations qu'il recevait pour prendre les armes. Ainsi, lorsqu'un certain al-Mukhtar qui avait levé une armée pour combattre les Omeyyades et venger Husayn se rapprocha de lui pour lui demander la permission de mener le combat en son nom, il essuya un refus catégorique de L'Imam. Al-Mukhtar se tourna alors vers Muhammad al-Hanafiyya, un autre fils du Calife Ali que celui-ci avait eu avec Khalwa, une femme de la tribu des Banu Hanifa. C’est dans le mouvement d’al-Mukhtar que nous trouvons pour la première fois dans l’histoire islamique la notion du Mahdi, d’un Sauveur, issu de la descendance de Ali, qui doit revenir pour instaurer une ère de paix et de justice sur la terre et récupérer le pouvoir qui lui revient de droit. Certes le terme de Mahdi avait déjà été utilisé auparavant comme un qualificatif honorifique pour Ali et Husayn, mais c'est la première fois qu'il prenait une signification messianique. Une grande partie des chiites déçu par l'attitude pacifique de l'Imam rallièrent al-Mukhtar et prirent Muhammad al-Hanafiyya comme Imam. La révolte d'al-Mukhtar fut écrasée en 687 à Kufa et al-Hanafiyya mourut mystérieusement.
De nombreux chiites, déçus par l'attitude pacifique de l'Imam, se tournèrent vers d'autres descendants de Muhammad qui prenaient les armes pour combattre les Omeyyades. Il semblerait que l'Imam n'ait pas eut beaucoup de fidèles et qu'il ne fut considéré comme Imam que par une minorité de partisans. Néanmoins, l'attitude quiétiste de Zayn al-Abidin accordera la tranquillité nécessaire pour permettre à ses deux prochains successeurs de définir le concept de l'Imamat, de jeter les bases de la pensée chiite et de s'imposer ainsi sur la base de l'autorité morale et intellectuelle qu'ils auront acquises, comme les Imams légitimes des chiites.
Imam Zayn al-Abidin et les psaumes de l'Islam
Les psaumes de l'Islam : Al-Sahifat al-Sajjadiyya
L'Imam Ali Zayn al-Abidin fut un homme vénéré pour sa piété et ses connaissances religieuses. Il fut surnommé "al-Sajjad" ("celui qui reste en prosternation") car il consacrait l'essentiel de son temps à la prière et aux pratiques religieuses.
Zayn al-Abidin est l'auteur d'un ouvrage intitulé "Al-Sahifat al-Sajjadiyya", qui signifie tout simplement "Le livre d'al-Sajjad". C’est un livre de prières et de supplications. L’Imam adresse à Dieu des prières d'une profonde humilité, dévotion et soumission. Il nous livre également ses réflexions sur la vie de ce monde et nous fait part de son observation subtile de la psychologie humaine. L'Imam médite sur les qualités et les attributs divins qui sont mentionnés dans le Coran, ainsi que sur la nature de la relation et des devoirs de l’homme envers son Créateur. L’Imam souligne également l’importance pour les croyants d’adopter dans ses relations avec autrui, y compris ses ennemis, une ligne de conduite basée sur les principes moraux de l’Islam. Pour l’Imam, le Salut ne relève pas exclusivement de l’observance du culte religieux, mais aussi d’un comportement éthique dans la vie quotidienne. La repentance avec la notion de purification occupe une place importante dans l’ouvrage. Elle permet à l’homme de briser son égo et d’acquérir l’humilité nécessaire pour se préparer à la rencontre avec le divin.
Zayn al-Abidin est particulièrement vénéré dans le monde musulman dans son ensemble. Ses prières sont considérées comme les Psaumes de l'Islam. Pour les chiites, son livre occupe une place centrale, et se situe juste après le Coran et le Nahj al-Balagha de l'Imam Ali.
L'illustration nous montre un homme en prière dont le corps est dessiné avec la formule de la Shahada. La Shahada est l'Attestation (le Témoigage) de la foi islamique : "Ashadu anna La ilaha ill-Allah wa ashadu anna Muhammad-un rasul Allah", "J'atteste qu'il n'y a pas d'autre dieu que Dieu, et j'atteste que Muhammad est l'Envoyé de Dieu".
La figure de l'Imam Husayn dans le soufisme
Pour les soufis (mystiques), Husayn est le parangon de l'Amant idéal. Il est celui qui en dépit des plus grandes souffrances et au prix des sacrifices de tout ce l'homme peut avoir de plus précieux, est resté fidèle par Amour pour Dieu aux principes moraux édictés par Lui. Le terme "shahid" signifie tout à la fois "martyr" et "témoin". Tout martyr témoigne et affirme par le don de sa vie de la Présence de Dieu d'une manière pleine et entière et non plus seulement par une affirmation uniquement verbale de son existence. La figure de Husayn est également valorisée par l'importance que la souffrance revêt dans le soufisme. Le Prophète a imposé comme devoir à tout homme de pratiquer la grande guerre sainte (jihad akbar) contre les tendances concupiscentes de l'âme. A terme, ce jihad avec sa cohorte de souffrances et d'adversités purifie l'âme du fidèle et le rapproche de Dieu. Husayn est très souvent rapproché d'un autre grand mystique de l'Islam, son homonyme, Husayn ibn Mansur al-Hallaj, qui en 922 à Bagdad, endura le supplice de la croix pour avoir affirmé son amour envers Dieu en des termes d'union mystique qui choquèrent ses contemporains, notamment lorsqu'il clama : "Ana l-Haqq", "Je suis la Vérité." Farid al-Din Attar, le poète persan du XIIe siècle, auteur du "Langage des oiseaux", exhorte le novice dans son Diwan (Recueil de poésie) en lui déclarant : "Sois Husayn ou Mansur al-Hallaj." Il met ainsi sur le même pied d'égalité les deux hommes.
Pour le poète Sana'i (mort en 1131), Husayn est le symbole de la partie spirituelle en l'homme que celui-ci sacrifie au profit du monde matériel et de l'assouvissement de ses passions impures. Sana'i déclare : "Ta foi est ton Husayn, la cupidité et l'envie sont des porcs et des chiens. Tu tues le premier en l'assoiffant, et tu engraisses les deux autres."
En poésie persane, à partir du XVe siècle, Husayn sera traditionnellement représenté par la tulipe rouge. "L'aube éperdue de tristesse pour Husayn répand son sang, et les tulipes rouges se parent de sang et portent les stigmates de sa souffrance au plus profond de leurs coeurs", déclare le poète turc Ergun. Muhammad Iqbal nous montre des tulipes rouges fleurir dans le désert de Karbala arrosées par des nuages déversant le sang de Husayn sur la terre aride et la rendant fertile.
Dans l'illustration ci-contre, nous voyons un candélabre en bronze doré de l'époque ottomane, en forme de tulipe. Lumière et tulipe sont étroitement associées dans cette œuvre d'art qui nous transmet non seulement un message de beauté, mais également un message de foi et de souvenir du Prince des martyrs.
Abbas, le héros de Karbala
Abbas est avec Husayn le grand héros de Karbala. Abbas était le demi-frère de Husayn. Il était réputé pour sa vaillance et reconnu comme un guerrier redoutable.
Karbala est située non loin des rives de l'Euphrate. Les soldats de Yazid, largement supérieur en nombre aux compagnons de Husayn, coupèrent à ceux-ci l'accès à l'eau afin de les affaiblir en les assoiffant. Les textes hagiographiques nous montrent les pervers soldats omeyyades narguant les assiégés en buvant avec ostentation devant eux toutes sortes de boissons rafraîchissantes, pendant que ceux-ci, particulièrement les femmes et les enfants, subissaient les pires tourments de la soif.
La scène illustrée nous montre Abbas mettant en déroute les lignes ennemies et parvenant à recueillir de l'eau pour son camp. En dépit de sa bravoure, il tombera submergé par le nombre. Il combattra jusqu'à son dernier souffle, avec un seul bras, l'autre ayant été coupé pendant le combat. Abbas porte un bouclier sur lequel on voit gravé la Shahada (l'attestation de foi islamique) : "J'atteste qu'il n'y a point d'autre dieu qu'Allah et j'atteste que Muhammad est l'Envoyé d'Allah". A ces deux attestations est ajoutée l'attestation chiite concernant Ali : "Et j'atteste qu'Ali est l'Ami (wali) d'Allah". Abbas brandit un étendard portant l'inscription coranique relative au verset 61, 13 : "Un secours venant de Dieu (nasr Allah) et une prompte victoire". Au loin, on voit le campement de Husayn avec une tente verte au centre surmontée d'un drapeau rouge, c'est celle du petit-fils du Prophète. La couleur verte, symbole de la nature et de la végétation, est également considérée par les Arabes comme la couleur du Paradis et des martyrs. L'association entre le Paradis et la végétation étant compréhensible pour ce peuple vivant dans des déserts brûlants et arides pour lequel la végétation prenait le sens de vie, de fertilité, de renouveau, et de bénédiction. Le Coran décrit le Paradis comme un jardin, récompense et lieu de séjour pour les justes. D'où l'amour et le développement de l'art des jardins en terre d'Islam. D'ailleurs, le terme arabe "jannat" signifie tout à la fois "Paradis" et "jardin".
Les évènements de Karbala
Il pleut quoi ? Du sang
Qui ? Les yeux
Comment ? Jour et nuit
Pourquoi ? A cause du chagrin
Du chagrin pour qui ? Pour le roi de Karbala
Ainsi s'exprime le poète Qaani dans cette élégie composée en l'honneur de Husayn, le petit-fils du Prophète par sa fille Fatima, tombé à Karbala face aux troupes omeyyades du Calife Yazid. Ce poème illustre la répercussion qu'eut cet événement dans la conscience islamique qui fait de Husayn le Prince des martyrs et dont la célébration constitue l'une des fêtes majeures des chiites duodécimains.
Mu'awiya en prenant le titre de Calife fonda la première des dynasties musulmanes, celle des Omeyyades. Avec les Omeyyades, c'est le retour au pouvoir de l'ancienne aristocratie mecquoise, celle qui avait toujours combattu Muhammad et ne s'était convertie à l'Islam qu’à la dernière heure. Mu'awiya fit de Damas la nouvelle capitale de l’empire musulman. Avant de mourir en 680, il imposa son fils Yazid comme Calife, substituant ainsi une accession au pouvoir par voie élective à une accession par voie héréditaire. Ce coup de force suscita la colère des musulmans et l'accession de Yazid au Califat fut marquée par des révoltes qui éclatèrent en plusieurs endroits dans le monde islamique. Husayn, le fils d'Ali refusa de donner son allégeance au nouveau Calife et dénonça l'usurpation du pouvoir. Durant tout le règne de Mu'awiya, il avait gardé un profil bas et respecté la décision de son frère Hasan d'abdiquer devant Mu'awiya. La situation devint particulièrement critique à Kufa, le centre le plus actif du chiisme, où la population se souleva et appela Husayn à venir prendre la tête de la révolte. Après bien des hésitations, Husayn céda finalement aux sollicitations et se mit en route pour Kufa avec une petite troupe de compagnons. Il quitta La Mecque et prit la route du pèlerinage qui traverse l'Arabie par le nord pour se rendre à Kufa. Apprenant la nouvelle, Yazid envoya des troupes importantes placées sous le commandement d'Ibn Ziyad pour mater les soulèvements. L'armée réprima violemment la révolte à Kufa puis se porta à la rencontre de la caravane de Husayn. Celui-ci apprenant les nouvelles alarmantes de Kufa regroupa ses compagnons et invita ceux qui le souhaitaient à rebrousser chemin. Il leur tint un discours dont son fils Ali, rescapé du massacre, nous a transmis la teneur : "Je loue Dieu qui nous a fait l'honneur de la Prophétie et nous a enseigné le Coran et la religion... Je ne connais pas de compagnons plus dignes...que les miens, ni une famille plus pieuse que la mienne... Que Dieu vous récompense tous. Je crois que demain ce sera notre fin... Allez vous-en tous. Je ne vous retiens pas. La nuit vous couvrira. Prenez-la comme monture..." A part quelques désistements, la plupart choisirent de poursuivre le chemin avec l'Imam. Le nombre des compagnons aurait été de cinquante-deux selon certaines sources ou de soixante-douze selon d'autres. Les deux parties adverses se rencontrèrent à Karbala, non loin des rives du fleuve Euphrate dont les soldats coupèrent l'accès à la petite troupe la privant ainsi d'eau potable. L’armée exigea que Husayn se soumette au nouveau Calife et lui prête son serment d'allégeance. Devant le refus de Husayn, l'armée encercla la caravane et commença les hostilités. Après neuf jours de siège ponctués par des escarmouches et des combats singuliers, l'armée exaspérée par la résistance, décida le 10 (Ashura) du mois de Muharram 680 de lancer l'assaut final contre les assiégés épuisés par la faim et la soif. L'armée se mit en ordre de bataille. Husayn se présenta sur son cheval devant les soldats, un Coran à la main. Il invoqua Dieu par une longue et belle prière puis adressa un dernier discours à ses adversaires dans lequel il les invita à bien considérer s'il leur était licite de le tuer, leur rappela les propos élogieux du Prophète envers son frère et lui, évoqua les mérites de la famille de Muhammad, puis leur demanda de les laisser partir en paix. Les soldats exigèrent à nouveau que Husayn reconnaisse le Califat de Yazid. Et à nouveau, Husayn refusa. Les soldats lancèrent alors l'attaque décisive. Après une bataille acharnée, les compagnons mâles de Husayn furent tous massacrés impitoyablement, à l'exception d'Ali, l'un des fils de Husayn, qui étant malade était resté alité sous une tente. Husayn mourut d'un coup d'épée asséné à la tête. Il tomba face contre terre Les soldats se précipitèrent sur son corps, le décapitèrent et s'acharnèrent sur lui. Il fut mutilé puis piétiné par les soldats qui passèrent dessus avec leurs chevaux. La tête fut envoyée à Kufa, à Ibn Yazid, qui frappa de sa baguette la bouche de Husayn. Elle fut ensuite envoyée avec celles des autres victimes à Damas auprès de Yazid. Les têtes furent exposées à la foule, plantées sur des piques. Cette mise en scène choqua les musulmans et excita leur haine contre les Omeyyades. Ce massacre fit l'effet d'une onde de choc terrible dans le monde musulman. Il jeta le discrédit sur la légitimité du pouvoir Omeyyade et cristallisa le mouvement chiite dans son identité. Il fit naître dans la population musulmane le sentiment que le pouvoir devait impérativement revenir à un Alide, c'est à dire un descendant de Ali. Il fit également naître dans la communauté musulmane un sentiment de culpabilité, particulièrement à Kufa, où la population après avoir appelé Husayn l'abandonna à son sort funeste par peur des représailles. Aussi, il est significatif que le premier des mouvements anti-omeyyade armé qui vit le jour fut celui des "Tawabbun" (les Pénitents), un mouvement dont les membres voulaient racheter leur faute d'avoir abandonné Husayn en le vengeant au prix du sacrifice de leur vie.
Le seul rescapé mâle de Karbala fut Ali, un des fils de Husayn. Il devint le successeur de Husayn en tant qu'Imam. Pour les chiites, la survie de ce fils relève d'un miracle et d'une faveur de la grâce divine. Les chiites voient dans le verset 9, 32 : "Ils voudraient avec leurs bouches, éteindre la Lumière de Dieu, alors que Dieu ne veut que parachever Sa Lumière, en dépit des incrédules", une allégorie de la lignée de l'Imamat que ses ennemis voudraient voir s'éteindre, mais Dieu protège cette lignée. Il la protège comme on protégerait la flamme d'une chandelle d'un coup de vent en mettant sa main devant elle.
Il convient ici de signaler que c'est essentiellement auprès des nouveaux convertis, les "mawalis", notamment ceux d'origine iranienne que le chiisme trouvait l'écho le plus favorable à sa cause et recrutait le plus de sympathisants. En effet, le pouvoir omeyyade était spécifiquement un pouvoir arabe, favorisait les arabes et considérait les nouveaux convertis non-arabes comme des musulmans de seconde zone. Les mécontents du régime trouvèrent dans le chiisme un ciment religieux qui consolida leur unité.
Le massacre de Karbala
Dans l'illustration ci-contre qui fait partie de cette immense production d'imageries populaires destinée aux croyants, nous voyons l'Imam Husayn implorant la clémence de ses bourreaux pour son fils Ali Asgar âgé à peine de 6 mois. Le nourrisson mourut la gorge transpercée par une flèche tirée par un soldat. Le corps de Husayn, après sa mort, fut piétiné sous les sabots des chevaux puis décapité. Sa tête fut envoyée au Calife Yazid et exhibée sur une pique. Cette cruauté envers le petit-fils du Prophète dont celui-ci avait déclaré que Husan et Husayn étaient les Princes de la jeunesse du Paradis, choqua les musulmans et suscita leur colère envers les Omeyyades. Le corps de Husayn fut enseveli à Karbala même. Quant à la tête, divers lieux sont mentionés : elle aurait été entérée à Nadjaf à côte de l'Imam Ali, à Karbala, à Damas, à Ascalon et même en une contrée aussi lointaine que Marv dans le Khorassan. Les sources fatimides affirment qu'au XIIe siècle, le vizir al-Afdal fit transporter la tête d'Ascalon au Caire afin que celle-ci ne tombe entre les mains des Croisés. La tête se trouverait actuellement dans la mosquée Sayyidna al-Husayn au Caire située non loin d'al-Azhar, bien que la mosquée omeyyade de Damas abrite également un mausolée consacré à Husayn.
Le seul survivant mâle du massacre fut Ali, un des fils de Husayn, qui pour cause de maladie était resté alité sous une tente. Il devint le successeur de Husayn en tant qu'Imam des chiites. Il va sans dire que les chiites voient dans la survie de ce fils, rescapé miraculeux du massacre, un signe de la faveur divine.
Illustration : imagerie populaire réalisée et vendue en Turquie
Le mausolée de Ali à Nadjaf
Mausolée de l'Imam Ali à Nadjaf
La dépouille de l'Imam Ali repose à Nadjaf, en Irak, près de Karbala. Nadjaf est un lieu de pèlerinage incontournable pour tous les pèlerins chiites qui se rendent à Karbala pour se recueillir sur la tombe de l'Imam Husayn.
Le sanctuaire du Prince des Croyants ("Amir al-muminin", titre honorifique de l'Imam Ali), se trouve au centre d'une vaste cour. Il comporte une monumentale façade flanquée de deux imposants minarets et une coupole entièrement recouverts d'or. Le mausolée a été détruit et reconstruit, pillé et enrichi maintes fois au cours des siècles en fonction des aléas des conquêtes et des reconquêtes. Le pèlerinage aux mausolées d'Ali et de Husayn dure généralement dix jours : trois à Nadjaf et quatre à Karbala. Les autres jours sont passés en transport et en formalités administratives. Le pèlerin à son retour reçoit le titre de Karbala'i. Ce titre révèle bien que la visite au mausolée de l'Imam Husayn l'emporte sur celui d'Ali, ce qui est compréhensible car Husayn fut le petit-fils du Prophète et il connut une mort tragique.
Ali, le Secours du Croyant
Les paroles de l'Imam Ali constituent une source inépuisable de méditation et d'enseignement pour les musulmans. Ali exalte les valeurs éthiques, la conduite vertueuse, l'observance des pratiques religieuses mais également la quête de Dieu. L'Imam préconise particulièrement la pratique du dhikr (la remémoration de Dieu) pour se rapprocher de Dieu. Le dhikr purifie l'âme du fidèle, le débarrasse de toutes les souillures et le rend apte à contempler les réalités divines. Le dhikr deviendra une pratique centrale dans les confréries soufies. Déjà, à l'époque du Prophète, il existait un groupe appelé les Ahl al-Sufa (littéralement, "les gens de la banquette") qui consacrait l'essentiel de son temps en prières et en remémoration du nom d'Allah. Parmi les Ahl al-Sufa, on comptait Abu Dharr considéré comme un des premiers mystiques de l'Islam, mais aussi Salman le Persan, (aussi appelé Salman le Pur, "Salman Pak") ce pèlerin venu d'Iran en quête de la véritable foi et qui fut recueilli par le Prophète. Muhammad qui déclara à son sujet qu'il faisait partie de sa Famille ("Salman min Ahl al-Bayt" soit "Salman fait partie des Gens de la Famille"). Ces Ahl al-Sufa tenaient Ali dans une estime particulière, le considéraient même probablement comme leur guide. Abu Dharr et Salmân soutinrent les droits d'Ali au Califat à la mort du Prophète.
Dans l'illustration ci-dessus, nous voyons Ali combattre des monstres et un dragon à six têtes. Ali, armé de sa fameuse épée Zulfiqar, les réduit en pièces. Il s'agit de voir ici dans les monstres une allégorie des puissances concupiscentes de l'âme dont Ali triomphe vaillamment. Ali est le Chevalier au caractère noble (fata) par excellence. Une invocation célèbre dans le monde musulmane récitée en cas de difficulté ou pour exprimer la vénération envers Ali est : "La fata illa Ali, la sayf illa Zulfiqar" ("Il n'est point de Chevalier excepté Ali et il n'est point d'épée excepté Zulfiqar"). L'épée Zulfiqar symbolise la Connaissance spirituelle d'Ali qui non seulement dissipe l'ignorance mais donne également aux fidèles la force spirituelle pour rester sur le droit chemin en repoussant les tentations. Les deux pointes de l'épée peuvent signifier que le pouvoir d'Ali s'étend tout à la fois sur le monde matériel et le monde spirituel. Cette épée confère également à Ali la faculté de défendre la foi contre ses ennemis.
Illustration tirée du Khavarnama d'Ibn Husam, Punjab, XVIIe siècle, British LibraryLe Califat de Ali
L'éviction :
Après son accession au pouvoir, Abu Bakr réussit à rétablir l'autorité sur les tribus arabes et à juguler l'apostasie. A sa mort en 634, ce fut 'Umar qui accéda au Califat, puis à la mort de celui-ci en 644, 'Uthman fut désigné Calife. Durant toute cette période, Ali, en dépit de son éviction, apporta son soutien aux différents Califes et les conseilla même, lorsqu’il était sollicité, sur les affaires de l’Etat. Il se consacra également à l'enseignement du message islamique aux fidèles qui s'étaient regroupés autour de lui et qui soutenaient ses droits au Califat. Ces fidèles étaient désignés par le Parti de Ali (Chi'at Ali). Ensuite, ils furent désignés tout simplement de Chi'a (le Parti) et les partisans de chi'i. Ce n'est qu'en 656, à la mort de 'Uthman qui fut assassiné lors d'une émeute populaire par une foule en colère contre sa politique, que Ali accéda enfin au Califat.
La bataille du Chameau :
Les cinq années du Califat d'Ali constituent une période particulièrement mouvementée de l'histoire islamique. Elle est appelée la période de la "Grande Discorde", "al-fitna al-kubra", car elle fut marquée par les premières guerres civiles entre musulmans. Dès son élection, Ali eut à faire face à une révolte menée par deux figures importantes de l'Islam, deux Muhajjirûn, Talha et Zubayr. Ils reçurent un soutien de taille en la personne de 'Aisha, l'épouse favorite du Prophète, qui avait toujours porté une haine tenace à Ali. Face à cette levée, Ali reçut le soutien de la ville de Kufa. Les armées des deux opposants s'affrontèrent à la bataille dite du Chameau, ainsi appelée à cause du palanquin bardé de fer dans lequel 'Aisha s'était installée et qui fut hissé sur un chameau. La bataille fit rage et ne s'arrêta que lorsque le chameau de 'Aisha tomba à terre, ses jarrets sectionnés par des combattants. ‘Aisha fut extirpée du palanquin et emmené devant Ali qui la sermonna sur la conduite qu’elle se devait de tenir en tant que « Mère des croyants », un statut que le Coran avait octroyé aux épouses du Prophète. Jusqu'à la fin de sa vie, 'Aisha mena ensuite une vie retirée de la politique, éprouvant du remords sur la part de responsabilités qu'elle avait dans la mort d'innombrables croyants.
La bataille de Siffin :
Ali fut ensuite confronté à Mu'awiya, gouverneur de Syrie. Celui-ci refusa de lui prêter le serment d’allégeance et exigea que le Calife lui remette d’abord les assassins de ‘Uthman. Les choses s’envenimèrent au point que les armées des deux hommes s'affrontèrent à Siffin. Alors que Ali était sur le point de l'emporter, les combattants de l'armée de Mu'awiya hissèrent sur des lances des feuillets du Coran et brandirent le Livre sacré en demandant que l'on remette le règlement du conflit à l'arbitrage du texte sacré. Ali, pressentant une ruse, exhorta son armée à poursuivre le combat. Mais de nombreuses voix s'élevèrent pour demander l'acceptation de l'arbitrage. Des hommes allèrent même jusqu'à menacer Ali de le tuer et de le livrer à Mu'awiya s'il refusait la proposition adverse. Ali s'inclina à contrecœur, et les adversaires regagnèrent chacun leur camp en attendant le verdict de l’arbitrage. Il apparut très rapidement que la proposition d'arbitrage n'était effectivement qu'une ruse de la part de Mu'awiya pour gagner du temps et renforcer ses positions militaires. Ensuite, ceux-là mêmes qui avaient obligé Ali à accepter l'arbitrage lui demandèrent de le rejeter et même de reconnaître en se repentant devant Dieu qu’il avait commis un acte d'infidélité (kufr). Devant la grande partie de son armée maintenant acquise au principe de l’arbitrage, Ali ne pouvait plus revenir en arrière. Il choisit donc de poursuivre l'arbitrage. Cette décision provoqua la colère des plus radicaux qui voulaient à tout prix reprendre le combat et qui clamaient que "le jugement appartient à Dieu seul" ("lâ hukm illâ li-lah") c'est-à-dire que seule l'issue de la bataille (la victoire ou la défaite) devait constituer la sentence divine. Ce groupe quitta l'armée de Ali et fut appelé les "Kharidjites", "ceux qui sont sortis". Quelque temps plus tard, le verdict de l’arbitrage tombait : il était défavorable à Ali. Mu'awiya fort de ce verdict s'auto-proclama Calife.
La bataille de Nahrawan :
Ali décida une nouvelle fois de marcher sur la Syrie contre Mu'awiya, mais en cours de route il apprit les exactions de plus en plus nombreuses et graves commises par les kharidjites. Il décida de prendre ce problème à bras le corps et de le résoudre en priorité. L'armée de Ali se porta à la rencontre des Kharidjites. La bataille eut lieu à Nahrawan. Les Kharidjites furent ecrasés et battus à plate couture. A l'issue de la bataille, alors que Ali voulait reprendre le chemin de Damas, son armée lui déclara qu'elle avait besoin de récupérer ses forces et de remettre la lutte contre Mu'awiya à plus tard. Face à cette démobilisation, Ali regagna Kufa.
L'assassinat de 'Ali :
Le vendredi 26 janvier 661, alors que Ali entrait dans la mosquée de Kufa pour la prière du matin, un Kharidjite dénommé Ibn Mudjlan surgit brusquement et asséna un coup d'épée empoisonnée au Calife. Ali , mortellement blessé, mourut de ses blessures deux jours plus tard.
C'est son fils aîné, Hasan, qui fut désigné Calife. Mais il ne put que constater impuissant l'ampleur de l'emprise de Mu'awiya sur l'échiquier politique. Les troupes syriennes menaient sans relâche des raids sur les camps et les villages aux alentours de Kufa, exerçant une pression constante sur la population. Hasan, voyant les défections se multiplier dans ses rangs et n'échappant que de justesse à un attentat, choisit d'abdiquer en faveur de son puissant rival. Mu'awiya accéda au Califat en 661 et fonda la dynastie des Umayyades.
La voie de l'Eloquence
Le Nahj al-Balagha ou La Voie de l'Eloquence
Le Nahj al-Balagha regroupe les écrits, les sermons et les paroles de l'Imam Ali. Ils ont été compilés pour la première fois à la fin du Xe siècle ou au début du XIe siècle par al-Sharif al-Radi (mort en 1015). Le Nahj al-Balagha constitue un sommet de la littérature et de la rhétorique arabes. Le corpus rassemble quelques 241 sermons, 79 lettres et 489 paroles, ce classement variant quelque peu en fonction des éditions.
Ali, le lion d'Allah
Prière de bénédiction pour Ali écrite sous la forme d'un lion.
Ali est souvent représenté sous la forme d'un lion, symbole de bravoure et de puissance. Ali est qualifié de "Lion d'Allah", et le prénom Shehr Ali ou "Ali le lion" est courant dans le monde persan.
Ali n'est pas seulement le premier Imam des chiites. Il est également particulièrement vénéré dans le monde sunnite en tant que guide spirituel. Toutes les confréries soufies font remonter la chaîne de leurs maîtres spirituels à Ali lui-même.
Ali est également invoqué en cas de problèmes ou de difficultés graves. Il est également appelé "Mushkil Kusha" ou "Mushkil Asaan", c'est-à-dire "celui qui éloigne les difficultés". L'une des prières les plus célèbres, le "Nade Ali" est récité dans le monde musulman en cas de malheur afin de l'éloigner. L'une des salutations courantes chez les chiites consiste à saluer en disant "Ya Ali Madad" ce qui signifie "Que Ali t'apporte son aide". A quoi il peut être répondu : "Mawla Ali Madad", "Que le Seigneur Ali t'apporte également son aide". Le mot "madad" signifie tout à la fois "aide", "soutien", "secours".
On voit souvent des musulmans porter autour du cou comme pendentif l'épée Zulfiqar, reconnaissable à sa pointe fourchue, ou encore cet autre pendentif représentant la main de Fatima, cette même main que l'on voit également peinte sur le mur ou la porte d'une maison. La main de Fatima représente aussi les 5 membres de la Famille du Prophète, les Ahl-al-Bayt. Ces représentations populaires sont sensées avoir un pouvoir magique susceptible d'éloigner le malheur ou de chasser le mauvais oeil.
La calligraphie ci-contre fait partie de la tradition des calligraphies zoomorphes. Des prières ou des invocations sont écrites sont la forme d'animaux : lion, aigle, cheval...L'extraordianire élasticité des caractères arabes permet une grande possibilité de figures et de styles dont les artistes arabo-musulmans surent en faire usage avec talent.
Les deux facettes de la foi
Muhammad et Ali : les deux facettes de la Foi.
La question de la succession du Prophète n'est pas exclusivement d'ordre politique. Loin de là. Pour les chiites, Ali est le dépositaire du sens spirituel ou caché du Coran. Il est l'Initiateur par excellence à cette science ésotérique. Le Prophète déclara concernant Ali : "Je suis la Cité de la connaissance et Ali en est la Porte" ("Ana madinat ul-ilm wa Ali babuha").
Pour les chiites, le Coran possède un sens littéral ou exotérique et un sens spirituel ou ésotérique. Alors que le Prophète fut chargé de délivrer le message exotérique, le rôle de Ali consista à révéler le sens ésotérique aux fidèles qui souhaitaient aller plus en profondeur dans la ompréhension et la pratique de leur foi. C'est essentiellement un Islam à caractère plus intériorisé et spirituel qui caractérise le Chiisme et qui le rapproche en cela beaucoup du Soufisme. Si pour l'ensemble des musulmans le cycle de la Prophétie (Nubuwwat) fût clôturé avec Muhammad considéré comme le Sceau des Prophètes, pour les chiites, un autre cycle prît le relais : celui de la Walayat (cycle des Amis de Dieu ou des Imams que l'on peut rapprocher de la notion de wilaya dans le Soufisme), avec la succession des Imams chargés d'interpréter le message coranique.
L'illustration ci-jointe montre admirablement cette complémentarité entre ces deux dimensions de la foi : l'exotérique et l'ésotérique, le corps et l'esprit du Texte, la pratique religieuse et la quête spirituelle personnelle. Les noms d'Ali et de Muhammad sont des ambigrammes et peuvent donc être lus simultanément par Ali et Muhammad.
Illustration tirée de Wikipédia
La succession du Prophète Muhammad
A la mort de Muhammad, l'Arabie fut marquée par l'apostasie (ridda') des tribus qui avaient adhéré à l'Islam et accepté l'autorité du Prophète. Il fallait rapidement rétablir l'ordre et présenter une nouvelle autorité aux tribus. Les membres influents des Muhâjiruns (les Compagnons de la première heure du Prophète, ceux qui avaient émigré avec lui à Médine à cause des persécutions des mecquois) et des Ansârs (essentiellement les médinois, ceux qui avaient aidé le Prophète dans sa mission) se réunirent pour désigner un successeur. Cette réunion est appelée "l'assemblée de la saqîfa". Au cours de cette réunion, qui fut particulièrement houleuse et mouvementée sur le choix du successeur, ce fut les Muhâjirûn qui l'emportèrent en réussissant à imposer leur candidat, Abu Bakr, à la tête de la communauté islamique. Abu Bakr fut désigné "Khalifat rasul Allah", c'est à dire "le Successeur" ou "le Représentant (Calife) du Prophète de Dieu". Ensuite il ne resta que le terme "Khalifat" (Calife) pour désigner ce représentant. Les arguments avancés pour emporter la désignation d'Abu Bakr en tant que successeur furent que Abu Bakr faisait partie des premiers Compagnons du Prophète, qu’il appartenait également à la tribu du Prophète, celle de Quraysh, et enfin qu’il était doté de qualités et de mérites personnels exceptionnels.
A ces arguments, les chiites ne manquent pas de rétorquer que Ali fait également partie des premiers Compagnons du Prophète. Il est même le premier homme à avoir accepté l’Islam (la première personne à avoir accepté l’Islam étant une femme, Khadidja, l’épouse du Prophète). Quant aux qualités et mérites de Ali, ils ont été proclamés par le Prophète lui-même à maintes occasions. De plus, si on se prévaut pour la désignation du Calife de son lien d'appartenance avec la tribu du Prophète, autant s'en prévaloir également au niveau de la famille ! Ali fait tout à la fois partie de la tribu et de la famille du Prophète. Aussi, de par ces deux notions fondamentales que sont celles de l’ancienneté à l’Islam (saqîba) et de par le lien de parenté (qaraba) avec le Prophète, Ali est, aux yeux des chiites et à ses propres yeux, le seul successeur ou légataire légitime (Wasi) de Muhammad. Ali, dans ses lettres et ses paroles, ne manque d'ailleurs pas de rappeler ces deux éléments pour légitimer son droit au leadership à la tête de la communauté musulmane (la Umma).
En dehors des hadiths du Prophète, les chiites s’appuient également sur de nombreux versets coraniques pour revendiquer la succession du Prophète pour Ali., Ainsi, le Coran privilégie les liens du sang, de la parenté, de la famille sur les liens d’appartenance confessionnelle (36, 6), (8, 72-74). Le Coran établit également un parallèle entre les événements de la vie de Muhammad et ceux des prophètes antérieurs. Ces prophètes lorsqu’ils demandaient une aide à Allah dans leur mission, recevaient l’assistance d’un membre de leur famille qui leurs prêtait main forte. Ainsi, Aaron qui aida Moïse dans sa mission. Et un hadith fait également dire au Prophète Muhammad : « O Ali, tu es pour moi ce que Aaron fut pour Moïse ». Mais un fait entre tous est particulièrement significatif dans les versets coraniques : tous les prophètes antérieurs demandent à Dieu qu’ils soient succédés par un de leurs descendants. Cette prière est alors exaucée et les prophètes sont succédés par un membre de leur famille à la tête de leur communauté (5, 84-89).
Ali le valeureux
Ali fut le premier mâle à se convertir à l'Islam. Il était alors âgé d'à peine dix ans. Jusqu'à la mort du Prophète, Ali s'illustra à ses côtés par des actes de courage et de bravoure qui lui attirèrent de nombreux éloges de la part de Muhammad. Le Prophète déclara ainsi à propos de Ali : "O Ali, tu es pour moi ce que Aaron fut pour Moïse." Ali était également proche du Prophète par les liens du sang et du mariage : il était son cousin et gendre. Ali épousa Fatima, la fille du Prophète, dont il eut 2 enfants : Hasan et Hussein, donnant ainsi au Prophète sa seule descendance mâle. De nombreuses anecdotes nous montrent le Prophète, devenu grand-père, jouant affectueusement avec ses petits-enfants. Pour les chiites, Muhammad, Ali, Fatima, Hasan et Hussein forment les Ahl-al-Bayt c'est-à-dire la Famille du Prophète.
Sur cette illustration, Ali est représenté à cheval, armé de sa fameuse épée à double pointes, Zulfiqar. Un halo lumineux sous la forme d'un feu entoure les visages du Prophète et de Ali afin de souligner leur sainteté. La scène représentée fait probablement référence à la prise de la forteresse de Khaybar en 629 sous le commandement d'Ali.
L'investiture de Ali : une illustration
Ghadir Khumm
Celui dont je suis le Mawla (Seigneur, Maître, Ami), alors Ali que voilà est également son Mawla
Le chiisme prend sa source dans la Révélation prophétique elle-même. Il résulte d'une interprétation différente de celle de la majorité sunnite d'un hadith (parole) que le Prophète Muhammad (570-632) aurait prononcé à Ghadir Khumm, un étang situé entre La Mecque et Médine. Le Prophète Muhammad, sur le chemin de retour de son pèlerinage d'adieu à La Mecque s'arrêta en cet endroit le 16 mars 632. Il déclara aux pèlerins qui l'accompagnaient qu'il avait une communication à faire. Les fidèles improvisèrent une estrade avec des selles de chameaux et ombragée avec des branches. Le Prophète monta sur celle-ci avec son cousin et gendre Ali. Puis, prenant la main de Ali dans la sienne, le Prophète demanda aux fidèles si lui, Muhammad, n'était pas plus proche (awlâ) des croyants que ces derniers ne l'étaient d'eux-mêmes ; la foule s'étant écriée : "Mais oui, ô Envoyé de Dieu !", il proclama : " Celui dont je suis le mawlâ (le patron ?), Ali en est aussi le mawlâ (man kuntu mawlâh fa-'Ali mawlâh)". Vecchia Vaglieri, auteur de l'article "Ghadir Khumm" dans l'Encyclopédie de l'Islam II, déclare à propos de cet événement : "Il est pourtant certain que Muhammad parla dans cette localité et prononça la célèbre phrase..., les hadiths sont si nombreux et si bien appuyés par des isnâds (chaînes de transmetteurs) différents qu'il semble impossible de les rejeter." Des recueils de hadiths considérés comme canoniques par les sunnites, tels ceux d'Ibn Hanbal mentionnent également ce hadith sous une forme concise ou détaillée. Ainsi, même si les sunnites reconnaissent également cet événement, ils ne lui attribuent pas la même portée que les shi'ites. Pour les sunnites, Muhammad en prononçant cette phrase a tout simplement exhorté les croyants à tenir Ali dans une haute estime et à lui témoigner du respect. Ce que l'on peut relever, c'est que le Prophète employa le même mot ("mawla") pour le désigner, lui, et son gendre et cousin Ali.
Pour les chiites en revanche, le hadith de Ghadir Khumm marque la consécration de Ali comme le successeur du Prophète à la tête de la communauté musulmane. Pour étayer leur thèse, les chiites s'appuient également sur de nombreux autres hadiths du Prophète, ainsi que sur les événements biographique et historiques de la vie du Prophète au cours desquels Ali s'illustra avec brio et fut l'objet de commentaires élogieux de la part de Muhammad.
Dans la vision shi'ite, Ghadir Khumm constitue un événement central de la révélation islamique. Il en constitue même la finalité et l'aboutissement du message islamique. Il intervient seulement quelques mois avant la mort du Prophète. Pour eux, Muhammad avait déjà eu la révélation lors de la nuit de son ascension céleste (Mi'radj) que Ali serait son successeur. Mais craignant l'hostilité des hommes face à cette annonce, il avait tenu secrète la décision divine. A Ghadir Khumm, il reçoit alors une injonction divine claire lui ordonnant de délivrer ce qu'il savait. Ce fut le verset coranique V, 67 : "O Envoyé ! Transmets au peuple ce que ton Seigneur t'a révélé. Si tu ne le faisais pas, alors tu n'aurais pas transmis Son message. Et Allah te protégera du peuple." Muhammad alors s'exécuta et prenant la main de Ali dans la sienne, il prononça la fameuse phrase : "Celui dont je suis le Mawla, Ali en est aussi le Mawla." Ensuite, le Prophète reçut sa dernière révélation lui indiquant que sa mission était désormais accomplie. Ce fut le verset V, 5 : "Aujourd'hui j'ai parachevé votre religion et vous ai accordé mon entier bienfait. J'agrée pour vous l'Islam comme religion."
