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jeudi 25 juin 2009

La figure de l'Imam Husayn dans le soufisme

Candélabre en bronze doré, en forme de tulipe. Epoque ottomane. Les tulipes furent particulièrement en vogue à l'époque ottomane, au point qu'une époque de l'histoire ottomane porte même le nom d'ère des tulipes

Pour les soufis (mystiques), Husayn est le parangon de l'Amant idéal. Il est celui qui en dépit des plus grandes souffrances et au prix des sacrifices de tout ce l'homme peut avoir de plus précieux, est resté fidèle par Amour pour Dieu aux principes moraux édictés par Lui. Le terme "shahid" signifie tout à la fois "martyr" et "témoin". Tout martyr témoigne et affirme par le don de sa vie de la Présence de Dieu d'une manière pleine et entière et non plus seulement par une affirmation uniquement verbale de son existence. La figure de Husayn est également valorisée par l'importance que la souffrance revêt dans le soufisme. Le Prophète a imposé comme devoir à tout homme de pratiquer la grande guerre sainte (jihad akbar) contre les tendances concupiscentes de l'âme. A terme, ce jihad avec sa cohorte de souffrances et d'adversités purifie l'âme du fidèle et le rapproche de Dieu. Husayn est très souvent rapproché d'un autre grand mystique de l'Islam, son homonyme, Husayn ibn Mansur al-Hallaj, qui en 922 à Bagdad, endura le supplice de la croix pour avoir affirmé son amour envers Dieu en des termes d'union mystique qui choquèrent ses contemporains, notamment lorsqu'il clama : "Ana l-Haqq", "Je suis la Vérité." Farid al-Din Attar, le poète persan du XIIe siècle, auteur du "Langage des oiseaux", exhorte le novice dans son Diwan (Recueil de poésie) en lui déclarant : "Sois Husayn ou Mansur al-Hallaj." Il met ainsi sur le même pied d'égalité les deux hommes.

Pour le poète Sana'i (mort en 1131), Husayn est le symbole de la partie spirituelle en l'homme que celui-ci sacrifie au profit du monde matériel et de l'assouvissement de ses passions impures. Sana'i déclare : "Ta foi est ton Husayn, la cupidité et l'envie sont des porcs et des chiens. Tu tues le premier en l'assoiffant, et tu engraisses les deux autres."

En poésie persane, à partir du XVe siècle, Husayn sera traditionnellement représenté par la tulipe rouge. "L'aube éperdue de tristesse pour Husayn répand son sang, et les tulipes rouges se parent de sang et portent les stigmates de sa souffrance au plus profond de leurs coeurs", déclare le poète turc Ergun. Muhammad Iqbal nous montre des tulipes rouges fleurir dans le désert de Karbala arrosées par des nuages déversant le sang de Husayn sur la terre aride et la rendant fertile.

Dans l'illustration ci-contre, nous voyons un candélabre en bronze doré de l'époque ottomane, en forme de tulipe. Lumière et tulipe sont étroitement associées dans cette œuvre d'art qui nous transmet non seulement un message de beauté, mais également un message de foi et de souvenir du Prince des martyrs.


Abbas, le héros de Karbala

Abbas est avec Husayn le grand héros de Karbala. Abbas était le demi-frère de Husayn. Il était réputé pour sa vaillance et reconnu comme un guerrier redoutable.

Karbala est située non loin des rives de l'Euphrate. Les soldats de Yazid, largement supérieur en nombre aux compagnons de Husayn, coupèrent à ceux-ci l'accès à l'eau afin de les affaiblir en les assoiffant. Les textes hagiographiques nous montrent les pervers soldats omeyyades narguant les assiégés en buvant avec ostentation devant eux toutes sortes de boissons rafraîchissantes, pendant que ceux-ci, particulièrement les femmes et les enfants, subissaient les pires tourments de la soif.

La scène illustrée nous montre Abbas mettant en déroute les lignes ennemies et parvenant à recueillir de l'eau pour son camp. En dépit de sa bravoure, il tombera submergé par le nombre. Il combattra jusqu'à son dernier souffle, avec un seul bras, l'autre ayant été coupé pendant le combat. Abbas porte un bouclier sur lequel on voit gravé la Shahada (l'attestation de foi islamique) : "J'atteste qu'il n'y a point d'autre dieu qu'Allah et j'atteste que Muhammad est l'Envoyé d'Allah". A ces deux attestations est ajoutée l'attestation chiite concernant Ali : "Et j'atteste qu'Ali est l'Ami (wali) d'Allah". Abbas brandit un étendard portant l'inscription coranique relative au verset 61, 13 : "Un secours venant de Dieu (nasr Allah) et une prompte victoire". Au loin, on voit le campement de Husayn avec une tente verte au centre surmontée d'un drapeau rouge, c'est celle du petit-fils du Prophète. La couleur verte, symbole de la nature et de la végétation, est également considérée par les Arabes comme la couleur du Paradis et des martyrs. L'association entre le Paradis et la végétation étant compréhensible pour ce peuple vivant dans des déserts brûlants et arides pour lequel la végétation prenait le sens de vie, de fertilité, de renouveau, et de bénédiction. Le Coran décrit le Paradis comme un jardin, récompense et lieu de séjour pour les justes. D'où l'amour et le développement de l'art des jardins en terre d'Islam. D'ailleurs, le terme arabe "jannat" signifie tout à la fois "Paradis" et "jardin".

Illustration : imagerie populaire réalisée et vendue en Iran

Les évènements de Karbala

Mausolée de l'Imam Husayn à Karbala


Il pleut quoi ? Du sang

Qui ? Les yeux

Comment ? Jour et nuit

Pourquoi ? A cause du chagrin

Du chagrin pour qui ? Pour le roi de Karbala

Ainsi s'exprime le poète Qaani dans cette élégie composée en l'honneur de Husayn, le petit-fils du Prophète par sa fille Fatima, tombé à Karbala face aux troupes omeyyades du Calife Yazid. Ce poème illustre la répercussion qu'eut cet événement dans la conscience islamique qui fait de Husayn le Prince des martyrs et dont la célébration constitue l'une des fêtes majeures des chiites duodécimains.

Mu'awiya en prenant le titre de Calife fonda la première des dynasties musulmanes, celle des Omeyyades. Avec les Omeyyades, c'est le retour au pouvoir de l'ancienne aristocratie mecquoise, celle qui avait toujours combattu Muhammad et ne s'était convertie à l'Islam qu’à la dernière heure. Mu'awiya fit de Damas la nouvelle capitale de l’empire musulman. Avant de mourir en 680, il imposa son fils Yazid comme Calife, substituant ainsi une accession au pouvoir par voie élective à une accession par voie héréditaire. Ce coup de force suscita la colère des musulmans et l'accession de Yazid au Califat fut marquée par des révoltes qui éclatèrent en plusieurs endroits dans le monde islamique. Husayn, le fils d'Ali refusa de donner son allégeance au nouveau Calife et dénonça l'usurpation du pouvoir. Durant tout le règne de Mu'awiya, il avait gardé un profil bas et respecté la décision de son frère Hasan d'abdiquer devant Mu'awiya. La situation devint particulièrement critique à Kufa, le centre le plus actif du chiisme, où la population se souleva et appela Husayn à venir prendre la tête de la révolte. Après bien des hésitations, Husayn céda finalement aux sollicitations et se mit en route pour Kufa avec une petite troupe de compagnons. Il quitta La Mecque et prit la route du pèlerinage qui traverse l'Arabie par le nord pour se rendre à Kufa. Apprenant la nouvelle, Yazid envoya des troupes importantes placées sous le commandement d'Ibn Ziyad pour mater les soulèvements. L'armée réprima violemment la révolte à Kufa puis se porta à la rencontre de la caravane de Husayn. Celui-ci apprenant les nouvelles alarmantes de Kufa regroupa ses compagnons et invita ceux qui le souhaitaient à rebrousser chemin. Il leur tint un discours dont son fils Ali, rescapé du massacre, nous a transmis la teneur : "Je loue Dieu qui nous a fait l'honneur de la Prophétie et nous a enseigné le Coran et la religion... Je ne connais pas de compagnons plus dignes...que les miens, ni une famille plus pieuse que la mienne... Que Dieu vous récompense tous. Je crois que demain ce sera notre fin... Allez vous-en tous. Je ne vous retiens pas. La nuit vous couvrira. Prenez-la comme monture..." A part quelques désistements, la plupart choisirent de poursuivre le chemin avec l'Imam. Le nombre des compagnons aurait été de cinquante-deux selon certaines sources ou de soixante-douze selon d'autres. Les deux parties adverses se rencontrèrent à Karbala, non loin des rives du fleuve Euphrate dont les soldats coupèrent l'accès à la petite troupe la privant ainsi d'eau potable. L’armée exigea que Husayn se soumette au nouveau Calife et lui prête son serment d'allégeance. Devant le refus de Husayn, l'armée encercla la caravane et commença les hostilités. Après neuf jours de siège ponctués par des escarmouches et des combats singuliers, l'armée exaspérée par la résistance, décida le 10 (Ashura) du mois de Muharram 680 de lancer l'assaut final contre les assiégés épuisés par la faim et la soif. L'armée se mit en ordre de bataille. Husayn se présenta sur son cheval devant les soldats, un Coran à la main. Il invoqua Dieu par une longue et belle prière puis adressa un dernier discours à ses adversaires dans lequel il les invita à bien considérer s'il leur était licite de le tuer, leur rappela les propos élogieux du Prophète envers son frère et lui, évoqua les mérites de la famille de Muhammad, puis leur demanda de les laisser partir en paix. Les soldats exigèrent à nouveau que Husayn reconnaisse le Califat de Yazid. Et à nouveau, Husayn refusa. Les soldats lancèrent alors l'attaque décisive. Après une bataille acharnée, les compagnons mâles de Husayn furent tous massacrés impitoyablement, à l'exception d'Ali, l'un des fils de Husayn, qui étant malade était resté alité sous une tente. Husayn mourut d'un coup d'épée asséné à la tête. Il tomba face contre terre Les soldats se précipitèrent sur son corps, le décapitèrent et s'acharnèrent sur lui. Il fut mutilé puis piétiné par les soldats qui passèrent dessus avec leurs chevaux. La tête fut envoyée à Kufa, à Ibn Yazid, qui frappa de sa baguette la bouche de Husayn. Elle fut ensuite envoyée avec celles des autres victimes à Damas auprès de Yazid. Les têtes furent exposées à la foule, plantées sur des piques. Cette mise en scène choqua les musulmans et excita leur haine contre les Omeyyades. Ce massacre fit l'effet d'une onde de choc terrible dans le monde musulman. Il jeta le discrédit sur la légitimité du pouvoir Omeyyade et cristallisa le mouvement chiite dans son identité. Il fit naître dans la population musulmane le sentiment que le pouvoir devait impérativement revenir à un Alide, c'est à dire un descendant de Ali. Il fit également naître dans la communauté musulmane un sentiment de culpabilité, particulièrement à Kufa, où la population après avoir appelé Husayn l'abandonna à son sort funeste par peur des représailles. Aussi, il est significatif que le premier des mouvements anti-omeyyade armé qui vit le jour fut celui des "Tawabbun" (les Pénitents), un mouvement dont les membres voulaient racheter leur faute d'avoir abandonné Husayn en le vengeant au prix du sacrifice de leur vie.

Le seul rescapé mâle de Karbala fut Ali, un des fils de Husayn. Il devint le successeur de Husayn en tant qu'Imam. Pour les chiites, la survie de ce fils relève d'un miracle et d'une faveur de la grâce divine. Les chiites voient dans le verset 9, 32 : "Ils voudraient avec leurs bouches, éteindre la Lumière de Dieu, alors que Dieu ne veut que parachever Sa Lumière, en dépit des incrédules", une allégorie de la lignée de l'Imamat que ses ennemis voudraient voir s'éteindre, mais Dieu protège cette lignée. Il la protège comme on protégerait la flamme d'une chandelle d'un coup de vent en mettant sa main devant elle.

Il convient ici de signaler que c'est essentiellement auprès des nouveaux convertis, les "mawalis", notamment ceux d'origine iranienne que le chiisme trouvait l'écho le plus favorable à sa cause et recrutait le plus de sympathisants. En effet, le pouvoir omeyyade était spécifiquement un pouvoir arabe, favorisait les arabes et considérait les nouveaux convertis non-arabes comme des musulmans de seconde zone. Les mécontents du régime trouvèrent dans le chiisme un ciment religieux qui consolida leur unité.

Le massacre de Karbala


Le martyr de l'Imam Husayn lors du massacre de Karbala en 680 est l'évènement historique le plus marquant pour les chiites. Le martyr de Husayn est commémoré avec une ferveur religieuse intense par les chiites duodécimains durant les dix premiers jours du mois de Muharram (le mois durant lequel eut lieu le massacre). Cette ferveur atteint son paroxysme le 10 du mois de Muharram (date de l'assaut final et de la mort de Husayn) avec la fête de l'Ashura ("dixième"). Husayn est appelé Sayyid al-Shuhada, le Prince des martyrs. Des taziyés, théâtres populaires, rejouant la "passion" de Husayn se déroulent un peu partout dans le monde chiite, particulièrement en Iran, patrie des taziyés.

Dans l'illustration ci-contre qui fait partie de cette immense production d'imageries populaires destinée aux croyants, nous voyons l'Imam Husayn implorant la clémence de ses bourreaux pour son fils Ali Asgar âgé à peine de 6 mois. Le nourrisson mourut la gorge transpercée par une flèche tirée par un soldat. Le corps de Husayn, après sa mort, fut piétiné sous les sabots des chevaux puis décapité. Sa tête fut envoyée au Calife Yazid et exhibée sur une pique. Cette cruauté envers le petit-fils du Prophète dont celui-ci avait déclaré que Husan et Husayn étaient les Princes de la jeunesse du Paradis, choqua les musulmans et suscita leur colère envers les Omeyyades. Le corps de Husayn fut enseveli à Karbala même. Quant à la tête, divers lieux sont mentionés : elle aurait été entérée à Nadjaf à côte de l'Imam Ali, à Karbala, à Damas, à Ascalon et même en une contrée aussi lointaine que Marv dans le Khorassan. Les sources fatimides affirment qu'au XIIe siècle, le vizir al-Afdal fit transporter la tête d'Ascalon au Caire afin que celle-ci ne tombe entre les mains des Croisés. La tête se trouverait actuellement dans la mosquée Sayyidna al-Husayn au Caire située non loin d'al-Azhar, bien que la mosquée omeyyade de Damas abrite également un mausolée consacré à Husayn.

Le seul survivant mâle du massacre fut Ali, un des fils de Husayn, qui pour cause de maladie était resté alité sous une tente. Il devint le successeur de Husayn en tant qu'Imam des chiites. Il va sans dire que les chiites voient dans la survie de ce fils, rescapé miraculeux du massacre, un signe de la faveur divine.

Illustration : imagerie populaire réalisée et vendue en Turquie

Le mausolée de Ali à Nadjaf

Mausolée de l'Imam Ali à Nadjaf

Mausolée de l'Imam Ali à Nadjaf

La dépouille de l'Imam Ali repose à Nadjaf, en Irak, près de Karbala. Nadjaf est un lieu de pèlerinage incontournable pour tous les pèlerins chiites qui se rendent à Karbala pour se recueillir sur la tombe de l'Imam Husayn.

Le sanctuaire du Prince des Croyants ("Amir al-muminin", titre honorifique de l'Imam Ali), se trouve au centre d'une vaste cour. Il comporte une monumentale façade flanquée de deux imposants minarets et une coupole entièrement recouverts d'or. Le mausolée a été détruit et reconstruit, pillé et enrichi maintes fois au cours des siècles en fonction des aléas des conquêtes et des reconquêtes. Le pèlerinage aux mausolées d'Ali et de Husayn dure généralement dix jours : trois à Nadjaf et quatre à Karbala. Les autres jours sont passés en transport et en formalités administratives. Le pèlerin à son retour reçoit le titre de Karbala'i. Ce titre révèle bien que la visite au mausolée de l'Imam Husayn l'emporte sur celui d'Ali, ce qui est compréhensible car Husayn fut le petit-fils du Prophète et il connut une mort tragique.

Ali, le Secours du Croyant

Ali combattant un dragon à six têtes

Les paroles de l'Imam Ali constituent une source inépuisable de méditation et d'enseignement pour les musulmans. Ali exalte les valeurs éthiques, la conduite vertueuse, l'observance des pratiques religieuses mais également la quête de Dieu. L'Imam préconise particulièrement la pratique du dhikr (la remémoration de Dieu) pour se rapprocher de Dieu. Le dhikr purifie l'âme du fidèle, le débarrasse de toutes les souillures et le rend apte à contempler les réalités divines. Le dhikr deviendra une pratique centrale dans les confréries soufies. Déjà, à l'époque du Prophète, il existait un groupe appelé les Ahl al-Sufa (littéralement, "les gens de la banquette") qui consacrait l'essentiel de son temps en prières et en remémoration du nom d'Allah. Parmi les Ahl al-Sufa, on comptait Abu Dharr considéré comme un des premiers mystiques de l'Islam, mais aussi Salman le Persan, (aussi appelé Salman le Pur, "Salman Pak") ce pèlerin venu d'Iran en quête de la véritable foi et qui fut recueilli par le Prophète. Muhammad qui déclara à son sujet qu'il faisait partie de sa Famille ("Salman min Ahl al-Bayt" soit "Salman fait partie des Gens de la Famille"). Ces Ahl al-Sufa tenaient Ali dans une estime particulière, le considéraient même probablement comme leur guide. Abu Dharr et Salmân soutinrent les droits d'Ali au Califat à la mort du Prophète.

Dans l'illustration ci-dessus, nous voyons Ali combattre des monstres et un dragon à six têtes. Ali, armé de sa fameuse épée Zulfiqar, les réduit en pièces. Il s'agit de voir ici dans les monstres une allégorie des puissances concupiscentes de l'âme dont Ali triomphe vaillamment. Ali est le Chevalier au caractère noble (fata) par excellence. Une invocation célèbre dans le monde musulmane récitée en cas de difficulté ou pour exprimer la vénération envers Ali est : "La fata illa Ali, la sayf illa Zulfiqar" ("Il n'est point de Chevalier excepté Ali et il n'est point d'épée excepté Zulfiqar"). L'épée Zulfiqar symbolise la Connaissance spirituelle d'Ali qui non seulement dissipe l'ignorance mais donne également aux fidèles la force spirituelle pour rester sur le droit chemin en repoussant les tentations. Les deux pointes de l'épée peuvent signifier que le pouvoir d'Ali s'étend tout à la fois sur le monde matériel et le monde spirituel. Cette épée confère également à Ali la faculté de défendre la foi contre ses ennemis.

Illustration tirée du Khavarnama d'Ibn Husam, Punjab, XVIIe siècle, British Library

Le Califat de Ali

La bataille de Siffin, BNF

L'éviction :

Après son accession au pouvoir, Abu Bakr réussit à rétablir l'autorité sur les tribus arabes et à juguler l'apostasie. A sa mort en 634, ce fut 'Umar qui accéda au Califat, puis à la mort de celui-ci en 644, 'Uthman fut désigné Calife. Durant toute cette période, Ali, en dépit de son éviction, apporta son soutien aux différents Califes et les conseilla même, lorsqu’il était sollicité, sur les affaires de l’Etat. Il se consacra également à l'enseignement du message islamique aux fidèles qui s'étaient regroupés autour de lui et qui soutenaient ses droits au Califat. Ces fidèles étaient désignés par le Parti de Ali (Chi'at Ali). Ensuite, ils furent désignés tout simplement de Chi'a (le Parti) et les partisans de chi'i. Ce n'est qu'en 656, à la mort de 'Uthman qui fut assassiné lors d'une émeute populaire par une foule en colère contre sa politique, que Ali accéda enfin au Califat.

La bataille du Chameau :

Les cinq années du Califat d'Ali constituent une période particulièrement mouvementée de l'histoire islamique. Elle est appelée la période de la "Grande Discorde", "al-fitna al-kubra", car elle fut marquée par les premières guerres civiles entre musulmans. Dès son élection, Ali eut à faire face à une révolte menée par deux figures importantes de l'Islam, deux Muhajjirûn, Talha et Zubayr. Ils reçurent un soutien de taille en la personne de 'Aisha, l'épouse favorite du Prophète, qui avait toujours porté une haine tenace à Ali. Face à cette levée, Ali reçut le soutien de la ville de Kufa. Les armées des deux opposants s'affrontèrent à la bataille dite du Chameau, ainsi appelée à cause du palanquin bardé de fer dans lequel 'Aisha s'était installée et qui fut hissé sur un chameau. La bataille fit rage et ne s'arrêta que lorsque le chameau de 'Aisha tomba à terre, ses jarrets sectionnés par des combattants. ‘Aisha fut extirpée du palanquin et emmené devant Ali qui la sermonna sur la conduite qu’elle se devait de tenir en tant que « Mère des croyants », un statut que le Coran avait octroyé aux épouses du Prophète. Jusqu'à la fin de sa vie, 'Aisha mena ensuite une vie retirée de la politique, éprouvant du remords sur la part de responsabilités qu'elle avait dans la mort d'innombrables croyants.

La bataille de Siffin :

Ali fut ensuite confronté à Mu'awiya, gouverneur de Syrie. Celui-ci refusa de lui prêter le serment d’allégeance et exigea que le Calife lui remette d’abord les assassins de ‘Uthman. Les choses s’envenimèrent au point que les armées des deux hommes s'affrontèrent à Siffin. Alors que Ali était sur le point de l'emporter, les combattants de l'armée de Mu'awiya hissèrent sur des lances des feuillets du Coran et brandirent le Livre sacré en demandant que l'on remette le règlement du conflit à l'arbitrage du texte sacré. Ali, pressentant une ruse, exhorta son armée à poursuivre le combat. Mais de nombreuses voix s'élevèrent pour demander l'acceptation de l'arbitrage. Des hommes allèrent même jusqu'à menacer Ali de le tuer et de le livrer à Mu'awiya s'il refusait la proposition adverse. Ali s'inclina à contrecœur, et les adversaires regagnèrent chacun leur camp en attendant le verdict de l’arbitrage. Il apparut très rapidement que la proposition d'arbitrage n'était effectivement qu'une ruse de la part de Mu'awiya pour gagner du temps et renforcer ses positions militaires. Ensuite, ceux-là mêmes qui avaient obligé Ali à accepter l'arbitrage lui demandèrent de le rejeter et même de reconnaître en se repentant devant Dieu qu’il avait commis un acte d'infidélité (kufr). Devant la grande partie de son armée maintenant acquise au principe de l’arbitrage, Ali ne pouvait plus revenir en arrière. Il choisit donc de poursuivre l'arbitrage. Cette décision provoqua la colère des plus radicaux qui voulaient à tout prix reprendre le combat et qui clamaient que "le jugement appartient à Dieu seul" ("lâ hukm illâ li-lah") c'est-à-dire que seule l'issue de la bataille (la victoire ou la défaite) devait constituer la sentence divine. Ce groupe quitta l'armée de Ali et fut appelé les "Kharidjites", "ceux qui sont sortis". Quelque temps plus tard, le verdict de l’arbitrage tombait : il était défavorable à Ali. Mu'awiya fort de ce verdict s'auto-proclama Calife.

La bataille de Nahrawan :

Ali décida une nouvelle fois de marcher sur la Syrie contre Mu'awiya, mais en cours de route il apprit les exactions de plus en plus nombreuses et graves commises par les kharidjites. Il décida de prendre ce problème à bras le corps et de le résoudre en priorité. L'armée de Ali se porta à la rencontre des Kharidjites. La bataille eut lieu à Nahrawan. Les Kharidjites furent ecrasés et battus à plate couture. A l'issue de la bataille, alors que Ali voulait reprendre le chemin de Damas, son armée lui déclara qu'elle avait besoin de récupérer ses forces et de remettre la lutte contre Mu'awiya à plus tard. Face à cette démobilisation, Ali regagna Kufa.

L'assassinat de 'Ali :

Le vendredi 26 janvier 661, alors que Ali entrait dans la mosquée de Kufa pour la prière du matin, un Kharidjite dénommé Ibn Mudjlan surgit brusquement et asséna un coup d'épée empoisonnée au Calife. Ali , mortellement blessé, mourut de ses blessures deux jours plus tard.

C'est son fils aîné, Hasan, qui fut désigné Calife. Mais il ne put que constater impuissant l'ampleur de l'emprise de Mu'awiya sur l'échiquier politique. Les troupes syriennes menaient sans relâche des raids sur les camps et les villages aux alentours de Kufa, exerçant une pression constante sur la population. Hasan, voyant les défections se multiplier dans ses rangs et n'échappant que de justesse à un attentat, choisit d'abdiquer en faveur de son puissant rival. Mu'awiya accéda au Califat en 661 et fonda la dynastie des Umayyades.

La voie de l'Eloquence

Manuscrit du Nahj al-Balagha, XVIIIe siècle, Institute of Ismaili Studies

Le Nahj al-Balagha ou La Voie de l'Eloquence

Le Nahj al-Balagha regroupe les écrits, les sermons et les paroles de l'Imam Ali. Ils ont été compilés pour la première fois à la fin du Xe siècle ou au début du XIe siècle par al-Sharif al-Radi (mort en 1015). Le Nahj al-Balagha constitue un sommet de la littérature et de la rhétorique arabes. Le corpus rassemble quelques 241 sermons, 79 lettres et 489 paroles, ce classement variant quelque peu en fonction des éditions.

Le manuscrit que nous voyons ci-dessus tiré de la collection Hamdani conservée à l'Institut des études ismaéliennes à Londres a ceci d'original que le copiste est une femme ("une femme pieuse", comme elle l'écrit elle-même). Le manuscrit date du XVIIIe siècle. Les pages, outre les ravages du temps, ont subi ceux des vers et ceci en dépit des plantes aromatiques (comme celles que nous voyons sur la page de droite) qui ont été placées à intervalles réguliers tout au long de l'ouvrage.

Ali, le lion d'Allah

Prière de bénédiction pour Ali écrite sous la forme d'un lion.

Ali est souvent représenté sous la forme d'un lion, symbole de bravoure et de puissance. Ali est qualifié de "Lion d'Allah", et le prénom Shehr Ali ou "Ali le lion" est courant dans le monde persan.

Ali n'est pas seulement le premier Imam des chiites. Il est également particulièrement vénéré dans le monde sunnite en tant que guide spirituel. Toutes les confréries soufies font remonter la chaîne de leurs maîtres spirituels à Ali lui-même.

Ali est également invoqué en cas de problèmes ou de difficultés graves. Il est également appelé "Mushkil Kusha" ou "Mushkil Asaan", c'est-à-dire "celui qui éloigne les difficultés". L'une des prières les plus célèbres, le "Nade Ali" est récité dans le monde musulman en cas de malheur afin de l'éloigner. L'une des salutations courantes chez les chiites consiste à saluer en disant "Ya Ali Madad" ce qui signifie "Que Ali t'apporte son aide". A quoi il peut être répondu : "Mawla Ali Madad", "Que le Seigneur Ali t'apporte également son aide". Le mot "madad" signifie tout à la fois "aide", "soutien", "secours".

On voit souvent des musulmans porter autour du cou comme pendentif l'épée Zulfiqar, reconnaissable à sa pointe fourchue, ou encore cet autre pendentif représentant la main de Fatima, cette même main que l'on voit également peinte sur le mur ou la porte d'une maison. La main de Fatima représente aussi les 5 membres de la Famille du Prophète, les Ahl-al-Bayt. Ces représentations populaires sont sensées avoir un pouvoir magique susceptible d'éloigner le malheur ou de chasser le mauvais oeil.

La calligraphie ci-contre fait partie de la tradition des calligraphies zoomorphes. Des prières ou des invocations sont écrites sont la forme d'animaux : lion, aigle, cheval...L'extraordianire élasticité des caractères arabes permet une grande possibilité de figures et de styles dont les artistes arabo-musulmans surent en faire usage avec talent.

Les deux facettes de la foi

Ambigramme de Muhammad et Ali : les deux noms peuvent être lus simultanément en tournant la figure graphique. Muhammad et Ali sont intimement liés comme le sont l'exotérique et l'ésotérique, la lettre et le sens


Muhammad et Ali : les deux facettes de la Foi.

La question de la succession du Prophète n'est pas exclusivement d'ordre politique. Loin de là. Pour les chiites, Ali est le dépositaire du sens spirituel ou caché du Coran. Il est l'Initiateur par excellence à cette science ésotérique. Le Prophète déclara concernant Ali : "Je suis la Cité de la connaissance et Ali en est la Porte" ("Ana madinat ul-ilm wa Ali babuha").

Pour les chiites, le Coran possède un sens littéral ou exotérique et un sens spirituel ou ésotérique. Alors que le Prophète fut chargé de délivrer le message exotérique, le rôle de Ali consista à révéler le sens ésotérique aux fidèles qui souhaitaient aller plus en profondeur dans la ompréhension et la pratique de leur foi. C'est essentiellement un Islam à caractère plus intériorisé et spirituel qui caractérise le Chiisme et qui le rapproche en cela beaucoup du Soufisme. Si pour l'ensemble des musulmans le cycle de la Prophétie (Nubuwwat) fût clôturé avec Muhammad considéré comme le Sceau des Prophètes, pour les chiites, un autre cycle prît le relais : celui de la Walayat (cycle des Amis de Dieu ou des Imams que l'on peut rapprocher de la notion de wilaya dans le Soufisme), avec la succession des Imams chargés d'interpréter le message coranique.

L'illustration ci-jointe montre admirablement cette complémentarité entre ces deux dimensions de la foi : l'exotérique et l'ésotérique, le corps et l'esprit du Texte, la pratique religieuse et la quête spirituelle personnelle. Les noms d'Ali et de Muhammad sont des ambigrammes et peuvent donc être lus simultanément par Ali et Muhammad.

Illustration tirée de Wikipédia