Sindbad PUZZLE

Retrouvez les chefs-d'oeuvre de la miniature persane et indienne en puzzles sur le site de Sindbad PUZZLE

vendredi 12 mars 2010

Exposition BNF : Miniatures et peintures indiennes

Portraits des empereurs Akbar et Humayun, Ecole moghole, vers 1770. BNF

C'est au ami et poète Lama que je dois l'information concernant la tenue à la BNF, du 10 mars 2010 au 6 juin 2010, d'une exposition sur les "Miniatures et peintures indiennes". Pour ceux qui ne peuvent visiter l'exposition ou qui souhaitent la parcourir en amateurs éclairés, ils peuvent effectuer une visite virtuelle de l'exposition et des oeuvres présentées en allant sur le site internet de la BNF ou en cliquant directement ici.

"La BnF conserve dans ses collections, au département des Estampes et au département des Manuscrits, un ensemble extrêmement riche et encore mal connu de miniatures et peintures indiennes des XVIIe et XVIIIe siècles. En France, les fonds indiens sont rares. Celui-ci, qui compte plusieurs milliers d'œuvres, est de loin, numériquement, le plus important. Les fonds se sont constitués à travers trois vagues successives reflétant les relations de la France et de l'Inde dans les dernières années du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Après le grand dessein de Dupleix, gouverneur général des Etablissements français de l'Inde, les officiers qui l'avaient soutenu sont retournés en France. Puis, à la chute de l'Empire, une nouvelle vague de soldats, avides d'aventure, offrirent leurs services aux princes et souverains de divers états indiens. D'autres œuvres enfin - à l'origine proviennent de collectionneurs du XIXe siècle. Ces fonds hétérogènes sont riches de précieuses miniatures mogholes, souvent d'écoles provinciales, et des peintures dites « Company Painting » exécutées pour les résidents européens, officiers ou membres de la compagnie des Indes, curieux des mœurs et usages des Indiens. Une première exposition À la cour du grand Moghol avait été organisée par la BnF en 1986 à l'occasion de l'Année de l'Inde. Un quart de siècle après, à l'occasion de la publication de l'inventaire complet de l'ensemble conservé au département des Estampes (2600 œuvres), 150 pièces environ, choisies parmi les plus belles et les plus rares, seront présentées."

BNF

jeudi 11 mars 2010

Simorg

Mi piaci molto : "Les symboles sont comme les graines de fruits que le Simorg fait tomber en secouant l'Arbre de vie"
Asiya
P. S : Merci à Asiya qui se reconnaîtra. Ciao

Mohammed al-Maghout : "Peur du facteur"

"Le Christ et la chaise électrique". Sculpture de Paul Fryer exposée dans la cathédrale de Gap par Mgr Di Falco


Peur du Facteur



Vous les prisonniers en tout lieu
envoyez-moi tout ce que vous avez
de terreur, de hurlement et d'ennui


Vous les pêcheurs sur toutes les côtes
envoyez-moi tout ce que vous avez
de filets vides et de mal de mer


Vous les paysans en toute terre
envoyez-moi tout ce que vous avez
de vieilles fleurs et nippes
de seins déchirés
ventres ouverts
ongles arrachés
à mon adresse...dans n'importe quel café
n'importe quelle rue du monde
Je prépare un "énorme dossier"
sur la souffrance humaine
pour le soumettre à Dieu
dès qu'il sera signé par les lèvres des affamés
et les cils de ceux qui attendent
Mais, ô malheureux en tout lieu
ce que je crains par-dessus tout
c'est que Dieu soit analphabète ("ummi") [1]

____________________
[1] Le terme qu'emploie Mohammed al-Maghout pour "analphabète" est le fameux terme arabe "ummi" utilisé par le Coran pour désigner l'analphabétisme du Prophète. Le poète met d'ailleurs ce mot entre guillemets afin de bien souligner la référence explicite au Prophète. Pour Rûmî et d'autres mystiques comme Attar, "ummi" signifie également pureté. Le coeur du Prophète, avant que la Révélation ne lui parvienne, avait été purifié et débarrassé de toutes ses souillures et de toutes les connaissances terrestres précedemment acquises. Rûmî dit que le coeur du Prophète avait été rendu blanc comme une feuille vierge et que Dieu pouvait désormais écrire sur la tablette de son coeur les versets du Coran et leurs mystères. On peut voir combien, à travers une apparente provocation, l'oeuvre d'al-Maghout peut receler de virtualités en interprétations diverses et plus profondes.

Mohamed al-Maghout, La joie n'est pas mon métier
, traduction de Abdellatif Laâbi, Orphée / La Différence

mercredi 10 mars 2010

Mohammed al-Maghout : "Pleurs de l'hirondelle"


Jamal Eddine Bencheikh déclarait que Mohammed al-Maghout avait mal à son pays, la Syrie. Il lutta durant de nombreuses années pour la liberté et les droits du peuple syrien. Il milita activement pour la cause palestinienne et arabe. Ces engagements lui valurent plusieurs séjours en prison. Dans le poème ci-dessous, le poète chante son amour pour son pays.

Pleurs de l'hirondelle

Vous qui m'avez poignardé dans le dos
alors que j'étais penché sur mes papiers
comme un vieillard sur son tapis de prières
Le loup et la vipère ne pourront jamais être
deux colombes sous l'averse
La pluie m'appartient
La pluie, le tonnerre, le vent et les rues
sont ma propriété
J'ai sur moi un document du ciel qui l'atteste
Est-ce vrai que vous avez marché sous l'averse
sur mes trottoirs et dans mes rues ?
Dorénavant je n'aimerai plus la pluie
ni la pluie, ni le vent, la lune ni les rochers
J'aimerai mon peuple
O mon peuple, étreins-moi
tu es le père sage
et je suis l'enfant égaré
Tu es le torrent impétueux
et je suis la baraque croulante
Donne-moi une dernière chance et attends :
J'aimerai tes ouvriers et tes paysans
je m'énorgueillirai même de tes putains et de ta boue
dont je m'oindrai le front tel un guerrier indien
Je me mettrai au garde-à-vous comme une statue pour saluer le drapeau
et crierai comme un fou dans les manifestations
Alors ne sois pas dur envers moi, ô mon peuple
Je t'ai quitté parce que tu m'as quitté
Je t'ai ignoré parce que tu m'as ignoré
Mais je jure par tout ce qui est vénérable et sacré
que jamais je ne t'ai oublié
même quand j'étais noyé dans les soucis et les discussions
sur le dégoût et les tenues tapageuses
Je pensais à tes maigres moutons
à tes malades entassés dans les couloirs
en allumant des cigarettes aux invités
en m'esclaffant dans les réceptions
Je pensais à tes villages boueux
à tes vieilles titubant à la lueur des lampes
Allons
chacun de nous a porté tort à l'autre
Coupons-nous les doigts n'importe où
et buvons chacun une goutte du sang de l'autre
Fraternisons
mélangeons nos larmes et nos soucis comme de la monnaie volée
et partons seuls
à contre-temps, à contre-tempête
pendant que les cicatrices se déplacent sur nos fronts
comme les aiguilles d'une montre

Mohammed al-Maghout : "Du seuil au ciel"


Du seuil au ciel
Maintenant
que la pluie triste
inonde ma face triste
je rêve d'une échelle de poussière
de dos courbés
de paumes appuyées sur des genoux
qui me hisseraient vers les hauteurs du ciel
afin que je sache
où s'en vont nos plaintes et nos prières
Ah mon aimée
il faut bien
que toutes les plaintes, les prières
tous les soupirs, les appels au secours
fusant
des millions de bouches et de poitrines
depuis des siècles, des millénaires
soient rassemblés quelque part dans le ciel tels des nuages
Et peut-être
mes paroles se trouvent-elles maintenant
près de celles du Messie
Alors attendons que le ciel pleure
ô mon aimée

Mohamed al-Maghout, La joie n'est pas mon métier, traduit par Abdellatif Laâbi, Orphée / La Différence

mardi 9 mars 2010

"Prière du vieux maître soufi le lendemain d'une fête" : une lecture


A travers son dernier recueil de poésies paru aux éditions du Cygne et intitulé « Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête », c’est à un véritable voyage à travers les mots, les couleurs, les images, les sens que nous convie Jalel el-Gharbi en compagnie d’un vieux soufi.
Il suffit d’emprunter la métaphore (majaz, en arabe) et de considérer l’image qu’elle contient. Car l’image est le personnage principal de ce recueil et tout gravite autour d’elle. C’est elle qui fait naître chez notre soufi ces rêveries poétiques qui le plongent non seulement dans le raffinement des délices intellectuelles procurées par la contemplation des beautés artistiques mais également dans la jouissance des sens éprouvée à la représentation de ces beautés. Mais de toutes les gratifications dont une image peut combler notre soufi, la plus grande est certainement celle d’engendrer dans l’esprit enamouré du vieux maître, une autre image, et ainsi de suite à l’infini. De métaphore en métaphore, tout au long du texte, nous voyageons avec notre soufi. Précisons enfin que le terme « métaphore » vient du grec « metaphora » qui signifie « transport ». Cette étymologie ne venant que souligner davantage le fait que la métaphore est bien à l’origine une invitation au voyage, au déplacement, à l’évasion, à la rêverie. Aussi, c’est sans surprise que nous voyons notre soufi ne pas s’attarder dans l’ermitage des moines du Galamus. Rien ne serait plus contraire à sa démarche que de se fixer en un lieu donné. Notre soufi est un voyageur aux semelles de vent, sans cesse en mouvement, en quête. Chaque destination n’étant toujours pour lui qu’une étape, un carrefour, une halte provisoire dont l’intérêt n’est autre que celui de proposer le choix de routes nouvelles. Le monde est un temple pour notre soufi et il communie avec le Divin en étant au milieu de lui et non retranché de lui. Le soufi, dans le monde, se voit entouré de signes qui contiennent en eux l’indicible et lui permettent de s’en approcher. Le signe est à l’exemple de Qatmir, ce chien gardien des sept Dormants d’Ephèse, posté devant l’entrée de la caverne et veillant sur le sommeil des jeunes gens en attendant leur résurrection. Notre soufi communie avec le Divin, non exclusivement par la prière, mais surtout par la méditation sur le signe, l’exégèse qu’il en fait en utilisant son intellect, et par le regard constamment émerveillé qu’il porte sur tout ce qu’il voit. Notre soufi adresse ses louanges au Créateur, non en se privant des excellentes nourritures terrestres qu’il trouve sur terre, mais au contraire, en les savourant par tous les sens de son corps. Il convient de s’arrêter ici brièvement sur le terme « signe » qui se dit en arabe « aya » (pluriel : « ayât »). Le terme « aya » signifie tout à la fois « signe miraculeux » et « verset ». Ainsi, le Coran est composé de versets qui sont autant de signes miraculeux. Mais ce qui est particulièrement significatif, c’est que le Coran emploie également le terme « aya » pour désigner les phénomènes naturels. Chaque élément de la création est non seulement un signe miraculeux du Divin mais également un verset. Le macrocosme est un grand livre. Aussi, il n’est pas surprenant de constater que le premier mot de la révélation coranique est l’impératif « Lis ! ». Oui, lire et toujours lire et ne faire que lire durant toute sa vie. Afin de nous aider à déchiffrer quelques uns des mystères de l’Univers, le soufi nous lit gracieusement quelques pages de son Abécédaire mystique. L’alif, la première lettre de l’alphabet, qui est une droite verticale, est également utilisée pour désigner le chiffre un. Il symbolise non seulement l’unité divine mais également la taille élancée de l’amour et le désir tendu des soufis à s’annihiler dans le Divin (Fana fi-lah). La lettre nun, par sa forme, évoque le croissant de lune et la lumière (nûr) dont elle constitue la première lettre, la fleur du narcisse et une barque voguant sur l’Achéron. On voit comment chez notre vieux maître le signe éveille les sens dans toutes les acceptions de ce mot. Sens en tant que « signification » car le soufi pénètre dans une réalité plus profonde que celle apparaissant à la surface. Sens en tant qu’« orientation » avec à nouveau ces images relatives au voyage et à l’évasion. Sens en tant que « sensualité » avec la vue flattée par la beauté du narcisse et l’odorat par son parfum. La métaphore est pour notre soufi un chemin, un passage, un pont qui lui permet de passer d’une réalité apparente et superficielle à une réalité beaucoup plus profonde, cachée et essentielle, où image et sens se rencontrent comme en un confluent. L’image est alors perçue par les sens et les sens se métamorphosent en images. La métaphore est ce passage qu’empruntent les images et les sens pour aller à la rencontre de l’autre et passer d’une rive à l’autre. Il est significatif d’ailleurs qu’en arabe l’on dise que la métaphore est le pont de la réalité / vérité (« al-majaz qantarat al-haqiqa » ; le terme haqiqa signifie tout à la fois « réalité » et « vérité »). La métaphore permet ainsi d’accéder à une réalité plus vraie et une vérité plus réelle. Elle nous conduit en cette utopie que Jalel el Gharbi qualifie d’ « Orcident » ou d’ « Occirient », lieu de confluence et de réconciliation entre l’Occident et l’Orient, entre le signe et le signifié, entre l’image et les sens, entre le symbole et le symbolisé et entre l’amant et l’aimé. Jardin d’entre les jardins où tout n’est que luxe, calme et volupté.
Pour notre vénérable soufi, la quête de l’indicible est intimement liée à la sensualité, au voyage et à la rêverie. Il nous mène de signe en signe et de métaphore en métaphore sur les voies de l’amour, de l’émerveillement et de l’indicible.
Notre soufi, bien qu’étant au lendemain d’une fête, n’en est pas moins à la veille d’une autre où l’on est invité à venir le rejoindre sur ce pont qui mène à la Vérité.

samedi 6 mars 2010

Abdellatif Laabi : al-Maghout, un muezzin païen

Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laabi a traduit de l'arabe et présenté l'oeuvre poétique de Mohammed al-Maghout aux éditions Orphée/La Différence sous le titre "La joie n'est pas mon métier".
Dans son introduction au recueil poétique, Abdellatif Laâbi nous expose quelqu'unes des caractéristiques de l'oeuvre d'al-Maghout et son originalité. Voici un extrait :
"Les poèmes qu'on va lire ont été écrits à la fin des années cinquante et au cours de la décennies suivante. Depuis lors, al-Maghout s'est tu en tant que poète pour se consacrer au théâtre. Il fallait le rappeler afin que le lecteur se rende mieux compte du caractère à la fois prémonitoire et actuel de ces textes.
L'apparition d'al-Maghout dans le champ de la poésie arabe contemporaine ressemble à celle d'un météore. Comment ne pas penser à Rimbaud et à son destin fulgurant ? L'oeuvre de l'un et de l'autre relève de l'anomalie. L'un et l'autre sont ce que l'on pourrait appeler des "barbares" au regard de leur culture. La comparaison doit s'arrêter là. Car, si l'un des mérites de Rimbaud a été d'ébranler l'édifice poétique occidental, celui d'al-Maghout est plutôt de miner les fondements de la morale dominante dans les sociétés arabes. Ses cibles privilégiées sont les tabous, qu'ils soient d'ordre politique, religieux ou sexuel. En cela, il reprend à son compte une tradition séculaire d'impertinence, qui n'a cessé de travailler en marge le corps de la culture arabe. Mais il ne se contente pas, comme le font beaucoup d'intellectuels arabes, d'adopter une attitude de défense outragée de ce patrimoine si souvent occulté et nié. Il le réactive et l'insère dans les luttes d'aujourd'hui, pour combattre les dogmes et les hypocrisies propres à notre époque. Ce qui le distingue de ses prestigieux prédecesseurs, c'est qu'il ne recourt à aucun artifice, aucune précaution pour ce faire. La crudité, voire la cruauté d'al-Maghout sont bien celles d'un écrivain de notre temps, auquel l'évolution du monde n'a pas échappé : révolutions politiques et scientifiques, bond prodigieux des connaissances, y compris celle de l'homme et de ses labyrinthes, guerres planétaires, levée des nationalismes et des idéologies. Un écrivain arabe vivant dans une partie du monde qui ne reçoit de cette évolution que ses aspects pervertis, d'où son immense frustration et ses immanquables dérives.
Dans ce décor de pénitencier aux murailles et aux barreaux plantés dans le désert, la voix d'al-Maghout s'élève, brisée, comme celle d'un muezzin païen. Ses imprécations n'épargnent rien, à commencer par lui-même. L'infamie générale distille son poison jusqu'au coeur du poète.
C'est bien, ô siècle
tu m'as vaincu
Mais je ne trouve dans tout cet Orient
nul promontoire
où planter le drapeau de ma soumission.
Le présent recueil ainsi que l'itinéraire poétique d'al-Maghout s'achèvent sur ces paroles. La nuit qui enveloppe le monde arabe sera longue. Avant cela, entre chien et loup, le poète en arua appelé aux vertus de l'insomnie, aura rappelé que le rêve n'est pas une absence à la faveur de la somnolence, mais une lecture attentive et perplexe de la pénombre."
Abdellatif Laâbi, Introduction, in Mohamed al-Maghout, La joie n'est pas mon métier, Orphée/La Différence, 1992

vendredi 5 mars 2010

Mohammed al-Maghout : "J'ai toute ma vie préféré être un aigle"


Mohammed al-Maghout mourut le 3 avril 2006 à Damas d'une crise cardiaque. Il avait dans sa main droite un mégot de cigarette et dans la main gauche le téléphone. Il fut inhumé dans son village natal de Salamiya où il avait vu le jour en 1934 dans une famille d'agriculteurs ismaéliens. Son enfance fut marquée par la pauvreté et la misère. Plus tard, ses engagements politiques lui valurent à plusieurs reprises l'emprisonnement et l'exil. Mohammed al-Maghout est considéré unanimement comme l'un de ceux qui ont fait accéder la poésie arabe contemporaine à la modernité avec notamment l'écriture des poèmes en vers libres et la fondation de la revue avant-gardiste Shi'r (poésie).
L'interview ci-dessous a été accordée par le poète deux ans avant sa mort
-------------------------
"Tel un roi déchu et mis en résidence surveillée, le poète Mohamed Maghout vit reclus dans son appartement au coeur de Damas. Nous y allons pour le rencontrer, le poète Irakien Mohamed Madhloum et moi. Nous le trouvons allongé sur son canapé. Il est serein et chaleureux. Il a un verre devant lui, un étrange mélange de bière, de whisky et de Gin. Un «cocktail» alcoolisé, foncé et brûlant. A ses côtés, il a posé une cartouche de cigarettes françaises. Il en a toujours une à la bouche, le vieux poète qui n’a pas perdu son regard de fauve ni son pouls puissant.

Malgré sa fatigue, il semble calme et délivré de ses lamentations. Bien que son corps croule sous le poids de la vie exceptionnelle qu’il mena avec vacarme et sédition, il paraît réconcilié avec le temps et avec sa vieillesse. Il est doux et paisible, mais sans se départir, apparemment, de sa nature querelleuse, ni de son esprit flamboyant, ni de son verbe véhément, brillant et acéré. Toujours égal à lui-même, le poète blessé et blessant, choquant et innocent, homme de défi et craintif et qui troquerait «toutes les étoiles de l’Orient contre une allumette.» Il est encore lui-même, un cœur d’oiseau aux ailes d’aigle, un être mythique et maudit. Car comme il aime à le souligner: «Il y a une malédiction qui se nomme Maghout».

Voici le magicien, prisonnier chez lui, vieilli, épuisé et geignard, avec une imagination affranchie et une langue libre. Douze ans après notre dernier entretien, je reviens l’interroger, saisir ses mots encore sulfureux et électriques comme un éclair mythique.

Nous frappons à la porte et nous entrons. A l’angle de l’entrée, Maghout a déposé son buste : «C’est le sculpteur Faïez Nahri qui me l’a offert». Les murs sont tapissés de tableaux, pour la plupart des autoportraits offerts par ses amis peintres. Dans son petit bureau, seule pièce à avoir une grande fenêtre donnant sur une cour ensoleillée, nous avons été surpris par les photos des chanteurs et chanteuses, anciens et nouveaux, accrochées au mur: Ismahen, Chadia, Assala, Sabah, Feyrouz, Abdelhalim Hafez, Férid Latrach…etc. Sur la table, il y avait un dessin représentant Antar. Mais point de photos d’écrivains sauf celle d’Albert Camus. «J’aime sa limpidité», justifie Maghout, et celle du poète Kamel Khair Bik «mon ami le plus cher.» dit-il.

Depuis qu’il s’en est sorti de l’alcoolisme, il a installé au salon un petit bar plein de bouteilles «pour rester dans l’ambiance», nous explique son neveu Mohamed, étudiant en médecine qui vit là et s’occupe de lui. Il ajoute: «Il doit faire boire ses invités, histoire de ne pas perdre l’ambiance à laquelle il s’est habitué».
Nous voici assis avec Maghout qui, à cause de ses pieds faibles, n’a pas quitté son canapé:

- Travaillez-vous? Nous nous sommes laissés dire que vous êtes occupé à écrire ces jours-ci.
- J’ai terminé une pièce de théâtre, Les Ciseaux, et je travaille à un feuilleton télévisé, Contes du jour et de la nuit qui est la suite du feuilleton Contes de la nuit. Je donne l’idée aux scénaristes de la télévision syrienne et ils la finalisent. J’ai également écrit une pièce de théâtre intitulée Debout, assis, silence. Maintenant, elle est entre les mains du réalisateur Zouheir Abdel Karim. J’écris aussi un article toutes les semaines pour le journal Techrine. Je publie également un recueil de poésie A l’est d’Aden, à l’ouest de Dieu.

- Vous ne semblez pas triste. Vous êtes de bonne humeur.
- Ma tristesse commence avec la nuit. Je n’arrive pas à dormir. Tous les moments sont emmêlés: ceux de l’amour, de la haine, de la fidélité, du manger, du boire, de la rancœur et de la mélancolie sont empêtrés. Je les vis en même temps. Mais je me porte bien. Mon médecin, Mohamed, vit avec moi.

- Au moins, vous êtes mieux que ces dernières années?
- Je suis passé par une période suicidaire. On m’a «dérobé» deux millions de lires syriennes. Je me suis mis à l’alcool buvant trois bouteilles par jour. Je finissais par vomir et par tomber. Je perdais la notion de l’espace. Au salon, je me croyais dans la cuisine; dans la chambre à coucher, je me croyais dans la salle de bain. C’était une mauvaise passe. Oui, je suis mieux maintenant.

- Vous arrive-t-il de regarder derrière vous?
- Dieu m’a donné plus d’honneurs et de célébrité que je n’en mérite. Je suis heureux de tout l’amour que les gens me portent. Cet amour est une responsabilité. Je n’ai pas le droit à l’erreur.

- Je voulais dire : pensez-vous au passé?
- Ecoutez. Je ne suis ni cultivé, ni diplômé, ni ne parle une langue étrangère. Mais il est arrivé, par exemple, que le président de l’académie des études orientales de Sydney, qui est juif, me dise que je suis le poète le plus important au monde, le plus doué de tous les temps. Des journalistes et des chercheurs viennent me voir en permanence. Ils me rendent visite et étudient mes écrits. Que puis-je souhaiter de plus? Moi, Maghout, je ne suis ni complaisant ni hypocrite.

- Suivez-vous l’actualité ?
- L’Irak s’en sortira. Le plus important, c’est que plus aucun souverain ne se prenne pour Dieu. Et il n’y a plus aucun tyran dans la région, qui se prenne pour un pharaon.

- Vous semblez heureux.
- Il n’y a pas de poète capable d’être heureux. (Après un silence, il ajoute :) oubliez le Viêt-Nam.

- Vous vivez vraiment l’instant présent.
- Je suis l’enfant de cet instant, l’enfant de l’instant de l’argument en même temps. (Il soupire et reprend.) Les Arabes ne goûteront pas à la liberté sans démocratie. La pire des démocraties vaut mieux que la meilleure dictature.

- Franchement, vous n’avez pas encore répondu à ma question sur votre biographie. Votre passé?
- Je n’ai pas regretté une seule ligne de ce que j’ai écrit. Mohamed Darwich, Beyatti, Adonis et les autres poètes ont regretté leurs commencements. Pas moi. Laissez-moi vous dire que parmi tous ces poètes, j’aime Sayyeb. Je regrette encore cet incident : avant sa mort, il est passé me voir et m’a confié un excellent et long poème sur Abdel Karim Kacem, le putsch dont il a fait l’objet et son assassinat. J’ai pris peur et j’ai déchiré le poème. Et le voilà à jamais perdu.

- Il semble que vos relations avec les autres poètes soient devenues plus détendues.
- Longtemps j’ai nui à Adonis. Riadh Raïs et Ziyad Babil de la revue al-Manar me faisaient boire du whisky et m’incitaient contre lui. Dernièrement, j’ai refusé de participer au projet "Un livre dans un journal" à cause d’Adonis. Après mes problèmes de santé, Adonis m’a appelé dans un élan sincère. Il a été chaleureux, puis il m’a rendu visite. Nous avons bu ensemble et avons parlé des nuages passagers. Adonis est généreux et bon.

- Quelle est votre relation avec votre propre poésie ?
- Jusqu’à maintenant la poésie que j’ai écrite me surprend.

- Vous arrive-t-il de vous rendre dans votre ville natale Salamiya ?
- Je n’y suis pas allé depuis douze ans. Bien que je sois en train de restaurer la maison que j’y possède, je ne supporte pas de quitter Damas. Ici, les gens m’aiment beaucoup. Dans la rue, on s’approche de moi, les gens, y compris des jeunes filles voilées, me font le baisemain. J’ai atteint tout le monde grâce au théâtre, à la télévision, à la poésie ou à mes articles. J’ai des amis qui viennent me rendre visite régulièrement: Ilyès Massouh, Ilyès Fadhel, Mme Fatma Nidhami, Joseph Harb, Nadhir Nab’a et Zakaria Thameur.

- Vous arrive-t-il d’être nostalgique du Liban ?
- Aux Libanais, je dirais: vous Libanais de toutes confessions, laïcs, matérialistes ou spiritualistes…accrochez-vous au fil de la liberté. Accrochez-vous au talon de la liberté qui vous reste car c’est notre planche de salut. Accrochez-vous aux vestiges de la liberté arabe que vous avez entre les mains. La liberté s’arrache; elle ne se donne pas.

- Etrange la couleur du verre que vous avez devant vous.
- Ce sont deux verres de bière avec du whisky et un peu de Gin.

- Vous avez toujours la radio à côté de vous ?
- J’écoute en permanence la BBC et les chansons de Feyrouz.

- Vous recevez beaucoup de journalistes ?
- Je ne parle ni ne me tais gratuitement.

- Et vos conditions matérielles? Etes-vous dans une situation confortable ?
- J’ai une pension à vie du président Bachar Assad et les honoraires de mes articles de presse.

- Avez-vous beaucoup de temps pour écrire ?
- Je suis un dévasté, je revis lorsque j’écris quelque chose de nouveau.

- Voilà que vous reprenez votre ton triste.
- Le soir s’approche.

- Quels sont vos rêves?
- Je n’ai pas de rêves.

- Je voulais parler des rêves endormis.
- Je ne me les rappelle pas. Je fais régulièrement le même cauchemar : je me vois égaré, ayant perdu mon adresse et errant, apeuré, à sa recherche. Cela se passe le plus souvent à Beyrouth… Je me promène dans les rues: la police, des hommes de sécurité, des religieux et des chiens me poursuivent. Je me réveille, épouvanté, le souffle coupé.

- Pourquoi ce cauchemar ?
- Il y a une malédiction de Maghout.

- Suivez-vous les nouveaux poètes? Viennent-ils vous voir ?
- Je ne donne jamais de conseils. Le talent apparaît par lui-même. Je préfère la mauvaise poésie sincère à une poésie perfectionnée mais fausse.

- Maintenant que vous ne pouvez pas marcher, regrettez-vous votre promenade quotidienne depuis chez vous jusqu’au café Abou Chafiq ou jusqu’à la cafétéria Brasilia à l’hôtel Chem?
- J’ai dans l’esprit une canne qui m’accompagne dans mes promenades à Damas. Parfois on m’aide à descendre jusqu’à la voiture et on me prend en promenade.

- Comment trouvez-vous Damas aujourd’hui ?
- Elle empire...

- Il y a quelque temps vous avez dit que vous étiez né effarouché et que vous mourrez effarouché. Pourquoi?
- Entre un aigle apeuré et un rat tranquille, j’ai toute ma vie préféré être un aigle.

Soudain Maghout nous fait signe qu’il préfére mettre fin à l’entretien. Il allume une cigarette, nous regarde et dit: «Je suis ravi». La fatigue vient de s'installer avec la mélancolie du soir.

Nous quittons alors la maison du poète pour revenir à ses poèmes."

(Entretien réalisé début septembre 2004)

Source : www. babelmed.net

jeudi 4 mars 2010

Mohammed al-Maghout : un poète ismaélien révolté

Mohammed al-Maghout (1934 - 2006)

Article tiré de Wikipedia (les notes en bas de pages sont du blogueur et destinées à mieux cerner le poète) :

Mohammed Al-Maghout, poète, dramaturge, écrivain et scénariste syrien. Né en 1934 à Salamiya, il est mort le 3 avril 2006 à Damas. Pionnier de la poésie arabe contemporaine, il a renouvelé les formes traditionnelles dans des textes où se mêlent violence, désespoir et ironie. Sa vie fut marquée par la prison et l'exil au Liban, prix payé pour sa farouche indépendance.

Biographie

Mohammed Al-Maghout est né en 1934 dans une famille d'agriculteurs ismaéliens de Salamiya [1], dans le gouvernorat de Hama en Syrie. Il entreprend des études d'agronomie à Damas, mais y renonce rapidement, se sentant peu d'intérêt pour la matière. En 1955, il est emprisonné pour son appartenance au parti nationaliste syrien, alors interdit. Il fait la connaissance du poète Adonis en prison et se lance dans l'écriture ; cette expérience de la prison et de la torture aura d'ailleurs une influence capitale sur sa vie et son œuvre. A la fin des années cinquante, exilé au Liban, il participe au renouveau poétique au sein de la revue Shi'r ("poésie"). Il se marie avec la poétesse Sania Saleh, décédée en 1984, dont il aura deux filles : Cham et Salafé. Mohammed Al-Maghout ne s'est pas cantonné à une carrière de poète mais reste également très célèbre comme écrivain de scénarios (films et séries), dramaturge et essayiste polémique. Malgré son refus de toute soumission, Mohammed Al-Maghout a pu poursuivre sa carrière d'écrivain en Syrie, où il s'est même vu décerner des honneurs nationaux en 2002. Il est décédé le 3 avril 2006 et est enterré dans sa ville natale.

Poésie

Mohammed Al-Maghout est considéré par ses pairs comme un des précurseurs du vers libre en arabe. Ses premiers poèmes furent publiés dans la revue Shi'r (poésie) à la fin des années cinquante. Sa poésie exprime dans une langue simple la contradiction entre les espoirs des gens simples et les promesses non tenues du nationalisme arabe [2]; elle exprime également le refus catégorique de toute soumission à l'ordre social, politique ou religieux [3].
Malgré la déception, le pessimisme, l'humour noir et l'ironie palpables dans chacun de ses vers, Mohammed Al-Maghout ne sombre jamais dans le cynisme tant - au contraire - semble sourdre de sa poésie un humanisme diffus, comme si malgré les nombreux travers qui le caractérisent, il conservait à l'être humain une profonde affection.
Al-Maghout possède un sens aiguë de la sentence qui frappe et des mots féroces qui tombent juste. Au niveau du style, il se caractérise par la clarté de son langage parfois très proche de la prose, l'abandon de la rime et de la métrique ainsi que par la répétition de structures simples dans ses vers.

Muhammad Al-Maghout a publié les recueils de poésie suivants, en arabe (pour une liste plus large de ses oeuvres, voir l'article de Wikipedia) :

1959: Tristesse au clair de lune (Houzn fi douwi l-qamar)
1964: Une chambre aux millions de murs (Ghourfa bi malayiini l-joudran)
1970: La joie n'est pas mon métier (Al-farahou laysa mihnati) ; Traduction en français : La joie n'est pas mon métier, trad. Abdellatif Laâbi, éditions La Différence, 1992
2001: Le bourreau des fleurs (Sayyafou z-zouhour)
2004: Est d'Eden, Ouest de Dieu (Sharqou adan, gharbou Llah)
2006: Le bédouin rouge (Al-badawi l-ahmar)

---------------------
[1] Le poète avait dit à propos de Salamiya, ville située à la lisière du désert syrien et centre de la Mission ismaélienne au IXe siècle, d'où l'Imam Muhammad al-Mahdi partit pour se rendre en Ifriqiya et fonder la dynastie fâtimide en 909 : "Salamiya, larme versée par les Romains, est limitrophe de la terreur au nord, de la tristesse au sud, à l'est de la poussière et à l'ouest des ruines et des corbeaux."
[2] Al-Maghout avait déclaré : "Il n'y a qu'un seul crime parfait, celui d'être né arabe."
[3] Mohammed al-Maghout : « Pour être un grand poète dans le monde arabe, il faut être sincère ; pour être sincère il faut être un homme libre, pour être libre il faut vivre, et pour vivre il faut se taire… Tu me dégoûtes poésie, ô charogne immortelle »(La joie n'est pas mon métier, La Différence, 1992)

lundi 1 mars 2010

Lorand Gaspar : dolce vita à Sidi Bou-Saïd

Sidi-bou-Saïd

Attiré par des amis à Sidi-bou-Saïd, j'y avais trouvé une chose inespérée : un de ces moments d'équilibre, d'accord mystérieux entre le faire humain, les mouvements de la terre, du ciel et de la mer. Un silence où viennent s'inscrire, des plissements à peine perceptibles aux rugissements les plus barbares, les accords et les dissonances de l'immense clavier des eaux, des arbres et des vents. Un village vrai, avec quelques boutiques vraies, un très vieux café adossé à la mosquée, perché en haut d'un escalier flanqué de deux balcons d'où l'on domine une partie du village et de la mer. Dedans, des colonnes peintes en spirale enserrent des espaces de méditation, d'écoute et de communication. Des gens simples que l'on retrouve chez l'épicier ou dans la rue, qui vous confient leurs joies, leurs soucis, vous écoutent. Des bourgeois de vieille souche, prenant le frais au soir dans les rues qui longent la mer, vêtus de leurs djebbas blanches impeccables ; quelques artistes attachés à l'esprit de ce lieu. Des orangers amers, des jasmins, des agaves, et des bougainvillées. Une vieille maison au bout du village, adossée à la colline, une seule pièce lézardée, penchée comme un balcon sur le large."

Lorand Gaspar, Quitter Sidi-bou-Saïd, in Un poète près de la mer, Entrelacs.

Le café des nattes à Sidi-Bou-Saïd